‹ Chefs-d'œuvreChapitre 33 sur 74 · MONSIEUR HARDOUIN, MADAME BERTRAND MADAME BERTRAND · texte numérisé non relu

MONSIEUR HARDOUIN, MADAME BERTRAND MADAME BERTRAND

Vous allez dire, monsieur, que ceux qui n'ont qu'une affaire sont bien incommodes ; mais si je vous importune, ne vous gênez point du tout, je reviendrai dans un autre moment.

MONSIEUR HARDOUIN

Non, madame, les malheureux et les femmes aimables ne viennent jamais à contre-temps chez celui qui est bienfaisant et qui a du goût.

DIDEROT =:^:,====:=^^=^,^^=-

MADAME BERTRAND Pour les femmes aimables, cela peut être vrai ; quant aux malheureux, il m'est impossible d'être de votre avis. Si vous saviez combien de fois j'ai lu sur les visages, malgré le masque officieux dont ils se couvraient : « Toujours cette veuve ! que vient-elle faire ici ? J'en suis excédé ; elle s'imagine qu'on n'a dans la tète qu'une chose, et que c'est la sienne, » A peine m'offrait-on une chaise. On s'élançait au-devant de moi, non par politesse, mais pour ne me pas laisser le temps d'avancer. On m'arrêtait à la porte, et là on me disait entre les deux battants : «J'ai pensé à votre affaire, je ne la perds pas de vue ; comptez sur ce qui dépendra de moi.., — Mais, monsieur.., — Madame, je suis désolé de ne pouvoir vous retenir plus longtemps ; je suis accablé. » Je faisais ma révérence, on me la rendait, et j'ai quelquefois entendu le maitre dire à ses domestiques : « J'avais consigné cette femme, pourquoi l'a-t-on laissée passer ? Si elle reparait, je n'y suis pas, je n'y suis pas. »

MONSIEUR HARDOUIN

Vous me parlez là de gens sans âme et sans yeux.

MADAME BERTRAND Tout en est plein ; mais ce n'est rien que cela, j'ai trouvé des gens pires que ceux dont je viens de vous parler. On n'ose dire à quel prix ils mettent leurs services ; cela fait horreur.

MONSIEUR HARDOUIN

Malgré leur peu de délicatesse, je les conçois plus aisément.

MADAME BERTR.\ND

En vérité, monsieur, vous êtes presque le seul bienfaiteur honnête que j'aie rencontré.

MONSIEUR HARDOUIS

Hélas ! madame, peu s'en faut que je ne rougisse de votre éloge.

MADAME BERTR.\ND

Non, monsieur, sans flatterie, tel on vous avait peint à moi, tel je vous ai trouvé.

Ce sont mes amis qui vous ont parlé, et l'amitié est sujette

à s'aveugler et à surfaire. S'ils avaient été vrais, ou plutôt s'ils

m'avaient connu comme je me connais, voici ce qu'ils vous

auraient dit : « Hardouin a l'àme sensible ; lui présenter une

EST-IL BON ? EST-IL MECHANT

occasion de faire le bien, c'est l'obliger ; et s'il avait eu le bonheur d'être utile à une femme pour laquelle il s'avouât du penchant, il craindrait tellement de flétrir un bienfait, que cette considération suffirait pour le réduire à un très loné silence. »

MADAME BERTRAND

Oserai-je, monsieur, vous faire une question ? J'ai passé

chez le premier commis du ministre et j'ai appris qu'il était

MONSIEUR HARDOUIN

Et vous voulez savoir si je l'ai vu. Oui, madame, je l'ai vu.

MADAME BERTRAND

Eh bien, monsieur ?

MONSIEUR HARDOUIN

Notre affaire souffre des difficultés, mais elle n'est point, mais point du tout désespérée.

MADAME BERTRAND

Et vous croyez?...

Madame, attendons, ne nous flattons de rien ; au lieu de nous bercer d'une attente qui pourrait être vaine, ménageonsnous une surprise agréable.

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