‹ Chefs-d'œuvreChapitre 39 sur 74 · MAD.\.ME DE VERTILLAC · texte numérisé non relu

MAD.\.ME DE VERTILLAC

C'est ainsi que la vie se passe sans acquérir ni réputation ni fortune.

MONSIEUR HARDOUIN

Si la fortune vient à moi, je ne la repousserai pas; maison ne me verra jamais courir après elle. Çuant à la réputation, c'est un murmure qui peut flatter un moment, mais qui ne vaut guère la peine qu'on s'en soucie, surtout quand on quitte Tartuffe et le Misanthrope pour courir à Jérôme Pointu. Le bon goût est perdu.

MADAME DE VERTILLAC Mais VOUS êtes devenu philosophe.

MONSIEUR HARDOUIN Et triste.

MADAME DE VERTILLAC

Triste ! et pourquoi ? Ils disent tous que la sagesse est la

source de la sérénité.

MONSIEUR HARDOUIN

La mienne s'afflige de la folie.

.^L\DAME DE VERTILLAC

Vous n'y pensez pas. Les fous ont été créés pour l'amusement du sage, il faut en rire.

MONSIEUR HARDOUIN

On passerait son temps à rire de ses amis.

MADAME DE VERTILLAC

Hardouin, prenez-y garde, vous couvez une maladie, vous changez de caractère.

MONSIEUR HARDOUIN

Quoi, si vous vous trouviez, à votre insu, dans une de ces circonstances critiques qui portent la désolation au fond du cœur d'une mère, vous me conseilleriez de n'envisager la chose que du côté plaisant, et de faire le rôle de Démocrite ?

^L\DAME DE VERTILLAC

Non, mais je n'en suis pas là, et je ne vous permettrai jamais de prendre aux passants l'intérêt que vous me devez.

EST-IL BON ? EST-IL MÉCHANT

MONSIEUR HARDOUIN

J'ai vu de Crancey.

Vous a-t-il parlé de moi ?

MONSIEUR HARDOUIN

C'est la plus belle âme, la plus ingénue. J'ai sa confiance au point que s'il avait commis un crime, je crois qu'il me l'avouerait.

MADAME DE VERTILLAC

Et de ma fille que vous en a-t-il dit ? Tenez, mon cher Hardouin, j'aime de Crancey ; mais le reste de la famille, je l'ai en horreur, et je ne me résoudrai jamais à vivre avec ces eens-là.

MONSIEUR HARDOUIN Tant pis, tant pis.

^L\DAME DE VERTILLAC

Ah ! ne voilà-t-il pas que votre héracliterie vous reprend ? Allons, éclaircissez ce front chargé d'ennui. Livrez-vous au plaisir de revoir votre première amie qui vous a toujours regretté. Vous étiez bien jeune ; il y a déjà des années... Vous vous taisez. Savez-vous que ce silence et ce maintien commencent à me soucier ? Ne craignez rien, Hardouin ; je ne suis pas venue pour vous rappeler les plus beaux jours de ma vie, et peut-être de la vôtre. Si vous avez un engagement, il faut y être fidèle. J'ai des principes.

MONSIEUR HARDOUIN De Crancey m'a écrit et je lui ai répondu.

MADAME DE VERTILLAC

Je ne connais pas encore son style ; cela doit être bien emporté, bien tendre. Est-ce que vous me refuseriez la lecture de ces lettres ?

MONSIEUR HARDOUIN

Non, si je pouvais attendre de votre part un peu de modération et d'impartialité. Là, mon amie, quand vous jetteriez les hauts cris, ce qui serait fait n'en serait pas moins fait, et toutes vos fureurs ne répareraient rien.

Que voulez-vous dire ? Les lettres ! les lettres ! il faut que je les voie sans délai.

MONSIEUR HARDOUIN

Je ne me suis proposé ni de vous offenser, ni d'excuser

DIDEROT

votre fille, mais si j'osais vous rappeler au temps de votre

mariage, vous concevriez qu'avec un esprit droit, une âme

honnête et la meilleure éducation, l'opiniâtreté déplacée des

parents, leurs persécutions, leurs délais peuvent amener un

accident.

MADAME DE VERTILLAC

Ciel ! qu'ai- je entendu ? Les lettres ! pour Dieu, mon cher ami, les lettres !

MONSIEUR HARDOUIN

Les voilà, mais je ne vous les confierai que sur votre parole d'honneur de ne parler de rien à de Crancey, ni à votre fille, de vous condviire avec elle comme une mère indulgente et bonne, comme la vôtre se conduisit avec vous, de consulter avec moi sur le meilleur et le plus prompt expédient de tout réparer, et de n'éclater, s'il faut que vous éclatiez, que lorsque nous serons sortis d'embarras. Votre parole d'honneur,

Je la donne : je me tairai ; et que lui dirais-je à elle? J'ai perdu le droit de me plaindre. Ah ! ma pauvre mère, combien elle a dû souffrir ! C'est à présent que je l'éprouve. {Madame de Vertillac lit les lettres, elles lui tombent des mains. Elle se renverse dans un fauteuil, elle pleure, elle se désole. Elle dit :)

Qui l'aurait imaginé d'une enfant aussi timide, aussi innocente ?

MONSIEUR HARDOUIN

Vous l'étiez autant qu'elle.

>L\DAME DE VERTILLAC

D'un jeune homme aussi sage, aussi réservé ?

MONSIEUR HARDOUIN

Feu M. de Vertillac ne l'était pas moins. )*L\DAME DE VERTILLAC

Je ne sais comment cela se fit.

MONSIEUR HARDOUIN Votre fille le sait encore moins.

MADAME DE VERTILLAC Mères, pauvres mères, veillez bien sur vos enfants !.., Mais il veut que je signe un dédit ; est-il fou? Ce n'est plus à lui à redouter mon refus ; il me tient pieds et poings liés, et c'est à moi à trembler du refroidissement qui suit presque toujours les passions satisfaites.

- EST-IL BON ? EST-IL MECHANT F

MONSIEUR HARDOUIN Vous voyez mal, souffrez que je vous le dise : de Cranccy connaît toute l'impétuosité de votre caractère, et il craint de perdre celle qu'il aime, même après un événement qui doit lïii en assurer la possession. Cela est tout à fait honnête et délicat.

OÙ est ce dédit? vite, vite que je le signe, et qu'on me les

mène à l'église... Il était donc écrit que je vivrais avec les

Crancey !

MONSIEUR HARDOUIN, à un laquais.

Faites entrer M. des Renardeaux.

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