MONSIEUR HARDOUIN, MADAME BERTRAND MADAME BERTRAND
Permettez, monsieur, que je m'asseye. Je suis excédée de fatigue : j'ai fait aujourd'hui les quatre coins de Paris, et j'ai vu, je crois, toute la terre.
MONSIEUR HARDOUIN
Reposez-vous, madame... (a part.) Elle est fort bien... {Haut) Madame, je n'ai pas l'honneur de vous connaitre, mais faitesmoi la grâce de m' apprendre ce qui vous a conduite ici. Ne vous trompez-vous pas ? Je m'appelle Hardouin.
MADAME BERTRAND
C'est vous-même que je cherche.
Je m'en réjouis.,, (a part.) Le pied petit, et des mains !.., {Haut.) Madame, vous seriez mieux dans ce graind fauteuil.
MADAME BERTRAND
Je suis fort bien. Avez-vous le temos, monsieur, et aurez-
vous la patience de m'entendre?
MONSIEUR HARDOUIN
Parlez, madame, parlez.
MADAME BERTRAND
Vous voyez la créature la plus malheureuse,
MONSIEUR HARDOUIN Vous méritez un autre sort, et avec les avantages que vous possédez, il n'y a point d'infortune qu'on ne fasse cesser. MADAME BERTRAND
C'est ce que vous allez m'apprendre. Vous aurez sans doute entendu parler du capitaine Bertrand ?
MONSIEUR HARDOUIN
Qui commandait le Dragon, qui mit tout son équipage dans la chaloupe, et qui se laissa couler à fond avec son vaisseau ?
MADAME BERTRAND
C'était mon époux. Il avait vingt-trois ans de service.
=== EST-IL BON ? EST-IL MECHANT
MONSIEUR HARDOUIN
C'était un brave homme, et je n'ai jamais rien vu de plus intéressant que sa veuve. Que puis-je pour elle ?
iMADAiME BERTRAND
Beaucoup.
MONSIEUR HARDOUIN
J'en doute, mais je le souhaite.
MADAME BERTRAND
Il m'a laissée sans fortune et avec un enfant. Je sollicite une pension qu'on n'a pas le front de me refuser,
MONSIEUR HARDOUIN
Et qui vous paraît mesquine. Madame, l'Etat est obéré.
MADAME BERTRAND
J'en suis satisfaite, mais je la voudrais réversible sur la tête de mon fils.
MONSIEUR HARDOUIN
A vous parler vrai, votre demande et le refus du ministre me semblent également justes.
MADAME BERTRAx.D
Si je venais à mourir, que deviendrait mon pauvre enfant ?
MONSIEUR HARDOUIN
Vous êtes jeune, vous êtes fraîche...
MADAME BERTRAND
Avec tout cela on y est aujourd'hui, on n'y est pas demain. Tout ce qu'il était possible de mettre de protection à mon affaire, je l'ai inutilement employé : des princes, des ducs, des évêques, des prêtres, des archevêques, d'honnêtes femmes...
Les autres vous auraient mieux servie.
MADAME BERTRAND
Vous l'avouerai- je ? je ne les ai pas dédaignées.
MONSIEUR HARDOUIN
C'est que tous ces gens-là ne savent pas solliciter.
MADAME BERTRAND
Et vous le savez, vous ?
MONSIEUR HARDOUIN
Très bien. Il y a des principes à tout : il faut d'abord s'intéresser fortement à la chose.
MADAME BERTRAND
Et vous prendriez cet intérêt à la mienne ?
DIDEROT
MONSIEUR HARDOUIN
Pourquoi pas, madame ? Rien ne me semble plus aisé. Ils
ont des âmes de bronze, il faut savoir amollir ces âmes-là.
MAD.\.ME BERTRAND
Et ce talent, qui est-ce qm le possède ?
MONSIEUR HARDOUIN
C'est vous, madame.
MAD.\ME BERTRAND
Qui est-ce qui se soucie de l'employer pour autrui?
MONSIEUR HARDOUIN C'est moi... (// se promène, il rêve)
MADAME BERTRAND Oserais-je vous demander ce qui vous distrait ?
MONSIEUR HARDOUIN Le succès de votre affaire,
MAD.\.ME BERTRAND
Que vous êtes bon !
MONSIEUR HARDOUIN Le point important, le grand point, le point essentiel...
MADA3IE BERTIL\ND
Quel est-il ?... (a part.) Que va-t-il me dire . Ressembleraitil aux autres ? et m'en aurait-on imposé ? MONSIEUR HARDOUIN C'est... c'est de se rendre personnelle la grâce qu'on sollicite, oui, personnelle. On est à peine écouté, même de son ami, quand on ne parle pas pour soi.
MADAME BERTR.\ND Celui de qui mon affaire dépend est le vôtre.
MONSIEUR HARDOUIN Eh ! vous avez raison. C'est Poultier, et j oserais presque vous répondre de toute sa bienveillance.
MAD.\ME BERTRAND
Vous auriez la bonté de lui parler ?
MONSIEUR HARDOUIN
Assurément.
MADAME BERTRAND Dieu soit loué ! on m'a dit vrai lorsqu'on m'assurait que vous étiez l'ami de tous les malheureux. C'est aujourd'hui ou dans quelques jours la fête de la maitresse de la maison. Il est ami du mari, il est à Paris, et
— EST IL BON ? EST-IL MÉCHANT
il n'y aurait que les plus grandes affaires qui pussent l'empêcher de venir ici.
MADAME BERTRAND
Et VOUS intercéderiez pour moi? et vous vous rendriez mon affaire personnelle ?
MONSIEUR HARDOUIN Je ne m'en charge qu'à cette condition : ayez pour agréable de vous rappeler que je vous en ai prévenue et que vous avez consenti... Ne m'avez-vous pas dit, madame, que vous aviez un enfant?
MADAME BERTRAND
C'est le premier et le seul.
MONSIEUR HARDOUIN
Quel âge a-t-il ?
MADAME BERTRAND
Environ six ans.
MONSIEUR HARDOUIN
Il n'en peut guère avoir davantage.
MADAME BERTRAND
On aurait pu le croire il y a six mois, mais depuis ce temps j'ai tant pleuré, tant fatigué, tant souffert. Je suis si changée !
Il n'y parait pas.
MADAME BERTRAND
Il revenait de la Chine... La Chine ne me sort plus de la tête.
MONSIEUR HARDOUIN
Nous l'en chasserons,
MADAME BERTRAND
Je puis compter sur vous ?
MONSIEUR HARDOUIN
Vous le pouvez ; mais pensez-y bien, c'est à la condition que je vous ai dite, sans quoi je ne réponds de rien.
MADAME BERTRAND
Vous êtes un galant homme, il n'y a là-dessus qu'une voix. Faites, dites tout ce qu'il vous plaira.
DIDEROT