LE CODE DENIS
Dans ses États, à tout ce qui respire Un souverain prétend donner la loi ;
C'est le contraire en mon empire ;
Le sujet règne sur son roi.
Diviser pour régner, la maxime est ancienne ;
Elle fut d'un tyran : ce n'est donc pas la mienne.
Vous unir est mon vœu : j'aime la liberté ; Et si j'ai quelque volonté, C'est que chacun fasse la sienne.
Amis, qui composez ma cour.
Au dieu du vin rendez hommage:
Rendez hommage au dieu d'amour :
Aimez et buvez tour à tour, Buvez pour aimer davantage.
Que j'entende, au gré du désir, Et les éclats de l'allégresse.
Et l'accent doux de la tendresse, Le choc du verre et le bruit du soupir.
Au frontispice de mon code
Il est écrit : Sois heureux à ta mode,
Car tel est notre bon plaisir.
Fait l'an septante et mil sept cent, Au petit Carrousel en la cour de Marsan ;
Assis près d'une femme aimable, Le cœur nu sur la main, les coudes sur la table. Signé : Denis, sans terre ni château, Roi par la grâce du gâteau,
DIDEROT
LA POSTE DE KONIGSBERG A MEMEL
Placez-vous bien dans cet endroit.
Là des Tritons c'est la demeure humide ; Ce sont ici des monts d'un sable aride ; Entre deux un sentier étroit Laisse fort strictement passage à la voiture. Nous le suivions pendant la nuit, Importunés du long murmure De la mer qui faisait grand bruit.
Mon camarade d'infortune, Rendu bon chrétien par la peur,
Se reprochait et la blonde et la brune, Confessait qu'il est un vengeur Et des mèrei qu'on a dupées Et des filles qu'on a trompées Et de l'époux qu'on fit cocu ;
Joignait les mains, s'épuisait en prière, Se résignait, et convaincu Que des cieux la juste colère Avoit dano ce funeste lieu Arrêté son heure dernière, Recommandait son âme a Dieu.
Quel est le passager sur la terrestre plage Ou si stupide ou si distrait Qu'il n'ait de bon pèlerinage Tenté, chemin faisant, de percer le secret ? Séparé de tout ce que j'aime, eul, accablé d'un plus grave souci, M'interrogeant, je me dis à moi-même ; D'où viens-je? où vais-je? et pourquoi suis-je ici
Mêlant alors ma voix plaintive Au bruit du flot brisé sur cette rive,
LA POSTE DE KÔNIGSBERG A MEMEL
Le cœur traversé de douleurs,
Le visage inondé de pleurs,
Dans les ténèbres je m'écrie :
O mes amis ! ma femme ! ô fille trop chérie ! Cruel enfant !... Hélas ! peut-être en ce moment Tu chasses de ton sein, et tu deviens la mère D'un enfant plus cruel qui vengera ton père !
Éloigne ce pressentiment, Dieu juste ! Je t'invoque ; accorde la sagesse Au nouveau-né : donne-lui la santé ;
Qu'eu avançant en âge, il s'accroisse en bonté, Afin que sa mère sans cesse Tienne sur lui son regard enchanté ; Qu'il fasse de son père, entre tous respecté, Jusque dans l'extrême vieillesse, La gloire et la félicité.
Prix de ses soins et fruits de sa tendresse.
Ainsi tous deux à l'unisson Nous soupirions, lorsque le crépuscule, Tel qu'on voit au sortir de sa triste cellule, Quand la cloche au matin l'appelle à l'oraison, Le trappiste aux yeux creux, le blême camaldulc,
Le front caché dans sa cucule ; Do m Crépuscule ainsi parut sur l'horizon.
A la lueur de sa lanterne De corne ou de vélin, mais d'un vélm fort terne,
Les flots dont jusqu'à ce moment Je n'avais entendu que le mugissement
Développèrent à ma vue
Leur fureur et leur étendue.
Des monts sur des monts entassés,
A se surmonter empressés,
Semblaient aller chercher la nue.
J'admirais et je frissonnais ; En frissonnant je raisonnai» :
DIDEROT
Voilà donc la coupe profonde Où, depuis que le monde est monde, Les fleuves sont venus s'abimer sans retour !...
Ce n'est pas toi que j'interpelle.
Passe, Rhône fougueux ; ô paisible Moselle, Quels féconds réservoirs ont pu jusqu'à ce jour Conserver à ton lit sa richesse éternelle?...
Gouffre avare, élève la voix ; Apprends-moi sur quel mont ou dans quel précipice
Réside le vaste orifice Du siphon qui reprend tout ce que tu reçois...
Nature a dit : Ta marche est limitée, Sois attentive, ô mer ! ta rive, la voilà. Nature a dit à la vague irritée :
Vague, tu te briseras là.
O nature ! ô Buffon ! toi qui sais sa pensée, Comment le flot aveugle et la vague insensée, Dociles à sa voix, n'ont-ils pas effacé Le sillon que son doigt sur le sable a tracé?
l^lais peut-être... Qui sait de cette rêverie, Qui sait quand j'aurais vu la fin?
J'en avais pour jusqu'à demain.
Jusqu'à demain ? Jusqu'à Pàque fleurie Sans le fait singulier, le fait prodigieux Qui dérouta ma tète, en attachant mes yeux.
N'allez pas, mon ami, traiter ceci de fable.
Je vais dire la vérité ; Et dans le temps, et pour l'éternité
Ame et corps je me donne au diable
Si j'en retranche ou si j'y mets.
A la rigueur je me promets Tacitement, de votre courtoisie Et de ce goût exquis que je connais fort bien,
Qu'un petit grain de poésie Me sera pardonné, car il ne nuit à rien.
LA POSTE DE KONIGSBERG A MEMEL
Cela dit, commençons. L'Aurore aux doij*ts de rose
(J'en atteste le vieux Titon Qui les mordait, ces doigts, quelquefois, nous dit-on, Car les vieux libertins sont sujets à la chose),
L'Aurore, donc, lestement cheminait Dans son cabriolet, éclatant par derrière.
Brun par devant ; elle tenait
Dans sa droite une belle aiguière,
Dans sa gauche une panetière.
De son aiguière elle laissait
Tomber la goutte ctincelante Qui ranimait la terre et la rafraîchissait.
Sur sa panetière brillante
Le zéphyr passait, repassait,
Battait de l'aile et dispersait
Un pourpre qui vers la crinière
De ses coursiers s'obscurcissait,
Et dont la rougeâtre lumière
Vers leur croupe resplendissait.
Tout de ce pourpre avait pris des nuances Dans l'inverse rapport du carré des distances A partir de son char. Alors au fond des eaux
J'entends un bruit assez étrange.
Tel aux champs ou dans les hameaux
On l'entend, quand mille animaux
Enfoncent leurs pieds dans la fange ; Ou lorsque de guerriers vingt escadrons épais Accélèrent leur marche à travers des marais : La sole du cheval avec effort s'arrache De la vase qui crie, et les fréquents éclats
Du limon quand il se détache Annoncent de la troupe et le nombre et les pas.
J'aurais pu raccourcir cette similitude ;
De l'allonger ai-je eu tort ou raison ? Ma foi, je vous réponds de son exactitude Et ris des froids échos de l'abbé Terrasson. J'ai vu de l'élément humide La surface au loin bouillonner ; J'ai vu ses eaux en pyramide
DIDEROT
S'élever et tourbillonner.
J'en jure Pinde et le poète Çui chanta les maux d'Ilion, (Sur mon nez j avais sa lunette) J'ai vu l'immense tourbillon De son sommet toucher la nue.
J'ai vu de ses flancs entr'ouverts Du souverain maitre des mers La majesté sortir, un p€u sale et fort nue.
Se dégageant du Lit bourbeux Où s'enfonce le corps de la belle Amphitrite,
(Le dieu des mers est pituiteux) Ici, tous les matins, il vient seul et sans suite Prendre l'air frais et rendre sa pituite.
C'est lui, c'est son front lumineux ; J'ai reconnu sa tète chevelue,
Sa poitrine large et velue,
Ses bras et ses flancs sinueux, Les sillons de son ventre et ses cuisses ridées,
Ses genoux et ses pieds fangeux.
Il a plus de mille coudées, De la coudée à l'usage des dieux ;
iVlortels, vous n'en avez que de faibles idées. Autant d'eau que l'Oder, le Danube et le Rhin, S'échappant de leur lit étendu sans mesure, En jettent dans les mers à leur vaste embouchure, Autant en prend le dieu dans le creux de sa main. Il y trempe sa barbe, il se frotte, il s'éponge,
Il plonge, il nage, il se replonge ; Quelquefois immobile, il s'abandonne aux flots ; Etendu sur le ventre ou couché sur le dos,
Il occupait tout le parage.
Voilà sa toilette d'usage, Sans rien omettre, excepté seulement
Qu'un peigne fait artistement
De cent mâchoires de baleine.
Embrassant ses cheveux aussi noirs que l'ébène,
Les retroussait fort galamment ;
LA POSTE DE KONIGSBERG A MEMEL
Et qu'à l'aide d'uu gros cordage
Le grand màt d'un grand bâtiment,
Qui la veille avait fait naufrage,
Emmanchait un petit trident Çu'en sifflant et rêvant le badin personnage Tient au coin de sa bouche ainsi qu'un cure-dent.
Son corps bien décrassé, sa bouche bien lavée,
Ses cheveux bien peignés,
Ses ongles bien rognés,
Srt toilette achevée, H appelle, et, semblable au bruit de cent canons. Son cri s'est fait entendre aux abîmes profonds. Tel, et moins effrayant, le courroux du tonnerre. Lorsqu'il semble, en grondant, se rouler vers la terre. Avez-vous écouté, quand la clameur des vents Emplissait la forêt de longs mugissements ? Eh bien, du dieu des mers la voix vous est connue. Il se lève, et son front est caché dans la nue. Il commande, et bientôt les gouffres entr'ouverts Au pilote éperdu découvrent les enfers.
Il commande, et des eaux la surface aplanie Étendant sous ses pieds une glace infinie, Il voit dans un miroir brillant et spacieux Et le bassin des mers et la voûte des cieux ; Il voit se réunir dans la cour azurée Les banquets de l'Olympe aux danses de Nérée. Spectacle grand, spectacle merveilleux Pour un mortel ! Chose commune Pour un poète et pour Neptune.
Le poète en avait assez
Lorsque du dieu, par aventure,
Les regards sur nous abaissés, Il aperçoit notre bizarre allure.
Dans son cerveau profond et creux, Il croit que de Japet les arrièi-e-neveux Osent lui préparer une seconde injure.
v< Sur ma rive une roue ! une autre dans mes eaux !
Qu'est-ce que cela signifie ?
DIDEROT
De leur audace et de leur industrie, Sont-ce quelques essais nouveaux?
Par le Styx!.,. » A l'instant il soulève ses flots, Il écume, il s'élance, il crie ; Et j'ai vu Neptune en furie Laver les pieds de nos chevaux.
Jen frémis encor de détresse, Et sur mon Dieu je vous promets D'aller tous les jours à la messe, Et deux fois le mois à confesse, S'il m'arrive d'user jamais D'un palfrenier de cette espèce.
Et, de confesse revenu, Chausses basses et le cul nu, Je consens, je veux qu'on me fesse Comme un âne rétif sous le fouet du meunier, Si, quelque raison qui m'en presse.
J'use d'un pareil palfrenier.
L'insidieux Plutus, m'étalant sa richesse,
M'offrirait l'or à plein panier, Et d'autant de rubis cou\'Tirait sa promesse, Qu'après la Saint-Maiiin, sur son vaste grenier, Dans la farineuse Gonesse Ou le fromentacé Créteil, L'Agricole a serré de blés et de méteil. Oui, j'en fais le serment, au pied d'une muraille J'aimerais mieux coucher, et mourir sur la paille, Que d'accepter encore un palfrenier pareil.