‹ Chefs-d'œuvre de Thomas Corneille: précédés de son éloge historiqueChapitre 46 sur 224 · ACTE IV, SCÈNE IL · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE IL

Mais si j*ose assurer que, jusqu'au fond de Tame , Je sens le changement qui trahit votre flamme , Que je le mets au rang des plus noirs attentats , J*aime, il m*ôte un rival, vous ne me croirez pas. Il est certain pourtant, et le ciel qui m'écoute M'en sera le témoin si votre cœur en doute , Que si de tout mon sang je pouvois racheter Ce que...

Cessez, seigneur, de me le protester.

S'il dépendoit de vous de me rendre Thésée, La gloire y trouveroit votre ame disposée :

Je le crois de ce cœur qui sut tout m'immoler; Aussi veux-je avec vous ne rien dissimuler.

J'aimai, seigneur; après mon infortune extrême, n me seroit honteux de dire eucor que j*aime. Ce n*est pas que le cœur qu'un vrai mérite émeut Cesse d'être sensible au moment qu'il le veut. Le mien fut à Thésée, et je l'en croyois digne. Ses vertus à mes yeux étoient d'un prix insigne ; Rien ne brilloit en lui que de grand, de parfait; Il feignoit de m'aimer, je l'aimois en effet ; Et comme d'une foi qui sert à me confondre Ce qu'il doit à ma flamme eut lieu de me répondre, Malgré l'ingratitude ordinaire aux amants,

D'autres que moi peut-ètreanrotent cru ses serments.

Je m'immolois entière k Fardeur d*un pur zèle ;

Cet effort valoit bien qu'il fût toujours fidèle.

Sa perfidie enfin n'a plus rien de secret;

Il la fait éclater, je la vois à regret.

C'est d'abord un ennui qui ronge, qui dévore;

J'en ai déjà souffert, j'en puis souffrir encore:

Mais quand à n'aimer plus un grand cœur se résout,

Le vouloir, c'est assez pour en venir à bout.

Quoi qu'un pareil triomphe ait de dur, de funeste.

On s'arrache à soi-même; et le tomps fait le reste.

Voilà l'état, seigneur, où ma triste raison A mis enfin mon ame après sa trahison.

Vous avez su tantôt, par un aveu sincère, Que sans lui votre amour eût eu de quoi me plaire; Et que mon cœur, touché du respect de vos feux. S'il ne m'eût pas aimée, eût accepté vos vœux. Puisqu'il me rend à moi, je vous tiendrai parole; Mais après ce qu'il faut que ma gloire s'immole. Étouffant un amour et si tendre et si doux, Je ne vous réponds pas d'en prendre autant pour vous. Ce sont des traits de feu que le temps seul imprime. J'ai pour votre vertu la plus parfaite estime; Et, pour être en état de remplir votre espoir, Cette estime suffit à qui sait son devoir.

Page 1