‹ Chefs-d'œuvre de Pierre CorneilleChapitre 82 sur 117 · ACTE II, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE V

CAMILLE

Tu pourras donc, cruel, me présenter sa tète,

Et demander ma main pour prix de ta conquête!

Il n’y faut plus penser-, en l’état où je suis,

Vous aimer sans espoir, c’est tout ce que je puis.

Vous en pleurez, Camille ?

CAMILLE

Il faut bien que je pleure j Mon insensible amant ordonne que je meure :

Et, quand l’hymen pour nous allume son flambeau.

Il l’éteint de sa main pour m’ouvrir le tombeau.

Ce cœur impitoyable à ma perte s’obstine,

Et dit qu’il m’aime encore alors qu’il m’assassine.

CURIACE

Que les pleurs d’une amante ont de puissants discours! Et qu’un bel œil est fort avec un tel secours !

Que mon cœur s’attendrit à cette triste vue 1 Ma constance contre elle à regret s’évertue.

N’attaquez plus ma gloire avec tant de douleurs,

Et laissez-moi sauver ma vertu de vos pleurs;

Je sens qu’elle chancelle et défend mal la place.

Plus je suis votre amant, moins je suis Curiace.

Faible d’avoir déjà combattu l’amitié,

Vaincrait-elle à la fois l’amour et la pitié?

Allez, ne m’aimez plus, ne versez plus de larmes,

Oaj 'oppose l’offense à de si fortes armes;

Je me défendrai mieux contre votre courroux,

Et, pour le mériter, je n’ai plus d’yeux pour vous ;

HORACE

Vengez-vous d’un ingrat, punissez un volage.

Vous ne vous montrez point sensible à cet outrage!

Je n’ai plus d’yeux pour vous, vous en avez pour moi! En faut-il plus encor? je renonce à ma foi.

Rigoureuse vertu dont je suis la victime,

Ne peux -tu résister sans le secours d’un crime?

CAMILLE

Ne fais point d’autre crime, et j’atteste les dieux Qu’au lieu de t’en haïr je t’en aimerai mieux :

Oui, je te chérirai, tout ingrat et perfide,

Et cesse d’aspirer au nom de fratricide.

Pourquoi suis-je Romaine, ou que n’es-tu Romain?

Je te préparerais des lauriers de ma main ; ïc t’encouragerais, au lieu de te distraire;

3t je te traiterais comme j’ai fait mon frère, iîélas! j’étais aveugle en mes vœux aujourd’hui;

J’en ai fait contre toi quand j’en ai fait pour lui.

Il revient: quel malheur, si l’amour de sa femme Ne peut non plus sur lui que le mien sur ton âme!

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