‹ Chefs-d'œuvre de Pierre CorneilleChapitre 81 sur 117 · SCÈNE y · texte numérisé non relu

SCÈNE y

CURIÀCE, CAMILLE

CAMILLE

Iras-tu, Curiace? et ce funeste honneur Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur?

Hélas! je vois trop bien qu’il faut, quoi que je fasse, Mourir ou de douleur ou de la main d’Horace.

Je vais comme au supplice à cet illustre emploi; , Je maudis mille fois l’état qu’on fait de moi;

Je hais cette valeur qui fait qu’Albe m’estime.

Ma flamme au désespoir passe jusques au crime :

Elle se prend au ciel et l’ose quereller.

Je vous plains, je me plains ; mais il y faut aller.

CAMILLE

Non ; je te connais mieux, tu veux que je te prie,

Et qu’ainsi mon pouvoir t’excuse à ta patrie,

HORACE

Tu n’es que trop fameux par tes autres exploits :

Albe a reçu par eux tout ce que tu lui dois.

Autre n’a mieux que toi soutenu cette guerre;

Autre de plus de morts n’a couvert notre terre :

Ton nom ne peut plus croître, il ne lui manque rien; Souffre qu’un autre aussi puisse ennoblir le sien.

CURIAGE

Que je souffre à mes yeux qu’on ceigne une autre tête Des lauriers immortels que la gloire m’apprête,

Qu que tout mon pays reproche à ma vertu Qu’il aurait triomphé si j’avais combattu,

Et que sous mon amour ma valeur endormie Couronne tant d’exploits d’une telle infamie !

Non, Albe, après l’honneur que j’ai reçu de toi,

Tu ne succomberas ni vaincras que par moi :

Tu m’as commis ton sort, je t’en rendrai bon compte* Et vivrai sans reproche, ou périrai sans honte.

CAMILLE

Quoi! tu ne veux pas voir qu’ainsi tu me trahis!

CURIACE

Avant que- d’être à vous je suis à mon pays

CAMILLE

Mais te priver pour lui toi-même d’on beau-frère,

Ta sœur de son mari !

CURIACE

Telle est notre misère.

Le choix d’Albe et de Rome ôte toute douceur Aux noms jadis si doux de beau-frère et de sœur.

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