LETTRES DE HOLLANDE ET DE RUSSIE
A MADEMOISELLE VOLLAND
La Haye, le 22 juillet 1773.
Mesdames et bonnes amies,
Plus je connais ce pays-ci, mieux je m'en accommode. Les soles, les harengs frais, les turbots, les perches, et tout ce qu'ils appellent waterfish, sont les meilleures gens du monde. Les promenades sont charmantes ; je ne sais si les femmes soni bien sages ; mais avec leurs grands chapeaux de paille, leurs yeux baissés, et ces énormes fichus étalés sur leur gorge, elles ont toutes l'air de revenir du salut ou d'aller à confesse. Les hommes ont du sens ; ils entendent très bien leurs affaires ; ils sont bien possédés de l'esprit républicain ; et cela depuis les premières conditions jusqu'aux dernières. J'ai entendu dire à un bourrelier-bâtier ; « Il faut que je me hâte de retirer mon enfant du couvent ; je crains qu'elle ne prenne là un peu de cette bassesse monarchique. » C'était une fille qu'il faisait élever à Bruxelles,
Je ne m'étendrai pas sur ce pays-ci ; je veux avoir à vous en parler à mon aise au coin de votre foyer, lorsque j'aurai le bonheur de vous y retrouver; car j'espère que vous voudrez bien vous conserver pour vos amis ; pour moi qui ai bien résolu de vous aimer toute votre vie et toute la mienne, et qui, par cette raison et beaucoup d'autres, la désire fort longue.
La princesse est revenue de son voyage. C'est une femme très vive, très gaie, très spirituelle, et d'une figure assez aimable ; plus qu'assez jeune, instruite et pleine de talents ; elle a lu ; elle sait plusieurs langues ; c'est l'usage des Allemandes ; elle joue du clavecin et chante comme un ange ; -.. .=z 221 — ^ „ =
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elle est pleine de mots ingénixs et piquants ; elle est irès bonne : elle disait hier, à table, que la rencontre des malheureux est si douce qu'elle pardonnerait volontiers à la Providence d'en avoir jeté quelques-uns dans les rues. Nous avions un butor qui se repentait de ne s'être pas fait peindre à Paris ; elle lui demanda s'il n'y était pas au temps d'Oudry. Elle est d'une extrême sensibilité ; elle en a même un peu trop pour son bonheur. Comme elle a des connaissances et de la justesse, elle dispute comme un petit lion. Je l'aime à la ÎEolie, et je vis entre le prince et sa femme, comme entre un bon frère et une bonne scsur.
C'est ici qu'on emploie bien son temps ; point d'importuns qui viennent vous prendre toutes vos matinées ; le malheur est qu'on se couche fort tard, et qu'on se lève de même. Notre vie est tranquille, sobre et retirée.
J'ai vu ici deux vieillards qui ont eu jusqu'à présent, qu'ils sont un peu sous la remise, où ils se trouvent mal et avec raison, la plus grande influence dans les affaires du gouvernement. A leur air grave, à leur ton sentencieux et sévère, en vérité il me semblait que j'étais entre les Fabius et les Régulus ; rien ne rappelle les vieux Romains comme ces deux respectables personnages-là : ce sont les deux Bentink, l'un Charles Bentink, et l'autre Bentink, comte de Rhoone.
J'ai fait deux ou trois petits ouvrages assez gais. Je ne sors guère ; et quand je sors, je vais toujours sur le bord de la mer, que je n'ai encore vue ni calme ni agitée ; la vaste uniformité accompagnée d'un certain murmure incline à rêver ; c'est là que je rêve bien.
J'ai cherché des livres très inutilement ; les éti'angers ont enlevé tous ceux dont j'espérais me pourvoir.
Je commence à sentir la mauvaise pièce de mon sac ; c'est, comme vous savez, mon estomac ; pendant le premier mois je me suis cru guéri.
Je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur. Je présente mes compliments et mon respect à M, et Mme Bouchard, à M. et Mme Digeon, à M. Duval, à qui je dois de la reconnaissance pour l'intérêt qu'il prend à vos affaires et celui qu'il a bien voulu prendre aux miennes. Ne me laissez pas oublier par M. Gaschon, lorsqu'il vous apparaîtra Je ^ := 222 =
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vous souhaite une prompte et heureuse fin d'affaires domei» tiques. Je vous suis attaché poiu- tant que je vivrai ; et en quelque heu que le ciel nie promène, je vous y porterai dans mon coeur,
La Haye, ce i3 août 1773.
Mesdames et bonnes amies,
Est-ce que vous avez résolu de me désespérer? Il y a un siècle que je n'ai entendu parler de vous ; par hasard, est-ce que vous n'auriez pas reçu ma dernière lettre ? Mademoiselle, si vous saviez toutes les visions cruelles qui m'obsèdent, vous vous garderiez bien de les laisser durer; dites-moi seulement que vdius vous portez bien, et que vous m'aimez : que j**- voie encore une fois de votre écriture.
Eh bien, mes amies, le sort est jeté : je fais le grand voyage ; mais rassurez-vous.
M. de Nariskin, chambellan de Sa Majesté Impériale, me prend ici à côté de lui dans une bonne voiture, et me conduit à Pctersbourg doucement, commodément, à petites journées, nous arrêtant partout où le besoin de repos ou la curiosité nous le conseillera. M. de Nariskin est un très galant homme, qui a pris à Paris pour moi beaucoup d'estime et d'amitié ; il s'est fait, dans une contrée barbare, les vertus délicates d'un pays policé : elles lui appartiennent. Ce n'est pas tout ; au mois de janvier prochain, une autre bonne voiture, où je m'assiérai à côté du frère du prince de Galitzin et de sa femme qui font le voyage de France, me déposera au coin de la rue Taranne. J'aurais peut-être un jour du regret d'avoir négligé un voyage que je dois à la reconnaissance.
Bonjour, madame de Blacy ; je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur. Bonjour, madame Bouchard ; je vous salue et vous embrasse aussi. Adieu, bonne amie ; adieu, mademoiselle VoUand, Dans quatre jours je serai en chemin pour Pétersbourg. Faites des voeux pour vous et pour moi. La différence des degrés de latitude ne changera rien à mes sentiments : et vous me serez chère sous le pôle, com'ne vous me l'étiez sous le méridien de Cassini.
Ne vous inquiétez point ; ne vous affligez pas ; conservezvous. Nous serons un peu plus éloignés que quand vous - ■ = 223 =
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partiez de Paris pour Isle ; mais notre séparation sera moins longue ; et nos cœurs ne cesseront pas de se toucher. Accordez à des circonstances importantes ce que vous accordiez à la nécessité d'accompagner une mère chérie dans ime terre qui faisait ses délices. Je sais qu'il est dur d'être privé à la fois de tous ceux que nous aimons ; mais, ma bonne, ma tendre amie, nous nous reverrons ! Si vous m'écrivez, adressez, à La Haye, vos lettres au prince de Galitzin, qui me les fera passer à Pétersbourg ,
Je vous salue; je vous serre entre mes bras; j'ai l'âme pleine de douleur ; une seule espérance me soutient, c'est celle de retrouver une femme que j'aime, et de lui ramener im homme dont elle a toujours été tendrement aimée. Madame Bouchard, je vais dans une contrée où je songerai à votre goût pour l'histoire naturelle, et à la douceur des baisers en croix ; j'en aurai quelques-uns si Dieu me prête vie ; mais ce ne sera pas dans les premiers huit jours ; j'espère que vous voudrez bien abandonner mes joues à Mlle Volland et à Mme de Blacy ; elles seront si aises de me revoir !
Bonjour, toutes ; songez toutes à moi ; parlez-en ; dites-en du bien, dites-en du mal : pourvu que vous en parliez avec intérêt je serai satisfait. Je vous réitère mes tendres et sincères amitiés. Ne vous attendez, de Pétersbourg, qu'à des générantes. Nous ferons le carnaval ensemble : je vous le promets. Adieu, adieu.
J'espérais trouver Grimm à Pétersbourg, à la suite de la princesse d'Armstadt dont une des filles va épouser le grandduc ; tout a été dérangé, et le temps de cette fête et le voyage de Grimm ; je n'ai pas appris cette nouvelle sans chagrin.
Pétersbourg. le 29 décembre 1773.
Mademoiselle et bonne amie, Après avoir été tourmenté des eaux de la Neva pendant une quinzaine, j'ai repris le dessus ; je me porte bien. Je suis toujours dans la même faveur auprès de Sa Majesté Impériale. J'aurai fait le plus beau voyage possible quand je serai de retour. Nous partirons, Grimm et moi, dans le courant de
LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND
février. Je vous salue et vous embrasse aussi tendrement que jamais. Mille tendres compliments à Mme de Blacy, mon amoureuse, et à M. et Mme Bouchard, à l'abbé Le Monnieretà M. Gaschon. Combien nous en aurons à dire au coin de votre foyer !
Pétersbourg, le 29 décembre 1773 ; c'est la veille du jour de l'an. Le reste s'entend.
La Haye, le 8 avril 1774.
Mesdames et bonnes amies, Après avoir fait sept cents lieues en vingt-deux jours, je suis arrivé à La Haye, le 5 de ce mois, jouissant d'une très bonne santé, et moins fatigué de cette énorme route que je ne l'ai quelquefois été d'une promenade. Je vous reviens comblé d'honneurs. Si j'avais voulu puiser à pleines mains dans la cassette impériale, je crois que j'en aurais été fort le maitre ; mais j'ai mieux aimé faire taire les médisants de Pétersbourg et me faire croire des incrédules de Paris. Toutes ces idées qui remplissaient ma tète en sortant de Paris se sont évanouies pendant la première nuit que j'ai passée à Pétersbourg. Ma conduite en est devenue plus honnête et plus haute. N'espérant rien et ne craignant rien, j'ai pu parler comme il me plaisait. Quand aurons-nous la douceur de nous revoir ? Peut-être sous quinzaine ; peut-être aussi beaucoup plus tard. L'impératrice m'a chargé de l'édition des Règlements de ses nombreux et utiles établissements. Si le libraire hollandais est un arabe, à son ordinaire, je le plante là, et je viens imprimer à Paris. Si j'en puis obtenir un traitement raisonnable, je reste jusqu'à la fin de cette tâche qui ne sera pourtant pas éternelle. Quoique la saison ait été si belle que, soumise à nos ordres, elle ne l'aurait pas été davantage ; que nous ayons eu les plus belles journées et les routes les meilleures, cela n'a pas empêché que nous n'ayons laissé en chemin quatre voitures fracassées. Quand je me rappelle le passage de la D-^v^ina, à Riga, sur des glaces entr'ouvertes d'où l'eau jaillissait autour de nous, qui s'abaissaient et s'élevaient sous le poids de notre voiture, et craquaient de tous côtés, je frémis encore de ce péril. J'ai pensé me briser un bras et une épaule en passant dans un bac à Mittau où = 225 — =,
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un*, trentaine d'hommes étaient occupés à porter en l'air notre voiture au hasard de tomber et de nous précipiter tous pêle-mêle dans la rivière. Nous avons été forcés à Ham.bourg d'envoyer nos malles à Amsterdam, par un chariot de poste ; une voiture un peu chargée n'aurait jamais résisté à la difficvilté des chemins.
Je suis chez le prince de Galitzin, dont vous pouvez concevoir la joie en me revoyant par celle que vous ressentirez ou un peu plus tôt ou un peu plus tard.
Je crois déjà vous avoir dit qu'après m 'avoir fait l'accueil le plus doux, permis l'entrée de son cabinet tous les jours depuis trois heures jusqu'à cinq ou six, l'impératrice a bien voulu souscrire à toutes les demandes que je lui ai faites en prenant congé d'elle : je lui ai demandé de satisfaire aux dépenses de mon voyage, de mon séjour et de mon retour, lui faisant remarquer qu'un philosophe ne voyageait pas en grand seigneur ; elle me l'a accordé ; je lui ai demandé une bagatelle qui tirait tout son prix d'avoir été à son usage ; elle me l'a accordée, et accordée avec une grâce et des marques de l'estime la plus distinguée. Je vous raconterai cela, si ce n'est pas déjà une affaire faite. Je lui ai demandé on des officiers de sa cour pour me remettre sain et sauf où je désirerais, et elle me l'a accordé, ordonnant elle-même la voiture et tous les apprêts de mon voyage.
Mesdames et bonnes amies, je vous jure que cet intervalle de ma vie a été le plus satisfaisant qu'il était possible pour l'amour-propre. Oh ! parbleu, il faudra bien que vous m'en croyiez sur ce que je vous dirai de cette femme extraordinaire ! Car mon éloge n'aura pas été payé, et ne sortira pas d'une bouche vénale. Je vous salue, vous embrasse, et vous présente mon tendre respect. Vous êtes bien injustes si vous ne croyez pas que je vous rapporte les mêmes sentiments que j'avais en me séparant de vous ; ce n'est pas mon cœur, ce seront vos âmes qui seront changées.
Je présente mon respect à Mme Bouchard, Si vous voyez M, Gaschon, rappelez-moi à son souvenir. Mademoiselle, je vous embrasse de tout mon cœur. Mais, est-ce que votre santé n'est pas rétablie ?
LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND
La Haye, le i5 juin 1774.
MtSDAMES ET BONNES AMIES,
Ce n'est pas un voyage agréable que j'ai fait ; c'est un voyage très honorable : on m'a traité comme le représentant des honnêtes geni» et des habiles gens de mon pays. C'est sous ce titre que je me regarde, lorsque je compare les marques de distinction dont on m'a comblé, avec ce que j'étais en droit d'en attendre pour mon compte. J'allais avec la recommandation du bienfait, beaucoup plus sûre encore que celle du mérite ; et voici ce que je m'étais dit : Tu seras présenté à l'impératrice ; tu la remercieras; au bout d'un mois, elle désirera peut-être de te voir ; elle te fera quelques questions ; au bout d'un autre mois, tu iras prendre congé d'elle, et tu reviendras. Ne convenez-vous pas, bonnes amies, que ce serait ainsi que les choses se seraient passées dans toute autre cour que celle de Pétersbourg ?
Là, tout au contraire, la porte du cabinet de la souveraine m'est ouverte tous les jom-s, depuis trois heures de l'aprèsmidi jusqu'à cinq, et quelquefois jusqu'à six. J'entre ; on me fait asseoir, et je cause avec la même liberté que vous m'accordez ; et en sortant, je suis forcé de m'avouer à moimême que j'avais l'àme d'un esclave dans le pays qu'on appelle des hommes libres, et que je me suis trouvé l'âme d'un homme libre dans le pays qu'on appelle des esclaves. Ah ! mes amies, quelle souveraine ! quelle extraordinaire femme ! On n'accusera pas mon éloge de vénalité, car j'ai mis les bornes les plus étroites à sa munificence ; il faudra bien qu'on m'en croie, lorsque je la peindrai par ses propres paroles ; il faudra bien que vous disiez toutes que c'est l'âme de Brutus sous la figure de Ciéopâtre ; la fermeté de l'un et les séductions de l'autre ; une tenue incroyable dans les idées avec toute la grâce et la légèreté possibles de l'expression ; un amour de la vérité porté aussi loin qu'il est possible ; la connaissance des affaires de son empire, comme vous l'avez de votre maison : je vous dirai tout cela, mais quand? Ma foi, je voudrais bien que ce fût sous huitaine, car il en faut moins pour arriver de La Haye à Paris du train dont je suis revenu de Pétersbourg à La Haye ; mais Sa
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Majesté Impériale et le général Betzky, son ministre, m'ont chargé de l'édition du plan et des statuts des différents établissements que la souveraine a fondés dans son empire pour l'instruction de la jeunesse et le bonheur de tous ses sujets. J'irai le plus vite que je pourrai, car vous ne doutez pas, bonnes amies, que je ne sois aussi pressé de me restituer à ceux qui me sont chers qu'ils peuvent l'être de me revoir. Sachez, en attendant, qu'il s'est fait trois miracles en ma faveur : le premier, quarante -cinq jours de beau temps de suite, pour aller ; le second, cinq mois de suite dans une cour, sans y donner prise à la malignité ; et cela, avec une franchise de caractère peu commune et qui porte au torqiict des courtisans envieux et malins ; le troisième, trente jours de suite d'une saison dont on n'a pas d'exemple, pour revevir, sans autre accident que des voitures brisées : nous en avons changé quatre fois. Combien de détails intéressants je vous réserve pour le coin du feu ! Je commence à perdre les traces de vieillesse que la fatigue m'avait données ; il me serait si doux de vous retrouver avec de la santé, que je me flatte de cette espérance. Je compte beaucoup sur les soins de Mme de Blacy, et sur ceux de Mme Bouchard ; je les salue et les embrasse toutes deux. Mme Bouchard, qui ne pardonne pas aisément une bagatelle, me permettra apparemment de garder un long et profond ressentiment d'un mal qui ne m'a pas encore quitté. La première fois que vous verrez M. Gaschon, dites-lui que si son affaire n'est pas faite, ce n'est pas que je l'aie oubliée ; les circonstances n'étaient guère propres au succès dans un pays où la souveraine calcule. J'ai vu Euler, le bon et respectable Euler, plusieurs fois : c'est l'auteur des livres dont votre neveu a besoin. J'espère qu'il sera satisfait. La princesse de Galitzin en avait fait son affaire avant mon départ, et depuis mon arrivée, le prince Henri s'en est chargé. Vous me direz : Pourquoi se reposer sur d'autres de ce qu'on peut faire soi-même? C'est que l'édition d'un des volumes publiés à Pétersbourg est épuisée, et que l'édition de l'autre volume s'est faite à Berlin, où je n'ai pas voulu passer, quoique j'y fusse invité par le roi. Ce n'est pas l'eau de la Neva qui m'a fait mal, c'est une double attaque d'inflammation d'entrailles en allant ; ce sont des coliques et un mal effroyable de poitrine causés par la rigueur du froid à
- LETTRES A MADEMOISELLE VOLLAND Pétersbourg, pendant mon séjour ; c'est une chute dans un bac à Mittau, à mon retour, qui ont pensé me tuer ; mais la douleur de la chute et les autres accidents se sont dissipés ; et si votre santé était à peu près aussi bonne que la mienne, je serais fort content de vous.
J'avais laissé Grimm malade à Pétersbourg ; il est convalescent et au moment de son retour ; il revient l'âme navrée de douleur : la landgrave de Darmstadt, qu'il avait accompagnée, son amie, la mère de la grande-duchesse, vient de mourir. Je ne saurais vous dire l'étendue de la perte qu'il fait en cette femme. Ma fille m'apprend que, pendant mon absence, vous avez eu quelque bonté pour elle ; je vous en fais bien mes remerciements. Ne craignez rien pour ma santé ; nous nous retirons de bonne heure, nous ne soupons presque pas. Je n'ai pas encore le courage de travailler ; il faut laisser le temps à mes membres disloqués de se rejoindre ; c'est l'affaire du sommeil ; aussi, depuis mon retour, je dors huit à neuf heures de suite. Le prince a son travail politique ; la princesse mène une vie qui n'est guère compatible avec la jeunesse, la légèreté de son esprit, et le goût frivole de son âge ; elle sort peu ; ne reçoit presque pas compagnie, a des maîtres d'histoire, de mathématiques, de langues ; quitte fort bien un grand dîner de cour pour se rendre chez elle à l'heure de sa leçon, s'occupe de plaire à son mari ; veille elle-même à l'éducation de ses enfants ; a renoncé à la grande parure ; se lève et se couche de bonne heure, et ma vie se règle sur celle de sa maison. Nous nous amusons à disputer comme des diables ; je ne suis pas toujours de l'avis de la princesse, quoique nous soyons un peu férus tous deux de l'antiquomanie, et il semble que le prince ait pris à tâche de nous contredire en tout : Homère est un nigaud ; Pline, un sot fieffé ; les Chinois, les plus honnêtes gens de la terre, et ainsi du reste. Comme tous ces gens-là ne sont ni nos cousins, ni nos intimes, il n'entre dans la dispute que de la gaieté, de la vivacité, de la plaisanterie, avec une petite pointe d'amour-propre qui l'assaisonne. Le prince, qui a tant acquis de tableaux, aime mieux avouer qu'il ne s'y connaît pas que d'accorder le mérite de s'y connaître à aucun amateur. Bonjour, mes bonnes amies ; agréez mon tendre respect, et me croyez tout à vous, comme j 'étais et serai toute ma vie. =================== 229 --
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La Haye., le 3 septembre 1774
Mesdames et bonnes amies,
Mes caisses ont été embarquées hier pour Rotterdam ; il ne me reste ici de butin que ce qu'on enferme dans un sac de nuit pour un voyage de cinq à six jours.
Le prince et la princesse de Galitzin font tout leur possible pour me retenir jusqu'à la fin du mois : ils prétendent que je devrais attendre, à côté d'eux, la dernière résolution de la cour de Russie sur un projet dont l'impératrice même a fixé l'accomplissement dans le courant de ce mois ; mais il n'en sera rien ; l'édition de son ouvrage n'est pas encore achevée ; j'ai accordé dans ma tète une huitaine à l'imprimeur; passé ce terme, finira la besogne qui voudra. Malgré toutes les attentions de mes hôtes, malgré la beauté du séjour de La Haye, je sèche sur pied; il faut que je vous revoie tous. Qui m'aurait dit, lorsque je partis de Paris, qu'un voyage que j'imaginais de cinq à six mois serait presque trois fois plus long? Je lui aurais bien répondu qu'il en aurait menti par sa gorge. Enfin, je vais regagner mes foyers pour ne les plus quitter de ma vie : le temps où l'on compte par année est passé, et celui où il faut compter par jour est venu ; moins on a de revenu, plus il importe d'en faire un bon emploi. J'ai peut-être encore une dizaine d'années au fond de mon sac. Dans ces dix années, les fluxions, les rhumatismes, et les restes de cette famille incommode en prendront deux ou trois ; tâchons d'économiser les sept autres pour le repos et les petits bonheurs qu'on peut se promettre au delà de la soixantaine. C'est mon projet dans lequel j'espère que vous voudrez bien me seconder. J'avais pensé que les fibres du cœur se racornissaient avec l'âge : il n'en est rien ; je ne sais si ma sensibiUté ne s'est pas augmentée : tout me touche, tout m'affecte; je serai le plus insignepZeurnzc/zewr vieillard que vous ayez jamais connu. Adieu, mesdames et bonnes amies ; encore un petit moment et nous nous reverrons. Je vous salue et vous embrasse de tout mon cœur. Madame de Blacy, on dit que, pendant mou absence, quelqu'un m'a coupé l'herbe sous le pied. Si vous êtes restée ce que vous étiez, vous auriez tout aussi bien fait de me garder. Si vous vous 230 zz
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ctcs départie de la rigidité de vos principes, je vous félicite de votre perversion et de votre inconstance. Comme je vais être baise de Mme Bouchard si elle a conservé son goût pour l'histoire naturelle ! J'ai des marbres, et tant de baisers pour les marbres ; j'ai des métaux, et tant de baisers pour les nii'Uux ; des minéraux, et tant de baisers pour les minéraux. Comment fera-t-elle pour acquitter toute la Sibérie ? Si chaque bair.ei- doit avoir sa place, je lui conseille de se pourvoir d'amies qui s'y prêtent pour elle : mes baisers, comme vous pensez bien, sei'ont les plus petits que je pourrai ; mais la Sibérie est bien grande. Vous auriez fait la même faute que moi, si vous m'aviez laissé oublier de M. et Mme Di^eon, Dites encore un petit mot de moi à M. Gaschon, si vous le revoyez avant moi. Il n'aura pas encore résigné sa charge de sateUite du plaisir, la plus excentrique de toutes les planètes, qui le promène avec elle sur toutes sortes d'horizons. Adieu, mes bennes amies ; adieu ; je reparaîtrai bientôt sur le vôtre, et pour ne plus m'en éloigner.