ACTE I, SCÈNE I
Dans tous les temps tenu rame humaine assiégée.
Quand la splendeur de Rome était à Tapogée,
£t que Jules César, du sommet du pouvoir.
Dans le gouffre entr'ouvert sous ses pieds allait choir.
Sans soupçonner la main qui creusait cet abîme ,
Des prodiges fameux devancèrent le crime :
On vit de nombreux morts se lever des tombeaux
Et, de leurs blancs linceuls agitant les lambeaux,
De funèbres clameurs emplir Rome effarée.
Au même instant parut, dans l'espace égarée.
Une comète, rouge et de flamme et de sang ;
Le soleil dans les cieux se montra «terne et blanc ;
Une éclipse soudaine enveloppa la lune ,
Qui cessa de régler l'empire de Neptune :
On eût dit qu'on touchait au jour du Jugement!
Ces signes précurseurs d'un bouleversement.
Ces avis surhumains, qui sont impénétrables
Et servent de prologue aux crises redoutables ,
Serions-nous appelés à les connaître aussi?
11 se lève avec cfTroi à la vue du spectre qui vieot de reparatire.
Juste ciel! il revient ! oui, tenez, le voici!... Dût-il me foudroyer, je l'arrête au passage.
Marchaat résolilmeut au spccire ei ra{>ostrophaut.
Arrière, illusion! ou daigne faire usage De ta voix ! Que faut-il ? Une bonne action Pour nous sauver tous deux de la damnation?
Dis-la ! . . . Va-t-il surgir une crise fatale ,
Quelque calamité proche et nationale ,
Mais que, connue à temps, on pourrait prévenir?
Oh ! parle ! ... Ou , si la terre a tort de détenir Quelque trésor caché par toi durant ta vie Et dont tu fais encore à ce point Ion envie , Que rien ne charme plus désormais ton regard Que de le retrouver où tu Tas mis à part, Dis-le ! Mais reste , et parle !
On entend chanter le coq. Le spectre a tretnilU et se met lentement à se retirer.
Amis! il nous échappe...
Retiens-le , Marcellus !
MÂRCELLUS.
Veux-tu que je le frappe
De ma pertuisane?
HORATIO
Oui ! s'il ne veut s'arrêter.
BERNARDO
Il est là!
HORATIO
Non 1 ici !
Le spectre s'évanouit.
MARCELLUS
Plus rien ! . . . Ah ! c'est tenter Une entreprise impie. Il est invulnérable Comme l'air. Et d^ailleurs , n' est-il pas misérable D'oser lever la main sur tant de majesté?
BERNARDO
Il eût parlé , je crois, si le coq n'eût chanté !
ACTK I, SCÈNE I. 173
IIORATIO.
Cette sommation soudaine et redoutable
A semblé l'entraîner comme un être coupable.
Le coq est le clairon qui sonne le matin :
Son chant, sonore et pur comme un timbre argentin ,
Chasse le dieu du jour de sa couche océane ;
A ce signal , — qu'il erre au sein des flots , qu'il plane
Dans les airs, ou qu'il soit sur terre ou dans le feu, —
Tout esprit voyageur rentre au sinistre lieu.
Nous venons d'en avoir une preuve sensible.
MARCELLUS
Le premier chant du coq, oui, l'a fait invisible. Je comprends maintenant qu'aux approches du jour Où naquit le Sauveur ^ Dieu de grâce et d'amour. On dise que l'oiseau de l'aube veille et chante Toute la nuit. Alors, aucun esprit ne hante iSotre terre vouée à la perdition Et que le Christ sauva par la rédemption :
Les étoiles n'ont plus d'influences malsaines; De célestes parfums baignent les nuits sereines ; La paix règne ; tout dort d*un sommeil innocent; Lutin , sorcière , fée et démon menaçant Ont soudain disparu de la terre bénie.
On le dit ; et, ma foi, bien osé qui le nie !...
Montrant l'horiion
Amis ! voyez blanchir ce pic à l'orient
Où Taube, au manteau gris, déjà marche en riant,
174 IIAMLET.
Les pieds dans la rosée. Il est jour. Notre {^arde Est terminée , et rien ici ne nous retarde ; Mais ce prodige, auquel nous venons d'assister. Ne le devons-nous pas, dites-moi, raconter A notre cher Hamlet? C'est mon avis. Peut-être I/ombre, pour nous muette et prompte à disparaître, Voudra-t-elle à son fils s'ouvrir plus librement : Il faut donc Tinformer de cet événement.
MARCELLUS
Oui, courons l'avertir : cette heure matinale Trouve toujours debout Son Altesse Royale.
lit sortent.