‹ Chefs-d'œuvreChapitre 20 sur 74 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

MONSIEUR HARDOUIN, MONSIEUR DES RENARDEAUX, avocat de Gisors, se préseyitant pour entrer en même temps que madame Bertrand sort.

MONSIEUR HARDOUIN

Et puis faites une pièce, au milieu de tout cela !... Mille pardons, cher Des Renardeaux, de vous avoir fait attendre.

Je vous le pardonne, car elle est, ma foi, charmante.

MONSIEUR HARDOUIN

Vous avez encore des yeux ?

MONSIEUR DES RENARDEAUX

C'est tout ce qui me reste. Me voilà à vos ordres ; eh bien de quoi s'agit-il ?

MONSIEUR HARDOUIN

Je ne sais comment je puis rire, car je suis profondément désolé.

MONSIEUR DES RENARDEAUX

Votre pièce est tombée ?

MONSIEUR HARDOUIN

C'est bien pis.

MONSIEUR DES RENARDEAUX

Comment, diable !

MONSIEUR HARDOUIN

J'avais une sœur que j'aimais à la folie, un peu dévote, mais, à cela près, la meilleure créature, la meilleure sœur qu'il y eût au monde. Je l'aie perdue.

MONSIEUR DES RENARDEAUX

Et l'on vous dispute sa succession?

MONSIEUR HARDOUIN

C'est bien pis.

Comment, diable !

MONSIEUR HARDOUIN

On en a disposé sans mon aveu. Elle vivait avec une amie; celle-ci, accoutumée au rôle de maîtresse dans la maison, a tout pris, tout donné, tout vendu, lits, glaces, linge, vaisselle, meubles, batterie de cuisine, argenterie, et il ne me reste de mobilier non plus que vous en voyez sur ma main.

===z EST-IL BON ? EST-IL MÉCHANT ?

MONSIEUR DES RENARDEAUX

Cela était-il considérable ?

MONSIEUR HARDOUIN

Assez. Je ne sais quel parti prendre. Perdre une bonne partie de son bien, surtout quand on n'est pas mieux dans ses affaires que moi, cela me paraît dur ; attaquer l'ancienne amie d'vme sœur, cela me semble indécent. Que me conseillezvous ?

MONSIEUR DES RENARDEAUX

Ce que je vous conseille ? De rester en repos.

MONSIEUR HARDOUIN

C'est bientôt dit.

MONSIEUR DES RENARDEAUX

Demeurez en repos, vous dis-je. Savez-vous ce que c'est que votre affaire? La même que celle que j'ai avec votre vieille amie madame Servin, qui dure depuis dix ans, qui en durera dix autres; pour laquelle j'ai fait cinquante voyages à Paris, qui m'y rappellera cinquante fois encore ; qui me coûte en faux frais à peu près deux cents louis, qui m'en coûtera plus de deux cents autres ; et qui, grâce aux puissantes protections de la dame, ou ne sera jamais jugée, ou dont après la sentence, si j'en obtiens une, je ne tirerai pas le quart de mes déboursés.

MONSIEUR HARDOUIN

Ainsi vous ne voulez pas absolument que je plaide.

MONSIEUR DES RENARDEAUX

Non, de par tous les diables qui emportent et votre amie madame Servin et l'amie de votre sœur !

MONSIEUR HARDOUIN

Si c'était à recommencer, vous ne plaideriez donc pas ?

MONSIEUR DES RENARDEAUX

Non... A quoi pensez-vous ?

MONSIEUR HARDOUIN

A vous obliger, si je puis ; je n'aime pas à demeurer en reste avec mes amis. Il me vient une idée...

MONSIEUR DES RENARDEAUX

Quelle ?

^ MONSIEUR HARDOUIN

Mais en retour du service que vous me rendez en me dissuadant d'entamer une mauvaise affaire, car je n'y pense plus,

DIDEROT

si par hasard je finissais la vôtre? Savez-vous que cela ne me serait pas du tout impossible ?

J'y consens, j'y consens de tout mon cœur, et s'il ne vous fallait qu'une procuration en bonne forme, procuration par laquelle je vous autoriserais à terminer, procuration par laquelle je m'engagerais à ratifier sans exception tout ce qu'il vous aurait plu d'arbitrer, faites-moi donner encre, plume, papier, et je la dresse et je la signe.

MONSIEUR HARDOUIN

Voilà sur cette table tout ce qu'il vous faut... {L'arrêtant) Mon cher Des Renardeaux, bride en main. Je ferai de mon mieux, vous n'en doutez pas, mais à tout événement, point de reproches,

MONSIEUR DES RENARDEAUX

N'en craignez point.

MONSIEUR HARDOUIN Que sait-on ? {Tandis que Des Renardeaux écrit.) Ah ! ah ! ah ! si l'avocat bas-normand savait que j'ai là dans ma poche la procuration de la dame !, . , Voilà qui est fort bien ; mais la pièce que j'ai promise ?.., Allons, il faut suivre sa destinée, et la mienne est de promettre ce que je ne ferai point, et de temps en temps de faire ce que je n'aurai pas promis,

MONSIEUR DES RENARDEAUX

La voilà. Je soussigné, Issachar des Renardeaux...

MONSIEUR HARDOUIN

Je ne doute point que cela ne soit à merveille, MONSIEUR DES RENARDEAUX

Mais encore faut-il prendre lecture du titre en conséquence duquel on doit opérer, cela est dans la règle. Je soussigné, Issachar,,.

MONSIEUR HARDOUIN Est-ce que j'ai jamais suivi de règles?

Vous n'en avez pas été plus sage. La règle, mon ami ; la règle, c'est la reine du monde. Au reste, que j'obtienne seulement le remboursement de mes frais qu'elle fera régler, avec de quoi meubler décemment ce petit corps de logis qui donne sur la rivière et sur la forêt, qui doit vous inspirer les plus beaux vers ; que depuis dix ans vous devez venir occuper et

==== EST-IL BOM? EST-IL MÉCHANT

que vous n'occuperez jamais ; et je tiens quitte de tout madame Servin pour moi, pour ma femme, pour mes enfants et leurs ayants cause. A propos, j'ai vu dans sa cour une chaise à porteurs, le seul effet mobilier qui reste de feu madame Desforges ma parente, qui cessa de marcher longtemps avant que de mourir ; stipulez en sus la chaise à porteurs. Ma femme commence à manquer par les jambes, et ce serait un cadeau à lui faire. N'oubliez pas la chaise à porteurs.

MONSIEUR HARDOUIN

Je ne l'oublierai pas.

MONSIEUR DES RENARDEAUX

Vous êtes distrait.

MONSIEUR HARDOUIN

Mon ami, je suis excédé de ce maudit pays-ci. La vie s'y évapore ; on n'y fait quoi que ce soit de bien, et je suis résolu d'aller vivre et mourir à Gisors.

MONSIEUR DES RENARDEAUX

Vous viendrez vivre à Gisors?

MONSIEUR HARDOUIN

A Gisors. C'est là que la gloire, le repos et le bonheur m'attendent.

Vous viendrez mourir à Gisors?

MONSIEUR HARDOUIN

A Gisors.

MONSIEUR DES RENARDEAUX

Et moi, je vous dis que les têtes comme la vôtre ne savent

jaméiis ce qu'elles feront, et que vous irez vivre et mourir où

il plaira à votre mauvais génie de vous mener. Ne faites

point de projets.

MONSIEUR HARDOUIN

Ma foi, j 'en ai tant fait qui se sont évanouis, que ce serait le mieux ; mais on fait des projets, comme on se remue sur sa chaise quand on est mal assis.

MONSIEUR DES RENARDEAUX

Et la dame, quand la verrez-vous ?

MONSIEUR HARDOUIN

Aujourd'hui.

MONSIEUR DES RENARDEAUX

Elle est fine : prenez garde qu'elle n'évente notre complot. = 53 =

DIDEROT

MONSIEUR HARDOUIN

Est-ce que cela vous viendrait à sa place, à vous avocat, avocat bas-normand?

Peut-être ; je suis quelquefois délié. Et quand vous reverrai-je?

MONSIEUR HARDOUIN

Danâ la journée.

MONSIEUR DES RENARDEAUX OÙ

MONSIEUR HARDOUIN

Ici. Habitez-vous toujours votre grenier, rue de la Flèche?

MONSIEUR DES RENARDEAUX

Toujours. Ne plaidez pas, entendez-vous, et tirez de la dame Servin le meilleur parti que vous pourrez. J'ai trois enfants ; et elle n'a que sa fille, cette vieille folle qui est laide et méchante comme un singe malade, et sourde en sus comme un pot. Elle est riche, et je ne le suis pas. Adieu.

MONSIEUR HARDOUIN

Adieu,

MONSIEUR DES RENARDEAUX, du fond du théâtre. Et la chaise à porteurs.

MONSIEUR HARDOUIN

Et la chaise à porteurs... Me voilà seul enfin, et je puis rêver.

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