‹ Chefs-d'œuvreChapitre 23 sur 74 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

MONSIEUR HARDOUIN, MONSIEUR DE CRANCEY

MONSIEUR DE CRANCEY

Cette extravagante, cette cruelle mère ne sait ni ce qu'un amant tel que moi peut oser, ni jusqu'où sa rigueur, dont tout le monde est indigne, peut conduire sa fille. Il me semble que sa propre expérience aurait dû la mieux conseiller ; car enfin... Madame de Vertillac, prenez-y garde : nous ferons quelque extravagance d'éclat dont tout le blâme retombera sur

DIDEROT

vous, je vous en préviens. On dira... Ce que vous entendez, mon ami, je vous supplie de le rendre fidèlement à madame de Vertillac-

MONSIEUR HARDOUIN

Doucement, modérez-vous, et voyons à tête reposée s'il n'y aurait pas quelque moyen de finir votre peine.

Elle passe pour avoir eu du goût pour vous : on croit même qu'une assez longue suite de successeurs ne vous a pas fait oublier ; priez, suppliez, ordonnez ensuite, car on acquiert ce droit avec les femmes. Que mon sort se décide et promptement, ou je ne réponds de rien,

MONSIEUR HARDOUIN

Il faut y penser... J'y pense, et plus j'y pense, plus la chose me parait difficile.

MONSIEUR DE CRANCEY

Quoi ? cette heureuse fécondité en expédients qui vous a fait tant de réputation...

MONSIEUR HARDOUIN

Et de haines.

MONSIEUR DE CRANCEY

Cessera-t-elle pour votre ami ?

MONSIEUR HARDOUIN Je suis devenu pusillanime, scrupuleux.

MONSIEUR DE CRANCEY

Je vois ce que c'est : vous avez encore des vues sur madame de Vertillac, comme elle pourrait bien en avoir sur vous, et vous craignez...

MONSIEUR HARDOUIN

Je crains les reproches de ma conscience, les vôtres ; mon âme est devenue timorée, je ne me reconnais pas. Ah ! si j'étais ce que je fus autrefois ! Et puis, je ne vois que des gens qui veulent la chose et qui ne veulent pas les moyens.

MONSIEUR DE CRANCEY

Je n'en suis pas.

Et vous me donneriez carte blanche ?

MONSIEUR DE CRANCEY

Sans balancer.

MONSIEUR HARDOUIN

Sans me questionner?

■ EST-IL BON ? EST-IL MECHANT

MONSIEUR DE CRANCEY Vous questionner ! Regardez-moi bien : lorsqu'il s'agira de finir mon supplice et celui de mon amie, fallût-il signer un, pacte avec le diable, me voilà prêt.

MONSIEUR HARDOUIN

Ce n'est pas tout] à fait cela ; mais, première condition point de curiosité.

MONSIEUR DE CRANCEY

Je n'en aurai point.

MONSIEUR HARDOUIN

Seconde condition, de la docilité.

MONSIEUR DE CRANCEY

Qu'exigez -vous ?

MONSIEUR HARDOUIN

D'ignorer le domicile de ces femmes, de les laisser en repos et de simuler un peu d'indifférence.

Moi ! moi ! simuler de l'indifférence ! Cela est au-dessus de mes forces ; je ne saurais ; c'est à m'attirer le mépris de la mère et à faire mourir de douleur sa fille. Je ne saurais, je ne

saurais.

MONSIEUR HARDOUIN

Avez-vous oublié la menace de madame de Vertillac ?

MONSIEUR DE CRANCEY

Je me soucie bien de ses menaces. Un couvent ! On brise les portes d'un couvent, on en franchit les murs. Monsieur, l'amour est plus fort que l'enfer.

MONSIEUR HARDOUIN

Remettez-vous.

MONSIEUR DE CRANCEY, en se démenant, en étouffant. Me voilà remis ; oui, je suis remis.

MONSIEUR HARDOUIN

Vous conviendrait-il que madame de Vertillac, madame de Vertillac, entendez- vous, vous suppliât à mains jointes d'épouser mademoiselle sa fille ?

MONSIEUR DE CRANCEY

Me suppliât.

MONSIEUR HARDOUIN

Oui, oui, vous suppliât. Sans trop présumer de mes forces, je pourrais, je crois, l'amener jusque-là.

MONSIEUR DE CRANCEY

Mais la fuir ! Mais jouer l'indifférence ! Mon ami, ne = 59 =

pourri ez-vous pas m'imposer un rôle plus raisonnable et

plus facile ?

MONSIEUR HARDOUIN

Homme enragé ! Que vous demandé- je ? De ne sortir de

votre logis que quand je vous appellerai.

MONSIEUR DE CRANCEY

Et cette détention durera-t-elle longtemps ?

MONSIEUR HARDOUIN

Un jour peut-être.

MONSIEUR DE CR.\NCEY Un jour sans la voir ! Cela ne m'est point encore arrivé. Un mortel jour entier ! Qu'en pensera-t-elle ? Vous êtes un tyran. Allons, j'accorde le jour, mais pas une minute de plus. A propos, vous ne savez pas ce qui m'est passé par la tète lorsque je conduisais leur voiture : au moindre signe de mon amie, je les enlevais toutes deux.

MONSIEUR HAPDOUIN

Qu'cussiez-vous fait de la mère ?

MONSIEUR DE CRANCEY

Je ne sais ; mais l'aventure eût fait un tapage enragé, et il aurait bien fallu qu'elle m'accordât sa fille. Celle-ci ne l'a pas voulu ; je crains bien qu'elle ne s'en repente. MONSIEUR HARDOUIN

Et vous formiez ce projet sans scrupule ?

MONSIEUR DE CRANCEY

Aucun.

Comment ! vous êtes presque digne d'être mon confident

Allez, renfermez-vous, et pour paraître, attendez mes ordres

suprêmes.

MONSIEUR DE CRANCEY

Et je les recevrai avant la fin du jour?

MONSIEUR HARDOUIN

Avant la fin du jour,

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