‹ Chefs-d'œuvre de Pierre CorneilleChapitre 92 sur 117 · SABINE, CAMILLE · texte numérisé non relu

SABINE, CAMILLE

SABINE

Parmi nos déplaisirs souffrez que je vous blâme

HORACE

Je ne puis approuver tant de trouble en votre âme;

Que feriez-vous, ma sœur, au point où je me vois,

Si vous aviez à craindfê autant que je le dois,

Et si vous attendiez de leurs armes fatales Des maux pareils aux miens et des pertes égales?

CAMILLE

Parlez plus sainement de vos maux et des miens ;

Chacun voit ceux d’autrui d’un autre œil que les siens; Mais, à bien regarder ceux où le ciel me plonge,

Les vôtres auprès d’eux vous sembleront un songe.

La seule mort d’Horace est à craindre pour vous.

Des frères ne sont rien à l’égal d’un époux ;

L’hymen qui nous attache en une autre famille Nous détache de celle où l’on a vécu fille;

On voit d’un œil divers des nœuds si différents.

Et pour suivre un mari l’on quitte ses parents;

Mais, si près d’un hymen l’amant que donne un père Nous est moins qu’un époux, et non pas moins qu’un frère Nos sentiments entre eux demeurent suspendus,

Notre choix impossible, et nos vœux confondus.

Ainsi, ma sœur, du moins vous avez dans vos plaintes Où porter vos souhaits et terminer vos craintes;

Mais si le ciel s’obstine à nous persécuter,

Pour moi j’ai tout à craindre, et rien à souhaiter.

SABINE

Quand il faut que l’un meure et par les mains de l’autre. C’est un raisonnement bien mauvais que le vôtre,

Quoique ce soient, ma sœur, des nœuds bien différents, C’est sans les oublier qu’on quitte ses parents :

L’hymen n’efface point ces profonds caractères;

Page 1