‹ Chefs-d'œuvre des arts industrielsChapitre 2 sur 29 · TERRE CUITE - FAÏENCE - PORCELAINE · texte numérisé non relu

TERRE CUITE - FAÏENCE - PORCELAINE

Lu céramique i-si rniilviiipuraiiit' «U*» pieniiers homme». — l»c nu» jour» clic devient un document historique. — Les artistes découvrent le> assiette» à coq», les amateurs la majolique el Sèvres. — La laïerrçomame. — fcjuir d’une renaissance de l« céramique décorative.

Ci; K A Vf I Q U E

La céramique est, «le toutes les industries qu'ont ennoblies les arts décoratifs, «'««Ile que l'homme a le plus étroitement liée à son existence. Los renseignements qu’elle fournil à l’historien ou au critique sont donc «le l'ordre à la fois le plus général et le plus intime. Le numismate polonais Lclewel écrivait, du fond de sou exil, à un ami qui lui soumettait un plan d’études historiques sur les vases d«' terre : « la's lumières de l’art appliijuées à la moindre poterie aideraient, comme les langues, à la connaissance de l’origine des peuples, «le leurs expéditions militaires, de leurs relations «le commerce. » Celte donnée est parfaitement exacte. Kl le est d’autant plus intéressante que les matériaux abondent et que la terre est un musée dont toutes les caisses sont loin d’avoir été déclouées et touillées. Une de surprises nous attendent I Nous avons eu sous les yeux , nous avons tenu dans notre

main, nous avons interrogé avec cette curiosité qui s’attache à tout ce qui a vécu dans les premiers jours de l’humanité, un fragment de poterie postérieure de bien peu au dernier diluvium. C’est un petit pot en terre grisâtre revêtue d’un épiderme noir; ses parois, verticales, ont été relevées à la main et non au tour, car elles portent les traces des stries du doigt humain. Ce pot a été cuit au feu, et non simplement à la chaleur du soleil, car il a été trouvé, non pas seul du reste, dans une tourbière du département de l’Aisne, à Saint-Simon, et s'il n'avait pas subi, si rapide qu’il fut, ce passage au feu qui rend la terre indétrempable, il se serait fondu, dans ce terrain Immide, comme une pèle molle. Il était au milieu de restes d’animaux, dont un, le castor liber, a disparu de notre sol ; les autres os appartenaient au cerf, à la loutre, au cochon, au chevreuil, au brochet, à un oiseau appelé courlis. On peut conclure, de la présence simultanée de ces os et île ces poteries, à l’établissement d’une |truplade sédentaire de chasseurs et de pêcheurs.

On a déjà découvert une mâchoire humaine antédiluvienne, on trouvera probablement aussi des vases antédiluviens. L’invention de. la céramique est un fait si évidemment né avec l’aurore de la civilisation, que l'homme n’a pas pris même soin de le noter dans ses annales. Caïn édifia une cité, et lui donna le nom de son fils aîné, Enoch. Or, comme les restes de ces villes antéhistoriques qui jonchent le sol de la Syrie, de la Mésojiotaiiiic, sont en grande (sirtic d’énormes amas de briques sé-chées au soleil, il est plus que probable qui; Enoch fut bâtie avec des matériau v semblables. Voilà donc, à la rigueur, au point de vue de la Bible, des exemples de céramique antédiluvienne.

CÉRAMIQUE

Le besoin de conserver l’eau pure et fraîche dut toucher plus vivement que tous les autres les peuples pasteurs. L’homme qui vivait sur le liord des fleuves n’avait qu’à s’agenouiller, à arrondir le creux de sa main et à la reporter ruisselante à ses lèvres. L’homme qui chassait dans les forêts rencontrait des sources et des ruisseaux, des fleurs pleines des rosées du matin et des arbres dont la blessure laisse couler une sève aromatique. Mais aux peuples nomades il fallut des vases de terre, soit pour aller puiser au puits, soit pour emménager l’eau sous la tente, soit pour les provisions des caravanes dévorées par le soleil.

Une trace de pied imprimée dans l’argile, durcie par le soleil, remplie par un orage et transformée en coupe où les petits oiseaux allaient trenqier leur bec, n’est-ce pas cequi dut faire naître l’idée du vase et créer le premier potier?

L’histoire générale de la céramique est toute nouvelle, mais les esprits étaient si bien préparés et à la traiter et à l’accueillir, qu’en moins de dix ans elle a fait les progrès les plus rapides, et que c’est aitjourd hui l’aliondance des documents qui effraye.

C’est en France surtout que le mouvement s’est le plus nettement dessiné. La réaction de la lin du dix-huitième siècle, poussée plus taril au comble par l’école classique de David, avait mis à la mode les vases soi-disant étrusques; les savants les confisquèrent. La terre cuite classique fil oublier la faïence naïve. La description d’une scène saerée, la lecture d’une inscription, l’attribution d’un nom l'emportèrent sur tout le reste. On collectionna des vases antiques, non plus pour le plaisir des yeux ou la gaieté du mobilier, mais pour la .satisfaction de l'érudition.

La porcelaine blanche avait aussi placé, sous le premier empire, tontes les ménagères de son côté.

Dans res dernières années, les artistes qui s'étaient mis hors de tutelle et qui parlaient volontiers pour la Normandie ou la forêt de Fontainebleau, achetèrent dans les campagnes, chez les paysans leurs hôtes, des plats de Rouen à décor rayonnant, des assiettes de Nevers à devises cocasses, et en ornèrent les murs de leurs ateliers. On rit d’abord de ce goût vulgaire, puis on les imita si bien, qu’une assiette à coq, île six sous, vaut aujourd’hui soixante francs! Pendant ce temps des amateurs et des marchands de haut goût avaient rapporté d'Italie des plats auxquels les potiers de Majorque ou dTrhino avaient imprimé la grande tournure décorative des arts de l’Orient ou des belles périodes de l’art italien. On admira les reflets changeants des lustres métalliques et la fierté des attitudes des personnages, et l’on s’enthousiasma si bien, que l’on mil au pillage jusqu’à la lioutiqiir des apothicaires. Des rapports plus étroits avec la Chine, le Japon, la Perse apportèrent sur le marché de nouveaux aliments à la curiosité de plus en plus aiguisée du public. Le succès de ces cornets à la silhouette expressive, de ces vases sur le liane desquels se tordent des dragons onglés, de ces plats profonds dans lesquels s’épanouissent des œillets, vint jeter le trouble dans l’âme des classiques, et l’on peut dire que c’est de ce retour vers la céramique orientale que datent les sérieuses discussions sur les lois de la décoration. Enfin, le dix-huitième siècle ayant reconquis le terrain qu’il avait perdu, les figurines de la Saxe, les services de Sèvres, furent prisés dans leurs élégances raffinées et galantes.

On voulut alors savoir l'histoire de tout ce qui était venu ap-

CÉRAMIQUE

porter aux étagères <lu cabinet de travail, aux vitrines du salon, tant de couleur et tant d’harmonie. De toutes parts on fouilla les archives, on interrogea les voyageurs, on excita les |>otiers à redevenir des céramistes, et l’on commence enfin, au milieu d’un déluge de* monographies inspirées par la revendication trèslégitime des anciens centres provinciaux, au milieu des classements par pays, par é|K>ques et par genres des collections publiques ou privées, au milieu des imitations tentées de tous côtés et conduites souvent à la perfection, on commence... à ne plus s'v reconnaître du tout.

Mais, que notre lecteur ne croie pas que nous allons l'abandonner à la lisière de la lorèt. Nous avons lu, parcouru, interrogé pour lui tout ce qui a été écrit, tout ce qui a été classé, tout ce qui a été exposé, à propos de céramique, dans a» dernières années, et nous allons chercher, non pas à faire son éducation définitive, mais à lui signaler certains points qu'il peut facilement étudier, et qui lui donneront la clef de tout le reste. Car s’il est km que les musées recueillent, au double point de vue de l’art et delà fabrication, des spécimens de toutes les poteries; s'il est excellent que les amateurs se disputent ardemment les plus parfaits produits de la Perse ou de l’Italie, de Rouen ou de Nevers, de Moiistiers ou de Délit, il ne faut pourtant pas que la faïençomanie triomphante l'emporte, sous prétexte de tessons et de marques de fabrique.

Nous consacrerons trois chapitres à celte mention îles œuvres les plus importantes ou les mieux connues de la céramique. L’un sera consacré à la terre cuite, et parlera plus spécialement de l’usage qu’en ont fait les sculpteurs; le second traitera delà faïence

émaillée, rl racontera l’histoire intime du plus grand arlisandnnt la France puisse s’honorer, Bernard Palissy; enfin nous passerons rapidement en revue les ehels-d’œimv de la |>oreelaine orientale et de la porcelaine européenne.

l-a faveur du publie [tour les céramiques orientales, de la Ilenaissance et du dix-huitième siècle, n’est pas de sa part un pur engouement : c’est un enthousiasme très-légitime ]>our une matière hrillanle et saine, dont l’emploi, dans la décoration extérieure, relèverait justement 1’imporlance et dont l’usage journalier impose, à «les sociétés aussi polies que les nôtres, des obligations de recherche dans le décor ou la forme, qui sont, en quelque sorte, d’utilité générale. On peut conclure du goflt d’un peuple pour tous les arts à l’élude seule des vases ou des plats qu’il emploie journellement. Nous ne manquerons donc pas de signaler lis tentatives si dignes d’intérêt qui se sont faites de nos jours, en France et en Angleterre, pour rendre à la céramique décorative son ancien éclat. La brève mention de centres aussi importants dans le |>assé que Rouen, Nevers, Marseille, Moustiers, Strasbourg, suffit à rappeler combien cette industrie est profondément nationale.

L’art «lu btft-rdief inventé n Sicyone par un père sensible. — Le prime indien SàvMtau. — l'n potier grec invente le procédé du moulage. — Le* tombes le* antéfixe», les frises de lu collection Campana. — lu* statuettes de la Cyrénaïque. — la** bustes de la ({«'naissance. — tlhanteuse florentine — l,e philosophe et poète Béni uni. — Les médaillons du château Windsor et de l’hfttel de Scipion Snrdini, — Les jardiniers galants du dix-huitième siècle. — Le* Bacchanales de Clndion — L’emploi «pie nos sculpteur» peuvent faire de la terre cuite. — La fabrique de taenia. — Le livre de Cypriau Pircolpasso, potier du seizième siècle, — Fabrication, décor, noiuenclature. — Le livre de (üauilmltLsta Passe ri, archéologue du dix-huitième siècle. — Le* carreaux émaillé*. — Exemple moderne à l'école des Beaux-Art*. — Renseignement» sur la destination et le décor des majolique» — Notice historique de quelques fabriques célèbres. — Le* fabriques de Pesaro et Cnslel-Burante. — Fri Xanto de Kovigo. — Oraxio Kuntann. — Maestro (îiorgio Andreoli. — Les fnhriques de Derufii, Venise, etc. — 1a faïence vaincue par la porcelaine. — De no* jours elle renaît. — Il faut encourager les céramistes contemporains et ne pas s’engouer pour le pas»»', — les fauses majolique» et les faux amateurs. — Naissance «le Bernard Palissy.— Son premier livre, ta llecejite véritable... — Il le compose en prison. — Ia marque de se* livres, l'ouvrit t: empêche le s bon * esprits t!e parvenir. — Palissy géologue. — Son second livre, Discours admirables ... ,

TEK U K CUITE

Partout où l'homme a rencontré île l’argile plastique *, c'est-àdire une terre grasse, facile à délaver, et qui une lois desséchée soit par l'évaporation à l'ombre, soit par les rayons du soleil, soit par une cuisson dans nu foyer ne s'effrite |>as sous les doigts, partout il s’en est servi pour modeler ou des vases, ou des idoles, ou des matériaux de toiture ou de construction. Partout aussi il traça à peu près le même décor, des oves, des raies, îles zigzags.

Les Grecs, qui mêlaient avec tant de charme la laide à l'histoire, racontaient ainsi l'invention de la céramique appliquée à la représentation de la figure humaine, c’est-à-dire du bas-relief, du

* La coinpoMliuii tlt’ l'argile plastique est généralement : silice 00 partie»; alumine, 50 parties ; fer, 7 parties; et diaux, 2 parties. Nous négligeons, bien entendu, tous le» tas particulier».

CIIKKS-li'ŒUVHK UES A HT S INDUSTRIELS.

buste, de la statue, . « On Hit que Debutades, pottier de terre de Sycion, lui le premierqui se misl à former image de la terre même dont il faisait ses pois, el ce, par le moyeu d’une fille qu’il «voit : laquelle élanl amoureuse d’un jeune liumtne, eliarhonna à l’ombre delà ebandelle, sur la muraille, le pourfil du visage de son amou-

reux, |wur le eonlempler toujours en son absenee. Ouoy voyant, son péir suivit les diels traits, cm plâtrant d’argile la muraille selon le pourfil des traits que dessus, et voyant ainsi qu’il y a voit quelque forme en sa ltesogne, il le mit cuire avec la fournée des pots. » Ce n’est certainement pas citez les Grecs que les premières tentatives de modelage ou de moulage eurent lieu, car les statuettes de divinités ou de manitous en terre séchée ou cuite, [teinte ou émaillée, que l’on trouve sur tout le glolte, chez les peuples les plus sauvages comme dans les plus antiques cercueils égyptiens prouve un lait bien [tins général et dont personne ne peut revendiquer l'invention. Veut-on la mention d’un artiste en terre bien antérieur à Debutades'.’ Nous la trouvons dans le Mahâbhârata, poème sanskrit, si abondant, si fleuri, si solennel, qu’ou

TERRE CUITE

croit eu le lisant errer dans les forêts qu’il décrit, pleines de hauts arbres, couvertes de fleurs, sillonnées par des vois de paons, habitées [Kir des anachorètes, baignées par des lleuves rapides. Sàvitri, — c’est le nom de l’héroïne qui sert de titre à ce chaste et attendrissant épisode, — Sàvitri s’éprend d’amour pour le lils d’un roi dépossédé : « Il possède encore d’excellents chevaux; il les aime tant qu’il en fa<;ouue avec de l’argile; il en dessine aussi de plusieurs couleurs. » Cet artiste, qui vivait sans doute bien avant le temps. où bataillaient les héros de l’Iliade, s'appelait Sàtiavau.

Mais sous cette table de Debutades, les Grecs avaient enveloppé une affirmation critique d’une éclatante vérité : c’est que le véritable inventeur, c’est celui qui a bien l'ait, l’artiste. L’histoire de Debutades est donc vraie ; il avait fait acte d’artiste alors que jusqu’à lui on n’avait fait acte que d’enfant ou de barbare. Son haut-relief, car c’est sans doute ce qu’il faut entendre dans le texte, frappa tellement ses contemporains qu’il fut déposé avec les statues en bronze de Corinthe et y demeura jusqu'au jour où le consul Mummius rasa la ville.

Un autre potier grec, un praticien celui-là, inventa l’art du moulage, c’est-à-dire, à l’aide de la terre molle poussée et lassée dans un bon creux, d'obtenir un nombre presque illimité d’épreuves d’un original. C’est à cette invention, qui rentre strictement dans notre programme d’art appliqué à l’industrie, que nous devons de savoir tout ce que l’antiquité mettait de charme et de force, d'abondance et de raffinement dans ses statuettes et dans la décoration extérieure de ses monuments. la; musée Nnpo-

Iti

:|IKKS-1>'(KIJVKK l)K S AK'I'S I.NDUSTHIKLS.

léon 111, au Louvre, aussi bien i|"'uii voyage en Grèce ou en Italie, fournira à chacun île uns lecteurs un vaste champ d'explorations.

L’objet le plus jni|iortaiit est un tombeau, dit lydien, qui a été trouvé intact en Ktrurie: deux personnages, le mari cl la femme, sont étendus dessus, côte à cèle et accoudés; leur menton en sabot, leurs |K)inmettes saillantes, leurs yeux à la chinoise, leur coiffure, leurs balxiiiclics à pointe recourliée affirment une origine asiatique que les érudits n’ont pu encore expliquer clairement. Sur d’autres sarcophages d'une date très-postérieure, on voit également des couples ou des figures isolées, reposant, non pas dans le calme de nos seigneurs du moyen âge, endormis, les mains jointes et les jambes allongées, mais sur le coude, comme si la mort était l’invitation à un repas funèbre ou à une conversation philosophique. I.i plupart sont d’un travail trivial ; le col complètement détaché indique que les potiers avaient des corps tout prêts, et que les |Kirents inconsolables couraient au dernier moment à la boutique commander une tète ressemblant, de près ou de loin, à l’ètre chéri qu'ils venaient de perdre.

Le qui est bien autrement intéressant que ces objets de cimetière, ce sont ccs antélixes, ces lias-reliefs qui se plaquaient eu Irises sur la façade des maisons romaines. On remarquera que le même sujet se répétait souvent : les Curèlcs lrappaul leurs Ikjuclicrs pour couvrir les vagissements de liaechus entant ; des vendangeurs nus et nerveux foulant en mesure le raisin dans la cuve; deux jeunes satyres se tendant sur l’extrémité de l'orteil pour amener leurs lèvres jusqu’à la vasque trop élevée d’une fontaine de marbre; ou bien encore la lutte d’Apollon et d Hercule qui se

TKItllE CUITE.

disputent le trépied prophétique de Delphes ; Hercule découvrant dans une grotte ombragée d’un arbre Télèphe enfant qu’une biche allaite ; plus loin , portant un boeuf sur sou épaule, suivi de. l’Automne, ou domptant le taureau de Marathon ; le mariage de Thétis et de Pelée, scène d’une chasteté et d’une grandeur tou-

tiCClUMLK.

Frùsc en terre cuite. — GolU'i-ljou CampaiM.

chantes; Thésée retrouvant sous une pierre les armes de son père. Parfois le sujet s'élève à la plus haute émotion, et la ligure d’Hélène conduisant elle-même le char qui la ramène avec Ménélas à son palais, exprime un abattement profond ; une Penthésilée qui tombe mouraule dans les bras d’Achille tout plein de compassion, est aussi un des sujets des plus émouvants. Nous avons

CIIKFS-ll’IKUMlE l'ES A HT S IMllS I lll KLS.

lait remarquer que le- sujets se répétaient souvent. C’est dans ees iv|>élilioiis qu’éclate le. génie des artistes qui modelaient ees bas-reliefs d’une destination si modeste! Toujours la scène est légèrement modifiée, le détail des muscles est changé, le geste plus accentué ou adouci, l’expression voulue plus tendre ou plus lière. Ce sont autant d’éditions d’un même texte, revues et corrigées par d’ingénieux éditeurs.

Nous ii’iusisterons pas sur les bas-reliels qui représentent des rinceaux ou des ligures chimériques; les Cives en cela sont supé-

«IHWW IM*I. NttlWA IviTC ctlilc fil rvlivf. — C.«1|i Hi.»ii l..im|>,ina.

rieurs comme dans la science anatomique et dans l'arrangement de la draperie. La Renaissance a vainement tenté de surprendre les secrets de cette grâce souveraine, de celte amabilité dans le sérieux; elle lésa trop souvent fait dégénérer en maniérisme.

TERRE CUITE

lies ornements de nos cathédrales gothiques sont, pour la franchise et l’originalité, les seules séries qui se puissent, dans les arts décoratifs de l'Occident, placer à côté de ces lins- relief s qui étaient coloriés, ou dont tout au moins les figures s’enlevaient sur un fond bleu ou rouge. Cicéron les ap|iellc types « lypi, » lorsqu'il écrit à son ami Atlicus de lui en envoyer d’Athènes pour orner son atrium. I.es plus beaux ont été trouvés à Ardéc, ancienne capitale des Rutules, qui était située non loin de 11 orne et de Tusculum. On y a aussi découvert un moule.

Mais ce qui dépasse encore ces bas-reliefs en jeunesse, en familiarité, en séduction naïve, ce sont les petites statuettes antiques, et surtout celles dites de la Cyrénaïque. La plupart portent aussi encore des traces de couleur. longtemps on a hésité sur leur destination, car on les trouve en grand nombre — les moins belles malheureusement. — On pense maintenant que lorsqu’elles n’étaient pas des figures votives telles que les petites figures de cire que la piété des fidèles consacre encore de nos jours dans les cha- |>elles de la Vierge, elles étaient de simples objets d’art que l’on posait dans les maisons pour charmer au passage P oui distrait. Lu jeune femme à sa toilette, qui faisait partie de la collection Pourtalès, est aussi précieuse qu’un antique de marbre ou de bronze. M. Mercuri a cherché, un jour, avec son burin le plus fin ;ï rendre la souplesse du col de tourterelle, la simplicité du geste et de la pose de ce jeune corps penché sur son miroir.

Telle encore une tète de. jeune Grec, quelque berger deThéoerite: cette belle bouche mutine n’csl-clle pas faite pour souffler dans les roseaux assemblés avec la cire, et ne sent-on pas que ce petit cha|>eau de paille couvrant à peine le front n’est IA que pour

ciiKKs-nmvitK hes aiits inhustriki.s.

rire jclé aloi’s (|iii' l’un s'étend ;i pial sous l’irnibn* fraîche du lièlre !

I n nimivemcnl a coiupiis les artistes qui modelaient res fifrurines ; e’esl celui de la danseuse qui s'élance, le liusle légèrement renversé, la jainlie en avant et faisant sitller les plis de sa mite ; ou bien encore celui de la femme qui sort du bain et s'enveloppe frileusement d’une longue et fine couverture de laine, t'es petites statuettes étaient placées dans les IiiiiiImmiix auprès îles personnes mortes. On en a trouvé de bien familières dans des lombes d’enfants: des poupées dont les liras étaient articulés, des polichinelles au ne/ de perroquet, des chiens, des chats, des coqs, des poissons, des noix... ('/est

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F,s que la petite main d’un enfant ou d’une jeune fille avait touchés ou pares sont ceux qui amusent, encore aujourd’hui les mitres. Au contraire, les statues, les délu is des temples ne nous enseignent qu’une vie politique ou sociale dont presque tous les traits intimes nous échappent.

On a rencontre, dans les stations thermales qui étaient suivies avec tant de confiance par les riches malades romains et notamment près de Vichy, des fabriques complètement organisées pour le moulage de ces statuettes. Mais celles-ci sont souvent presque informes et, si on trouve par hasard un moule qui donne de Mies empreintes, il est évident qu’il a été pris sur quelque objet grec ou romain apporte dans ses bagages par quelque noble amateur.

TERRE CUITE

Pline cite des statues entières en terre cuite. 11 ne nous en est pas parvenu. Mais les collections possèdent des empreintes de médailles, sans doute destinées à la toilette des femmes, trèsbien venues et souvent dorées pour imiter plus complètement les originaux.

I.n Renaissance italienne se passionna à son tour pour les bustes et les statuettes en terre cuite. Si nous prononçons, à cette place, le nom des Relia llobbia, c’est seulement pour dire tjue nous reviendrons ci-après tout particulièrement sur ces artistes qui, en appliquant à la terre cuite l’émail de la faïence, en firent un élément particulièrement décoratif. En ce moment constatons qn'après avoir été longtemps livrés à l'indifférence la plus injuste, les bustes en terre cuite du quinzième siècle italien sont enfin rechcrchésavcc passion. A l’Exposition rétrospective organisée, en 1865, dans le palais des Champs-Elysées, par les soins de l’Union centrale des beaux-arts appliqués à l’industrie, les amateurs se pressèrent autour d'une adorable statuette de jeune femme florentine: elle est debout, les hanches emprisonnées dans une robe de damas broché qui porte des traces de dorure ; elle chante à pleine voix la musique dont elle lient la partition dans les mains. C'est l’œuvre d’un artiste de génie dont on ignore le nom et l’école, et c’est très-probablement le portrait île quelque princesse de cette cour des ducs d’Urbin, si polie et si galante, si lettrée cl si artiste. — L’autre morceau, qui partagea les suffrages, était le buste d’un poêle italien, Beniveni. G' buste est entré, par les soins de M. de Nieuwerkerke an Louvre, qui , malheureusement, n’a point assez tôt assemblé les précieux et rares spécimens

de cet arl : « Jérôme B'niveni que l’on dit être mort en 1542, à quatre-vingt-neuf ans, a écrit M. Paul M inlz, Jérôme Bcnivcni était frère d’un des plus ardents défenseurs de Savonarole; il se

ctmtrrv»r. rionttniixr.

Gdlertion d«*M K. André.

lia de la plus étroite amitié avec Pic de la Mirandole et sollicita d’être mis dans le même tombeau que le doux érudit. Il fut lié aussi avec le peintre Lorenwi di Credi. » Ce buste le représente

TERRE Cl'ITE.

vêtu à l’ancienne mode, el il porte sur le liant de la lite le petit bonnet du quinzième siècle dont Filippo Lippi a coifié Roticelli dans la fresque del Carminé. « On sent que le personnage a

b it s t k ne rnCre mivrai.

Ti*rrr mil** «lu qiiintiAnte siWc. — Xiimt do Ixnwn*.

vécu dans l'étude el dans la douce confidence de la Muse : il penche la tète comme pour écouter l’écho d’une chanson intérieure; toute la finesse italienne respire dans sa physionomie n-

CHKKS-lt'ŒUYRE DES ARTS INDUSTRIELS.

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pressive; la lionhomic si' mêle sur ses Irails à la plus subtile expérience, et il y a dans le pli de sa lèvre, dans les rides précoces de son Iront, dans le feu de son regard une merveilleuse intensité de vie. » L'âge du modèle aussi bien que le caractère de l’œuvre donnent la date très-approximative de ce buste : il faut la placer dans les premières années du seizième siècle, un peu avant eelle de l’exquise statuette que nous citions plus liant. On ne. sait à quel sculptciiraltribuerre travail avec certitude. Pour nous, nous n'hésitons guère à le croire de Ixirenzo di Credi lui-même, qui, selon Vasari, avait peint le portrait de llcniveni. las artistes de celle grande époque étaient à la fois peintres, sculpteurs, architectes, ingénieurs. Ainsi furent Léonard de Vinci, Michel-Ange, Itaphaël et bien d’autres. Ce buste rappelle par la vivacité de l’expression et le rendu des détails du visage, l’imprévu de la pose, l’absence de composition, une main bien plus habituée â tenir le crayon ou le pinceau que l’ébaudtoir ou que le ciseau. Ce qui inqxirle surtout , c’est que c’est un chef-d'œuvre, et notre école, énervée par le respect pour une tradition trop étroite, pourra puiser dans l’étude de ce modèle et dans la faveur qui l’entoure le courage d’entreprendre des œuvres plus personnelles et plus viriles.

Mais le seizième siècle ne laissa pas seulement la terre cuite aux sculpteurs. Il s’en servit pour mouler des retables d’autels tout entiers. Nous reviendrons, à propos des Délia Robbia, sur les figures de haut-relief qu’ils inscrivirent dans des médaillons. On voit dans la façade d’une des nombreuses cours intérieures du château de Windsor, de grands médaillons en terre cuite où une tète d’empereur romain se dresse; (1ère et nerveuse sons une lourde couronne de lauriers. Ils furent, dit-on, envoyés par I-éon X au

TEtlUE CUITE.

cardinal Wolsey. — Hans i’hôtcl du Scipion Sardini, qui suri aujourd’hui à la manutention générale des hôpitaux de Paris, il reste Imite une galerie qu’a respectée le caprice ou l’indifférence des architectes modernes : au-dessus des arcades on voit aussi des tètes de princesses et de héros. Rien ne s’harmonise mieux avec la brique que ces tons de terre rougeâtre, et rien n’est [dus jtuli ■ l ieux que cette ornementation qui ne forme que des reliefs modelé-s, sollicitant les jeux de l’ombre et du soleil, h-s architectes modernes ne l’appliquent guère aujourd'hui que dans les communs, dans la cour des écuries de château, par exemple. Ils ont grand tort de ne se pas montrer plus hardis.

Le dix-huitième siècle lit descendre Part de la sculpture en terre cuite à une destination ridicule : il anima les parcs et les jardins par des groupes ou des personnages habillés et peints au naturel. Il en existait encore il y a [ieu d’années : sur le bord d’une pièce d’eau, on apercevait une laveuse, dont le battoir ne s'abattait jamais. Un jardinier rêve le liras appuyé sur le manche île sa I lèche. Un abbé galant fait semblant d’être plongé dans la lecture de son bréviaire, et lorgne une bergère qui garde des moutons qui n’ont plus qu’une oreille et trois pattes. Celle idée de transformer un lwis profond, une prairie verdoyante en cabinet défigures de... faïence, est un des plus cruels méfaits qu’ait à se reprocher cette époque.

Comme nous ne voulions pas rester sous cette mauvaise impression , à propos d'un siècle que nous estimons fort , nous avons fait reproduire un de ces groupes modelés par Clodion avec une verve infatigable. Ces petits Amours bouffis, ces liaccba

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nalcs enfiévrées, ces marches «le sa lyre s qui plient leur dns musculeux sous la menace d’un nourrisson au pied fourchu grisé avec deux grains de. raisin écrasé, tels sont les derniers chefsd’œuvre de la terre cuite.

On l’a souvent comparée, pour le caprice du faire et pour la vivacité du résultat, à l’eau-forte des peintres. Celle Toilette de Vénus ne pourrait-elle pas tout aussi bien être signée : « Fragonard tatlptil? »

Notre société, gourmée et peu indulgente à l’art qui sourit, verra-t-elle renaître ces beaux jours? Il faut le souhaiter et l’on a applaudi à un artiste qui, dans ces derniers temps, a exposé des modèles d’une composition aimable et facile et des bustes trèsvivants. La terre peut se pousser dans un moule et le sculpteur peut et doit alors, tandis qu’elle est encore humide et moelleuse, la réparer et lui faire un épiderme. Chaque épreuve a donc, plus île personnalité et de rareté que l’épreuve d’un bronze qui est réparée par un ciseleur de profession. Elle a moins de rigueur que le bronze, moins d'uniformité que le marbre. Son ton est plus tiède et sa surface, imperceptiblement rugueuse, n’a pas ces refiels lumineux qui n’ont leur grand effet que sur les grandes surfaces. C’est éminemment un objet d’intimité. Pajou et lluudou ont montré quel style la terre cuite pouvait atteindre. Que nos artistes gardent le bronze pour les héros, le marbre pour les statues, et qu’ils prennent plus souvent l’ébauehoir et la terre glaise jiour traduire la physionomie de leurs contemporains ou modeler d’agréables fantaisies.

Glayurc, émail, couverte de lu faicncr. — Les vin» grecs. — l'n suu|*ct à I antique chez madame Lebrun. — Décor et destination des vases unes. — Lu poterie romaine à Rame et dan» les Gaules. — Le dallage émaillé au moyen Age et de nu» jour». — Les Faïences d'Oiruu dite»: «Service de Henri 11.» — M. Benjamin Fillon découvre le secret de leur origine bus environs de Fontetuiy-le-Comlc. — Famille des Guuflicr. Hélène d’Ange»!, François Clicrpeutkr, sou potier, cl Jclmu Bernai t, son gardien de librairie. — l'n musée étranger paye franc» un biberon.

U niajnlirjue vient de l'ile de Majorque. — Le vase de l'Alliambra. — Fabrique de Valence. — Le secret de» lustres et irisaliuiis.

I.iiiii délia Robbia, ses premiers travaux à Florence comme architecte, |iciiitre. sculpteur, décorateur. — Andrea et Girolamo Délia Robbia. — Tentatives moderne».

.Naissance de la majolique ilaiieiuie.— Son succès en Italie et en France. — Fabrique» de Faemta. Le Livre» du potier Piccolpasso. — Le Livre de l’antiquaiic tiiambaUi»tu l’asseu Fabriques de l’wirii, de Castel Durante et de DeruUi. — bi lustre» métalliques de Fr. Xanlo et de maestro Giorgio. — Fabrique actuelle du marquis Ginori. — Le» faux amateurs.

Bernard l'alissv. — Sa naissance. — Son premier livre, lléceple véritable... — Son séjour a Paris. — Son second livre, Discours admirables... — Histoire dose» nr lie relie» eide M* lourweuls racontée |*ar lui-inéme data Y Art de terre. — Son portrait. — Scs grottes et se» autres ouvrage». — Sa mort tragique. — Ses imitateur*.

La fnïeuce de .Ne vers depuis le duc lotit de Gonzague jusqu’à nos jours. — .Notion» pratique» sur I art de la faïence. — La raïeucu do Rouen, son triomphe et son agonir. — Le» faïence» de Moustiei », de Marseille, de Renne», etc.

1 rotatives modernes. Niiitou et ! .essore. — La lave émaillée. — Les faïences de la l'er»e, de I Inde, de 1 Ile de Blinde». — A. de Beaiiuiout, les hère» Deck, etc. — Les faïence» décorées par impression.

Les gré# de Flaudrv et la terre do pipe. — /icglor.

FAÏENCE EMAILLEE

Sans doute, presque aussitôt après l’invention de la céramique proprement dite c’est-à-dire de la terre cuite, un perfectionnement lui imprima une physionomie particulière : c’est I application de la glaçurc ou des émaux colorants.

La glaçurc est ce léger vernis qui avive ou harmonise la surface poreuse de la terre cuite. C’est un mélange de silex et de plomb, et dans ce cas elle reste transparente, telle est celle des vases antiques-, de substance vilrifinble et d’étain, on la nomme alors émail, tel est celui des majoliques ; de substance vitrifiable et terreuse, ne fondant qu’à la température requise pour la cuisson même de la pâle , c’est la couverte, et ou peut la constater dans les faïences de Perse; et les grès de Flandre.

Les briques rapportées des rives de l’Euphrate sont émaillées.

Les Égyptiens ont employé la couverte, et les figurines de divinités ou d’animaux lileu turquoise ou vert d’eau sont des paies habilement colorées remontant à la plus haute antiquité.

Los couleurs sont obtenues par des oxydes métalliques mêlés à ce fondant qui sort à les faire adhérer complètement, à la suite de la cuisson, à la surface de la terre. La palette des céramistes chinois que l’on j>eut prendre pour type, car elle suffit à exprimer tout ce que doit désirer un décorateur comme éclat et comme diversité de tons, est ainsi composée : l’oxyde de cuivre pour les verts et les verts bleuâtres ; l’or ]iour les rouges; l’oxyde de cobalt |K)itr les bleus ; l’oxyde d’antimoine pour les rouges ; l'acide arsénique et l’acide slannique pour les blancs. Los tons intermédiaires que se glorifient d’avoir conquis les chimistes européens ont eu pour effet de conduire Sèvres à la copie textuelle des tableaux; ce qui ne saurait, en aucun cas, être le but de cet art.

L’antiquité, constamment en rapport avec l’Asie Mineure, n’a point dé ne pas connaître le secret des émaux ou couleurs appliquées sur la terre. Cependant sauf des fragments de vases dont l’un figure un masque comique, mais émaillé de jaune, de rouge et de noir, il ne nous est rien parvenu de la Grèce ou de l’Italie ancienne, de ce que nous ap|>elous proprement « faïence peinte*. » Les Grecs possédaient un sentiment suprême de l'harmonie. Grâce à un concours de circonstances uniques, à leur origine asia-

' C’est saie» doute dans le sens de subjectilc d'une fresque qu’il la ut entendre ce curieux passage de Pline : « Mim iia cl Vairon, étant édiles, firent apporter de Lacédémone tout une muraille en Inique pour en parer la place le jour des élections, tant était riche la peinture qui était en ledit revêtement ; et néanmoins, encore que cette peinture fut fort excellente et admirable, si sYstoiuioil-on encore plus, comme on l'avait pu enlcv-r entière de la muraille et l'apporter entière à Rome.

FAÏENCE émaillée.

tique, à leur climat, à la lumière de leur soleil, à la beauté des lignes de leur paysage, à leur philosophie, à leur constitution sociale, à leur supériorité intellectuelle sur les peuplades qui les entouraient, à l’âge même de puhertc qu’atteignait l’humanité, ils eurent ce privilège sans second de jouir pendant un siècle et demi d'une sérénité d’âme qui fait créer le chef-d’œuvre comme un acte de nature. Leur céramique révèle, aussi hautement que leur sculpture, leur goût exquis et l’équilibre parfait de leur vie. Les formes simples et nobles devaient éclore sous la main des potiers comme une fleur sur un arbuste jeune et robuste. Destinés au mobilier des temples, aux repas d’une société savante et polie, à la récompense des luttes et des courses, â la parure des tombeaux, les vases se couvrirent de sujets mystiques ou bachiques, de fables sacrées, de ligures d’éphèbes ou de. coursiers.

La colonie grecque qui vint s’établir en Étruric apporta avec elle lesponeis qu’elle avait calqués ou découpés une première fois à Athènes ou dans la Grèce et les modifia peu. On a meme découvert qu’à la fin les potiers étrusques ne comprenaient plus le sens mystérieux des allégories ou les faits historiques qu’ils répétaient depuis des siècles pour ré|>ondre à la demande des acheteurs dans le reste de l’Italie.

D’immenses travaux d’érudition ont été publiés en Allemagne, en Italie, en Angleterre, en France sur la céramique antique, ou plutôt sur les vases grecs et romains. Ce qui a surtout préoccupé les céramographes, c’était l’âge des vases, leur nationalité, la compréhension des scènes sacrées, tragiques, profanes, comiques, intimes qui les ornent, la lecture des noms de divinités, de héros, de vainqueurs, d’acteurs inscrits au-dessus des personnages.

Ils ont, <lo leur mieux, expliqué la destination probable des objets qu’on y voit, lits de repas, tables, chaises, tabourets, cassettes à bijoux, étoffes, armes, outils, instruments de sacrifices, autels. Ils nous ont aidé à voir revivre dans scs mœurs morales

MX A FOND NOIR.

Fabrique Étrusque.

ou sociales 1a grande antiquité. Ils sont même arrivés par la classification des formes les plus pures, des ornements les plus nobles, des scènes les mieux comprises, à établir la chronologie des |>ériodes de perfection ou de décadence traversées par l’art antique grec ou italien. Malheureusement tout cela est présenté avec un langage hérissé de grec et de latin dans des in-folios compacts d’un aspect morose. Il faudrait que des savants bienveillants, tels, par exemple, que le baron de Wylte, refissent à nouveau pour l’usage des cerveaux de capacité courante, ce qui a été fait poulies érudits. On ne peut alxjrder sans une sorte de respect superstitieux celte industrie ennoblie par la main de grands ar-

faïence Emaillée. 5?

listes et par l’usage réel qu’en a fait toute la société antique. Que de fois en face des vitrines d'un musée n’a-t-on pu se demander si cette coupe n’était point celle où Alexandre avait trempé ses lèvres pour éprouver son médecin?... si, dans ce vase de terre rouge, Platon n’avait ]>as baigné ses mains au moment de s’asseoir au banquet?

L’étude des vases antiques date surtout des dernières années du dix-septième siècle. Cent ans plus tard, c’était une fureur. Madame Lebrun raconte, dans ces Mémoires qui lui auraient valu une réputation de femme d’esprit si son pinceau ne lui avait assuré la gloire, un festin archéologique dont l’idée lui fut suggérée par la lecture des Voyages en Grèce du jeune Amcharsis , par l’abbé Barthélemy. « Quand j’arrivai à l’endroit où, en décrivant un dîner grec, on explique la manière de faire plusieurs sauces, je fis aussitôt monter ma cusinière ; je la mis bien vite au fait. Comme j’attendais de fort jolies femmes, j’imaginai de nous costumer toutes à la grecque. Mon atelier, plein de tout ce qui me servait à draper mes modèles, devait me fournir assez de vêtements, et le comte de Parois, qui logeait dans ma maison, rue de Cléry, avait une superbe collection de vases étrusques. Je lui lis part de mon projet, en sorte qu’il m’ap- [torta une quantité de coupes, de vases, parmi lesquels je choisis, et je les plaçai sur une table de bois d’acajou, dressée sans nappe...» Les convives arrivent, madame Chalgrin, la fille de Joseph Ycrnet, Lehrun-Pindare, que l’on couronne de lauriers, M. de Parois qui se grime en Anacréon... « Ma fille, ajoute-t-elle, qui était charmante (son portrait au Louvre le prouve bien), et mademoiselle de Bonneuil (qui devint sous l’Empire la belle

madame llégnault de Saint-Jean-d’Angely), étaient ravissantes à voir, portant un vase antique très-léger, et s’apprêtant à nous servir à boire. » Le dix-huitième siècle seul avait assez d’esprit pour rire avec cette grâce de la manie de l’antique.

Sous l’Empire, on voulut en réalité rééditer, [wur s’en servir, toute cette sévère vaisselle et ce décor austère. Mais on ne songea point qu’ils ne s’appropriaient plus ni aux mœurs, ni aux costumes, ni aux usages. Dans un pays lumineux, dans des intérieurs peints de tons fermes et soutenus, au milieu de personnages qui marchaient vêtus de tuniques claires ou de manteaux de pourpre, ce décor à fond rouge ou noir formait comme un repos pour l’œil. Chez nous, sous la main de nos fabricants habitués à la porcelaine, il parut terne et dur ; sous le pinceau des décorateurs qui ne comprenaient pas l’élégance suprême d’un contour exprimé par un trait franc, net et pur, les têtes devinrent grimaçantes et les attitudes anguleuses comme celles des mannequins d’atelier. D’ailleurs on raffina sur le style et sur la sobriété des tons. On oublia surtout, habitué que l’on était à copier quand même des statues ou des basreliefs, les exemples de. polychromie céramique que nous avaient révélés les amphores d’Athènes et de l’Italie méridionale.

Celles-ci, en effet, sont couvertes d’ornements dorés, souvent en relief, qui rompent la monotonie de la silhouette. On cite certaines coupes au fond desquelles, tandis que la terre était encore molle, le potier a adroitement appliqué un moulage du médaillon de Syracuse, qui est le pins suave modèle de la numismatique antique.

la' plus célèbre des vases à reliefs est le vase de Cumes, une

faïence émaillée.

hydrie qui a failli appartenir à la France ; la Russie l’a choisie dans la collection Campana avant que l'acquisition n’ait été décidée par nous, et elle orne aujourd’hui le musée de l’IIermilage, à Saint-Pétersbourg. La partie inférieure est cannelée, et au-dessus se détache un lias-relief, colorié et doré, composé de dix figures, dont les principales sonl Triptolème et Gérés ; dans uni' seconde frise, sur la partie la plus renflée de la panse, marchent des panthères, dis lions, des chiens, des griffons; une guirlande de feuilles de myrte dorées s’enroule autour du col. Les habits des personnages sont peints de couleurs vives, de bleu, de rouge, de vert. Quelques tètes dont la dorure s’est détachée laissent voir un travail aussi doux que celui du plus fin camée. On l'appelle le vase de Cumes, par ce qu’il a été trouvé dans la nécropole de cette ville. Loin de professer l’horreur de nos modernes professeurs pour la polychromie, les anciens au contraire la faisaient contribuer à l’emliellissement de l’intérieur aussi bien que de l’extérieur de leur habitation ; on a aujourd’hui la preuve cer- Liinc que les Grecs coloriaient leurs statues de marbre et les Romains les bustes de bronze.

Les mémorables découvertes des tombeaux de Vulci, en 1828 et 1829, modifièrent beaucoup la direction des études sur la céramique antique. Le rapport qu’en fit, en 1831, le professeur Édouard Gerhard de Berlin, agita tout le monde savant. De nos jours, les fouillis de Ninive exécutées à diverses reprises par MM. Botta, Flamlin, Layard, Place, montrèrent les rapports étroits de l’art des assyriens avec celui des |mtiers grecs. En 1 811, Charles Lenormant évaluait à cinquante mille le nombre des vases peints découverts depuis deux siècles. Depuis ce moment on n’en

a guère plus recueilli de deux à trois mille. La Renaissance ne semble pas s’en être préoccupée beaucoup, excepté pur imiter quelques formes de rbitons ou d’aiguières, en les assouplissant ; du moins on n’en distingue point sur les dressoirs, dans les représentations d’intérieurs riches.

Silence, bizarre ! sauf ces amphores panathénaïques que l’on offrait aux vainqueurs des jeux, pleines de l’huile des oliviers sacrés de Minerve, on n’a presque aucune donnée sur la destina-

t. R V»»r DE » I cos T III % E.

HWe Napdfon III.

lion d’objets qui nous sont parvenus en si grand nombre, et qui , à en juger par la perfection devaient coiïtcr souvent fort cher. Les vases noirs servaient sans doute aux usages domestiques; les autres de purs objets d’ornements. On les enfouissait au-

faïence Emaillée. ai

près dos morts qui les avait possédés et aimés. Rarement ils contiennent des cendres.

Les vases antiques portent quelques signatures. On a relevé moins d’une centaine de noms d'artistes. Mais un potier d’un goiU suprême, fabricant ou décorateur, a signé toute une série dont les figures s’enlèvent en noir sur fond blanc. Il s’appelait Nicostliène. Le vase que possédait M. de Blacas a été trouvé à Agrigcnte. Celui que nous reproduisons, ainsi que tous ceux de la collection Campana, viennent de Coire.

Les peintures représentent le plus souvent des sujets bachiques : c’était pour exciter l’ardeur des convives. Puis les divinités de l’Olympe, les travaux d’IIercule, la guerre de Troie. Et aussi, avec quelques compositions empruntées au théâtre , les mille épisodes de la vie civile, le bain, la chasse, la danse, la toilette, le repas, et les jeux funèbres qui appartiennent à la dernière période de l’art de peindre les vases. Les inscriptions, écrites avec une singulière négligence, et comme, si l’artiste avait prétendu faire sentir que le sujet parlait de soi, offrent des noms de personnages mythologiques, des sentences, des exclamations amicales ou admiratives : « Oh ! bel enfant ! » ou « Oh ! le beau cheval.» La Renaissance imita plus Lard ces inscriptions dans les majoliques offertes â l’occasion des fiançailles. L’hydrie ciaprès date de la dernière moitié du septième siècle avant Jésus- Christ, et a été modelée par les potiers corinthiens de Dé i natale. Elle est remarquable par les méandres, les flots, les godrons de style archaïque, et par la zone quadrillée qui forme cadre à la composition : celle-ci dont les inscriptions, en partie effacées, sont peu lisibles, représente les adieux d’Hector etd’Andromaquc.

La Grèce, ses colons ou ses nrlistes nomades, fournil donc pendant plusieurs siècles de polerie de luxe le monde romain tout entier. Ce fut à un certain moment un luxe suprême, et, qui le

M Tl) Il I E DE ST T LE COR1MTNIRX.

Musée Napoléon III.

croirait, un moyen de corruption électorale : Quintus Aponius lut condamné à l’amende « comme subornateur » pour avoir fait présent d’une amphore de terre à quelqu'un de (pii il voulait acheter la voix. Un acteur tragique, nommé Ksopus, paya un plat soixante sexlerces. Le Romain, pins pratique qu’artiste, imprima à sa |xilerie usuelle, un caractère de force et de commodité. Toutes nos provinces du Midi ont conservé, vierges de formes, les jarres à mettre le vin et l’huile. Dans un voyage aux

faïence Emaili.ee.

Pyrénées, nous regardions, à Bagnères de lîigorre, les femmes aller à la fontaine en portant en équilibre sur la tète îles amphores semblables à celles des esclaves cl' At tiens ou de Cicéron.

L’histoire de la céramique gauloise offrira de curieux rapprochements avec celles de tous les peuples au berceau, lorsque, selon la grande idée éinisc par Lelewel, on aura organisé quel-

miCICATI PB POTERIE ROMAINE , découvert* en Vendée.

que musée qui juxtaposera les produits de toutes les civilisations. La coupe ci-contre est un type de la plupart des poteries romano-gauloises trouvées à Paris et dans toutes les provinces lorsque l’on exécute des fouilles; elle sort d’un tombeau de la première moitié du troisième siècle découvert à Jart (Vendée). Elle porte en relief la signature du potier Pulertti. Les figurines étaient souvent moulées à part et rapportées. La (erre, Iris-fine,

légèrement cendrée, est ordinairement muge, qnoUjiiufois noire. Quelques-unes des poteries trouvées en Poitou révèlent l’emploi d’un procédé d’ornementation fort curieux. Des feuilles naturelles de plantes ou d’arbres étaient posées sur la glaçon- encore liquide et y laissaient la trace de leur contour et de leurs nervures.

Le moyen âge vécut longtemps de formes bâtardes ou dégénérées; l'histoire de ses poteries serait toute locale. L’application la plus frappante qu'il lit de la terre cuite, émaillée ou non, et des terres colorées rapportées et juxtaposées comme les laines dans une tapisserie, ce lut dans les carrelages et les dallages. Le pavage émaillé est un des derniers témoignages du sentiment de la polychromie chez les anciens : ils avaient eu la mosaïque et l’ai maient tellement, qu'il n’est guère de station romaine où l’on n’en découvre des vestiges. Ils avaient horreur des grandes pal lies froides pour l’œil que forment nos planchers. Ils voulaient que la sandale se posèl sur un sol décoré comme un jardin, et dès le seuil une formule de politesse ou de prudence vous accueillait : «Salut! non «Prenez garde au chien!» Eux-mômes devaient cet emprunt à l’Orient, ainsi que le prouvent les vastes parties de dallages émaillés retrouvés dans les ruines île Bahylone, couverts de ligures d’hommes et d’animaux, ou d’inscriptions dont les motifs se détachent en émail blanc sur fond d’azur. Ainsi pour l’Egypte. Ainsi pour l’Espagne et l’Italie. On sait la devise qu’on lit sur h-s carreaux qui restent de l’Alhamhra. «Il n’ya pas de fort si ce n’est Dieu. »

C’est dans l'Église, dans ce douzième siècle qui fut l’aurore de notre renaissance nationale, que le carrelage émaillé remplaça la

EAIE.NCE ÉMAILLÉE.

mosaïque coûteuse et peu solide. Il répondit merveilleusement aux couleurs éclatantes qui revêtaient la voûte, les piliers et les murs.

HLLACES ASCII*!.

qui tombaient eu larges ondées des verrières et des roses, qui éclataient en or et en [lierres précieuses sur les autels. Ce fut le vaste tapisque pouvaient fouler sans le déchirer le pied et le genou

(’IIEFS-P'tEUVRK RKS ARTS INIlUSTRIELS.

des pauvres. La féodalité s’en empara bientôt, et lorsque les varlets cl les hommes de guerre portaient sur la poitrine ou sur la manche la livrée du seigneur, lorsque les armes se lisaient (teintes, sculptées, tissées, sur la («trie du chAteau, sur les. meubles, sur la tapisserie, il était logique que le plancher les

répétât à son tour. Le pavage devint donc un cours de blason : la fleur de lis y arrondit ses trois pétales, le chevron s’y brise, l’aigle y crispe ses serres et y éploie ses ailes; le lion y (tasse, cambré et la langue pendante, et le dauphin s’y arque, couronne en tête. Fuis la fantaisie s’en mêle et mille méandres s’y enchevêtrent, s’y croisent et s’y rompent ; ce sont des cerfs qui courent,

des griffons qui ouvrent le bee, des chasseurs qui poussent l’épieu, des chevaliers qui combattent ou des fols qui mènent le branle, des joueuse de viole ou des bohémiennes dansant le pas de l’écharpe.

Jusqu'au quinzième siècle, le noir, le blanc, le jaune, le rouge cl le vert firent tout le fonds de celte dévoration. C’était assez pur des artistes qui avaient le sentiment de l’harmonie. Plus tard, on tomba dans le maniérisme en voulant être trop fin. Nos lecteurs en comparant les dallages que nous empruntons à un travail de M.Ed. Fleury, avec d’autres exemples d’objets d’art décoratif du moyen âge français qu’ils trouveront plus loin, vitraux, grilles, etc., sentiront quels liens étroits les réunissent tous ; combien les architectes, les peintres, les scupl leurs de ce moment éprouvaient le besoin d’unir leurs génies pour réaliser l’unité d’aspect et d’impression dans tout monument religieux, civil ou militaire; combien cette période de noli'e histoire est profondément nationale et quels beaux exemples elle nous eflt légués si ces monuments nous avaient été aussi soigneusement conservés que ceux de la Renaissance italienne !

Les potiers de la province du Laonnais où se trouvent de trèsintéressants débris de carreaux, employaient la terre ordinaire à briques et à tuiles, dite argile lîguline brune. Rrute et passée au grand feu, elle est infusiblc et devient brun rouge ; lavée et dégourdie, elle passe au jaune clair ; lavée et passée au grand feu, elle tourne au rouge vif. Pour la teindre de noir, on chauffe le four avec du bois d’aulne qui a plongé dans l’eau pendant plusieurs mois et qui jette une fumée abondante. Le blanc est de la terre de pipe. L’émail est du verni de plomb. La terre étant convenablement battue et carrément taillée, pur creuser, sur le pavé réduit aux

48 CHEFS-D'ŒUVRE DES ARTS INDUSTRIELS, mesures et à l’épaisseur voulues, le lit qui doit recevoir' la terre colorée qui forme l’image, on faisait d’aplomb le moule en relief, estampille ou emporte-pièce en Iwis ou en métal, et l’on soumettait le tout à l’action forte et égale d’une presse : la dépression obtenue était alors remplie de terre colorée, bien lassée elle-même jiour obtenir une adhérence parfaite, et la cuisson s’opérait. Parfois aussi, mais postérieurement au quinzième siècle, on appliquait sur le pavé à décorer et frais, une feuille mince de bois ou de métal découpée à jour et en promenant une ftointc dans les vides on dessinait ainsi un sillon qui était rempli à son tour. Enfin, mais ce n’est plus alors un procédé d’incrustation, au lieu de passer une pointe il travers ce vide, c’était un pinceau chargé de couleur vitrifiable. On remarquera d’après les exemples que nous donnons que les côtés des carreaux, qui étaient toujours carrés, se raccordent entre eux et qu’en les juxtaposant par quatre, ou par neuf, ou par seize, on pouvait obtenir de vastes compositions décoratives, multipliant avec beaucoup de grâce les enlacements des ornements et des tiges de fleurs, les saines et les devises.

Grâce à la réaction en faveur de notre moyeu âge français provoquée par l’école romantique de 1825, par les travaux de Lassus et de M. Viollct le Duc, par les courageuses jxiléf iniques de publications spéciales telles que les Annales archéologique!, on a tourné les yeux vers les arts décoratifs de ce temps. On a demandé à des artistes de grand mérite de présider et de fiarticiper à la restauration des monuments que l’on voulait faire revivre. C’est ainsi que M. Steinheil a dessiné pour la Sainte- Chapelle le dallage qui accompagne ces pages. Il est impossible de rester plus libre de sa main, plus maître de sa fantaisie, en

r\éïiré il'.ipré» le* de-siii' «le M. Sleinbeil

s’inspirant plus intimement des données décoratives d’un siècle passé. Mais l’exemple était bon et il a été imité. Le pavage incrusté est d’usage dans toutes les constructions modernes de quelque luxe : il offre à l’œil plus de calme (pie la faïence vernissée cl plus de variété que le marhre. Le musée céramique de Sèvres met à la dis|*osilion des chercheurs des matériaux sans nombre recueillis de toutes parts.

Ce procédé de terres incrustées et couvertes d’une glaçure légère, fut pratiqué dans toutes les provinces avec plus ou moins de succès et de persistance, donna naissance à une série d’objets dont le lieu de provenance a été, jusqu’à ces derniers temps, un impénétrable mystère et dont certains attributs, autant que la rareté, avaient allumé au dernier point la curiosité et le désir des amateurs : je veux parler des faïences dites de Henri II que l'on avait spirituellement qualifiées « le sphinx et le phénix de la curiosité. » M. And lé Pollier, dans les Monument * français inédits de Willcmin, signala le premier à l’attention des amateurs une superbe aiguière qui faisait alors partie de la collection du baron de Monvillc. C’était en 1859. En étudiant ce genre tout particulier de pâle et de décor, on compta vingt-quatre pièces de la même famille et, à cause du chiffre de Henri H qu’on lisait sur certaines — des C et des H adossés et enlacés — on baptisa le tout, «pièces du service de Henri 11.» Bientôt après, M. du Sommcrard, dans son album des .1 ris an moyen dye, publia trois de ces pièces qui ornaient les cabinets Pourtalès et Préault. L’imagination des curieux , des experts et des critiques s’exalta : on fil mille romans : celui-ci voulut qu elles sortissent de l’atelier

d'un sculpteur, Ascanio, l’élève de Benvenuto Cellini ; celui-là qu’elles aient été modelées par ce Girolamo délia Ilohbia, (juc François I,r avait appelé d’Italie pour décorer de terres cuites monumentales le château de Madrid ; ceux-ci avancèrent qu’elles venaient de Lyon ou de l’Angleterre ; plus tard encore, on crut que l’imprimcur-artiste Geoffroy Tory, qui avait pour enseigne « Au Bol cassé,» avait imprimé sur les flancs des kuiresses ornements typographiques qui ressemblent à des nielles; puis que quelque prince florentin les avait envoyées en présent à l’époux de Catherine de Mcdicis.

Pendant ce temps, le nombre s’augmenlail peu. Aujourd'hui même il n’a atteint que cinquante-quatre, cl il faut renoncer à l’espoir de le voir s'augmenter, car les prix énormes que ces pièces ont atteints dans les dernières ventes, ont été connus de tout le monde, amateurs, marchands et pauvres hères. L’une des plus jolies pièces connues, la coujh; que Sauvngcol a léguée au Louvre avait été achetée par lui 200 francs. En 1855, l’aiguière de Mouvillc était payée 2,500 francs, ce qui paraissait considérable. A la vente Hattier (1859) une salière atteignait 12,500 francs. A la vente Le Sayelte (1862) un llamlieau restauré et du décor le plus ingrat était retiré à 16,000 francs et il est parti plus tard pour l'Angleterre, au prix de 16,000 francs. Enlin, à la vente Pourlalès — la mèche était cependant alors éventée — un biberon était acquis au prix de 27,500 francs pour. le musée de Southkensington, à Londres.

M. Drongniart les avait analysées et les avait assimilées à ce que l’on appelle vulgairement des (erres de pipe. Il décrivait ainsi les procédés de fabrication, dans son Traité des Arts céramiques. A

l’examen approfondi d’un fragment que possède le musée de Sèvres, le lit de la pièce a d'abord clé fait sans aucun relief ni ornement. Il n’a point été tourné, mais moulé mince, raffermi et uni à égale épaisseur par tamponnage régulier. Celte première couche a été recouverte, comme par engobage, d’une croûte trèsmince de même pâte, sur laquelle on a placé les ornements, les tètes et le vernis. Il en lit même; imiter une par les patients et habiles potiers de la manufacture. C’est, en petit, en lin, en soigné, le procédé décrit plus liant [tour les carreaux. 11 suffit pour remplir les rubans et les fils creusés de manier la pûte colorante avec délicatesse.

On catalogua toutes les pièces connues en France et à l’étranger, dans des collections publiques ou privées. Puis, ce qui était plus utile ou au moins plus pratique pour le public, on reproduisit en chromolithographie la suite complète de ces énigmes en terre de pipe. Mais le. mystère régnait toujours. La seule remarque singulière, c’était que tous ces flambeaux, coupes, aiguières, biberons, salières, pots à cire, avaient été trouvés en France, même, pour la plupart, en Touraine. On jouait à ce jeu des enfants où l’on crie : «Tu brûles!» au patient qui, les yeux bandés s’approche du but, ou «Tu gèles!» lorsqu’il s’en éloigne. On brûlait... Le but était dans le Poitou, au cluHcau d’Oiron, et voici comment M. Benjamin Fillon le toucha, par un de ces hasards dont savent seuls profiler les gens «l’esprit et d’érudition.

Un antiquaire lui fit voir un jour deux feuillets de parchemin ornés de belles miniatures, provenant du calendrier d’un livre d’heures, exécuté pour Claude Gouffier, grand écuyer de France, ami personnel de Henri II. L’une de ces miniatures encadrée de

termes élégants, emblème adopté parGonfiier avec celte devise, qui fut aussi celle d’Érasme, Hic termina* lueret, représentait un repas rustique [tendant la moisson, en juillet : une jeune femme arrête du geste un homme qui veut vider jusqu’au fond une gourde de terre. Celle gourde pour tout le monde n’eût été qu'un détail de bien mince importance, mais M. Fillon fut frappé du Ion jaunâtre du fond, des entrelacs noirs qui s’y nouaient et du blason des Gouflier qui la timbrait. De retour dans sa province, il fit un voyage à Oiron, aux restes de la résidence du grand écuyer de France. A chaque pas il rencontra des détails d’architecture ou d’ornementation qui se rapportaient et à la gourde de sa miniature et à plus d’une des pièces de la mystérieuse suite. L’élude précise qu’il fil îles origines et de l’histoire de la famille des Gouflier vint enfin lui fournir un faisreau de preuves assez fort pour qu'il se décidât à publier sa découverte.

Guillaume Gouflier reçut en 1450, |>ar la protection d’Agnès Sorel, divers domaines entre autres celui d’Oiron. Cn de scs fils, Artus, fut emmené en Italie par Louis XII et fut nommé par lui gouverneur de ce jeune duc, de Valois qui devait être bientôt François I". C’était un homme de goût et de lecture. Sa femme, Hélène de Hangcsl, était aussi une. femme remarquablement intelligente, et l’on doit croire que leur royal élève leur dut son respect [tour les artistes et les savants. Hélène devint veuve en 1519, et cette année même François ["lui confia l’éducation du second de ses fils, qui fut Henri II. A partir de 1524, sans renoncer complètement à fréquenter la cour, Hélène ré-sida souvent dans son château d’Oiron qu’elle avait réédifié avec le concours de l’aîné de ses enfants. Glande Gouflier. Elle mourut en 15(57.

FAÏENCE KMAIUÉK.

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C'est élans ce chiïleaii e|u’Hélène, pour elistrairc ses elix- Imit années de veuvage, avait dirigé net présidé les travaux de1

VA SB A BAC BCKITr.

NilM^e Saurace-ol

rtlüNcr» n'omox.

AicciÊRr. corrc a cnrTCitci.it.

Cillrclinn Hop*1, à l.nrolrr*. Mii-jV SnilT*Bev>t .

céramique « de son |*olyer François Cherpenticr et de son segreltaire cl gardyen de1 librairie Jehan De'rnarl . » Des documents irrécusables mettent hors de doute celte triple cedlaboration, et les pièces eln soi-disant service de Henri II s’appellent aujourd’hui plus modestement <e Faïences d’Oiron. »

rm

On peut aujourd’hui diviser en trois groupes la série des cinquante-quatre pièces connues de la faïencerie d’Oirnn qui cul peul-élre pour premier objeclif l’imitation d’une coupe île |>orcelaine orientale. Dans la première période, les ornements incrustés sont d’une seule couleur ou tout au plus colorés en lirun noir, en brun plus clair, en rouge d’œillet. les pièces sont aux armes des seigneurs de Bressuire, de (ailles de Laval, des la Trémouille. Elles avaient très-évidemment été laites en vue de cadeaux et non d’une fabrication courante, et c’est encore là un argument en faveur de leur rareté. « Bernart y mit son talent d'omcmcnlisle, Cberpenlier son habileté à façonner la terre ; Hélène son goût trèslin mais un peu minutieux et chargé de tristesse. »

Puis la mort vint rompre l’association de l'ouvrier, du lettré et de la noble femme, et chaque fois que l’un d'eux tomba, il y eut amoindrissement dans la valeur d’art des produits. Dans la seconde période, celle qui s'étend de 1537 à 1550 et où Bernart ne ligure plus sur les étals de la maison, on sent « l'intervention d’un homme aimant les livres et connaissant bien les pratiques de leur exécution matérielle. » Les pièces affectent des formes architecturales d’un goût douteux et elles ont été pour la plupart fortement restaurées de nos jours. Elles portent les armes des Montmorency, et souvent les armes de Henri II, mais il ne faut pas oublier que ces armes ont été souvent ajoutées par les restaurateurs au moment où la dénomination de « service de Henri II » était acceptée sans conteste. C’était en décupler la valeur commerciale.

Du reste, il est aujourd'hui parfaitement reconnu que les lettres qui formaient le chiffre royal, étaient deux f. adossés dans un II.

«IM K»* EK rAÏR*CF il'olMO*.

Mim'v S*nii li -K«*ri«< ■ ne f ou .

faïence Emaillée.

e’est-à-dire les iniliales de Catherine et de Henri, et que si la malignité de la cour y a voulu lire le chiffre de Diane, la favorite ne faisait que bénéficier d’une royale tricherie. Catherine de Médicis le conserva après son veuvage. Diane de Poitiers avait, pour emblème propre, une flèche entourée d’une banderole, avec cette devise : Sula civil in ilia , ou celle-ci encore : Cnnsequitur quodeumque petit. Rien ne prouverait même que celles de ces faïences sur lesquelles on lit le croissant, le chiffre ou les armes royales eussent appartenu au roi : ils y figurent comme sur les meubles, sur les murs du château d’Anel, sur des jetons; c’est une date, un témoignage d’affection ou de reconnaissance pour la personne royale. Il en est ainsi de la Salamandre de François I". Si quelqu'un est encore tenté d’y voir la constatation d’une propriété réelle et personnelle, autant vaudrait prétendre que tous les objets marqués des fleurs de lis de l’ancienne famille royale ont fait partie du mobilier de la couronne.

Une fabrication aussi exceptionnelle, ayant |>our but unique de meubler les dressoirs ou les pharmacies dis membres d’une famille ou de ses amis ne pouvait se maintenir dans les conditions ordinaires de l’industrie. Les événements vinrent lui porter le dernier coup. Le grand écuyer fut obligé d’abandonner son château menacé par les protestants, au moment de la prise d’armes de 1 fi 62, et dévasté en I ôtiX . C’est dans cet intervalle que M. Fillon place la fabrication des dernières pièces qui n’ont point été jusqu’à présent cataloguées et sont naturellement d’un prix beaucoup moindre. Elles ont probablement été faites par quelques industriels à qui on aura abandonné le matériel de la fabrique, puisqu on voit, sur les pièces sorties du four, des estampages tirés

60 CHEFS-D'ŒUVRE DES ARTS INDUSTRIELS, dos anciens moules et qu’on y a maintenu la tradition des formes. Ce sont des plats, des fontaines de laide, des salières, des mortiers à cire ou réchauds, des barils.

Nous avons dû nous arrêter quelque temps pour donner la solution toute récente d’un des problèmes qui avaient le plus vivement piqué la curiosité des amateurs. A vrai dire les faïences d’Oiron ne méritent pas, dans leur ensemble au moins, la vogue dont elles jouiront sans doute encore longtemps. La coupe avec couvercle que nous avons fait reproduire et qui a été légués' par Sauvageol au musée du Louvre lui avait coûté 200 francs. A la lionne heure. Ajoutez si vous voulez un zéro pour suivre le cours de la bourse de l’ hôtel Drouot cl pour constater la rareté. Mais s’il est juste que la valeur vénale tienne compte du mérite relatif des diverses séries, il y a mille objets orientaux, italiens ou français, en faïence, en porcelaine, en bronze, en or, en émail qui sont bien supérieurs à ceux-ci dont les formes sont d’une très-pauvre invention. Les buires sont imitées des vaillants spécimens en bronze, en or, en étain qui venaient d’Italie ou que dessinait Etienne Delaulne. Mais dans la seconde période on y a ajouté, en guise d’anses, des torses de satyres ou de chimères ridicules; les ligurines d’enfants qui soutiennent les flambeaux sont sans force et sans esprit ; les salières sont de petits édifices trapus et inélégants; enfln la décoration, agréable dans certaines pièces, est empruntée aux tètes de chapitre et aux culs-de-lampe des livres charmants de cette époque, mais dans la traduction en terre cuite elle a beaucoup perdu.

C’est avec une vive surprise que l’on a vu le musée de South* Kensington poursuivre jusqu'à ">0,000 francs un objet dont la

fabrication n’offrc point d’intérêt pratique, alors qu’il en possédait déjà des spécimens. D’autant que celle somme offerte à un céramiste éminent lui permettrait de donner le libre essor à sa fantaisie et lui ferait sans doute créer de vrais chefs-d'œuvre. L’imitation de ces poteries d’Oiron est facile. Qui sait si telle de celles que l’on offre à notre admiration ne date |>as d’hier? Ilien n’est plus banal à (ac-similer que les objets auxquels le génie n’a pas donné son coup de pouce souverain... M. Avisscau tils, de Tours, que nous retrouverons bientôt à propos do Dernard l'alissy, a montré que c’était un jeu d’imiter ces inscrustalions de pâtes colorées.

Il nous laut faire un retour en arrière, et nous embarquant sur la Méditerranée, ce lac d’azur si bien fait pour inspirer aux artistes de nobles décors, il nous faut toucher aux côtes d’Espagne et aux iles Baléares. C’est là, dans Pile île Majorque, à n’en plus douter, après les recherches qu'ont provoquées les revendications d origine, que s'installèrent les potiers maures. Aussi qualilie-l-on aujourd'hui « hispano-moresque » toute une série de poteries trilles parmi ce que I on appelait autrefois en gros, majoliques, faïences de Majorque ou plus lard siculo-arabes. C’est, avec la porcelaine de l’erse, ce que l’on peut recueillir de plus richement déeoratil pour le dressoir d’une salle à manger ou pour les murs d un atelier. Ces bassins, de dimensions puissantes, que les oxydes métalliques sillonnent d'éclairs comme le gaz incandescent dans un foyer, où les animaux de blason foulent les devises et les cris de guerre comme les ronces d’une forêt héraldique, ces témoignages rudes et délicats de la foi et de la guerre, de 1 art et de I industrie du quin*

62 CHEES-D’ŒUVRE DES AIITS INDUSTRIELS, tienne siècle csjiagnol, ouvrent avec une grâce cl une force sans égales, l’élude des plais el des assiettes en faïence émaillée. L’Ilalie elle-même, dans ses périodes de grand goiil, en assouplissant la

ri- «t Hisr »v o- » om.» yii.

Collection Sollikofï.

fierté de la donnée de lu mujolique, le mauiéra, el, par la sulwtilulion de scènes exactes à des indications sommaires el suflisunlcs de ciéalures à demi-chimériques, commença lu décadence. Ici l’artiste el l’artisan, l’esprit qui invente et la main qui crée, étaient si intimement unis, qu’on ne songe même point à chercher s'ils ne sont pus une seule et même personnalité. C’est une des plus

belles Ileurs que l’art moresque ait l'ait épanouir sur le sol de l'Espagne.

C est à Malaga que l’on place le plus ancien établissement de [loterie hisjiano-muresque. Les secrets y avaient été certainement importés, soit par les Arabes, soit par leurs vainqueurs les Moins. Peut-être aussi venaient-ils de la Perse. Le secret des tuiles vernissées et a lustres métalliques que l’on a trouvées dans les ruines de la Mésopotamie, notamment à khorsabad, ne dut jamais être complètement perdu au milieu de ces populations douces d’un sens si tin delà décoration. Vers 1550, un voyageur originaire de Tanger, qui avait parcouru une partie de l’Orient, lbn-Ilatoutali, citait comme un produit de grande exportation «la liellc poterie ou faïence dorée que l’on fabrique à Malaga. » Les Italiens les trouvèrent si éclatantes qu’ils les incrustèrent dans la façade de leurs églises ou de leurs campaniles, à Pise, à Pavie, à Santa Franeesca de Home.

Les briques qui revêtaient les mura en Espagne s’appelaient des azulejos, et ce fut toujours un luxe assez recherché, car Sanclio Pança, parlant à son maitre d’un pauvre diable, dit : «Celui-là n’aura jamais une maison à azulejos ! » La Torre del vino dans l’.\lhambra,qui en renferme de superbes, datede lôiô. Toutes lis. cours de ce paloisconslruit contre l’ennemi implacable de l'Espagne, la chaleur du midi, eu étaient pavées. C’est là qu’on voit encore ce célèbre vase de l’Alhainbra, dont un érudit voyageur, M. Davillier, a rapporté des calques assez lidèles jiour que les frères Deck aient pu l’imiter, au moins dans les entrelacs et les nœuds de sa splendide ornementation. Il est en faïence à fond blanc, sur lequel se détachent des ornements en bleu de deux teintes ou des lustres

fil CIIEt'S-D'tEUVnK UES AltTS INDUSTRIELS, cuivreux ou auréo-ruivreux. Des caractères arabes, orueiuenls eux-mêmes, coiirenl au milieu des entrelacs : au-dessus d’une inscription élégante qui fait tout le tour et ijui renferme une exela-

VASE II i s r \ >«* M Oli T. *0 1 l

Musée de rhôteft Ciunj.

malion à la gloire de Dieu, dans un médaillon taillé en pointe comme une arcade moresque, deux grandes antilopes marchent l’une vers l’autre. Nulle orfèvrerie lie pourrait vaincre l’éclat.

faïence émaillée.

la fraîcheur d’un tel morceau. Il fut trouve, plein de pièces d’or, dit la légende, au seizième siècle, avec plusieurs autres qui ont été brisés ou volés. M. Théophile Gautier dans son Tra los Montes signale l’état tout à fait misérable dans lequel gisait encore récemment « à la honte des Grenadins, le magnifique vase de l’Alhambra, haut de près de quatre pieds, monument d’une rareté inestimable, qui ferait à lui seul la gloire d’un musée, et que l'incurie espagnole laisse se dégrader dans un recoin ignoble. »

Ixss produits des fabriques de Valence, qui n’avaient point éteint leurs fours depuis l’occupation romaine, sont caractérisés par une aigle, setni- héraldique et ap|>arlcnanl à cette famille d’oiseaux sacrés que les naturalistes n’ont pas mission de classer : elle occujh: souvent tout le fond du plat et parfois aussi le revers ; de son liée à scs ailes se déploie jtarfois une banderole portant ces mots: lu principiu eral Yerbum. Les |ierséculions du milieu du seizième siècle contre les Moresques, leur défendaient de parler, de lire, d’écrire l'arabe, soit dans leurs maisons, soit au dehors ; de conserver des livres écrits en langue arabe, et même de travailler «à la morisque. » Qui sait si à cet instant, quelques familles traquées par l’inquisition ne s’expatrièrent pas en Italie.

La classification des produits hispano-moresques est encore, malgré d’excellents travaux publiés, assez compliquée et obscure. Nous avons dû, pour ne pas sortir des divisions générales, passer sous silence les fabriques dont on avait signalé la présence en Sicile et dont les produits sont à pou près en tout semblables à ceux dont nous venons de parler. I.uca délia Itobbia ne lit sans doute qu’appliquer à sa façon los procédés courants. Mais on conçoit combien ces premiers produits, nés sur le sol italien doivent

être difficiles à discerner. Nous nous relrouverons plus d’une fois en face de celle difficulté : à Nevcrs, à Rouen et en d’autres endroits encore. L’art de la majolique fut arabe, jusqu’au jour où le génie italien l’eut peu à |>eu modifié dans son dessin, dans son effet, et c’est à ce moment qui; nous le reprendrons.

Nos potiers modernes se sont appliqués à reproduire, soit des majoliques italiennes, parce que les faux eux-mêmes atteignent un certain prix, soit des faïences persanes, parce qu’elles se composent de peu de tons et que la recherche du rouge d’œillet et du vert émeraude avait été un problème particulièrement piquant. Il serait excellent encore de remonteraux majoliques hispano-moresques. Sans les copier littéralement, on peut, on doit s’inspirer de l’esprit qui les façonnait. Nos architectes trouveraient là toute une mine de matériaux d’une richesse et d’une solidité merveilleuses. Ne semble-t-il pas que les palais des contes des Mille et une nuits étaient revêtus de ces plaques qui passent par le rouge feu, le vert de paillon, le jaune argentin, le vermeil usé'.’ La composition des lustres n’ist pas tout à fait perdue ; on la voit entre autres répandue avec une abondance seulement maladroite sur des produits modernes : quelques-uns, qu’on a pu voir exposés au Palais de l’Industrie, offrent le chatoiement multicolore de la nacre.

M. Louis Curron a fait des expériences très-concluantes sur les lustres hispano-moresques : «le cuivre et l'argent n’étaient pas toujours employés simultanément ; ainsi les faïences à lustre de cuivre rouge foncé ne contiennent que du cuivre ; l’argent était ajouté an cuivre pour diminuer l’intensité de la couleur, lui donner un rellel [dus doux.» Le tour de main, l’élude de l'action du feu entrent aussi pour beaucoup et ne se peuvent décrire. Autrefois

ils se transmettaient jalousement parmi les membres d’une corporation. 11 parait du reste que le musée de South-Kensington possède avec le manuscrit original de Piccolpasso, potier durantinois, un chapitre qui est demeuré inédit sur les lustres métalliques et les irisations. Un s’explique mal qu’un musée aussi libéral n’ait point encore transcrit et publié un document aussi curieux.

L’Italie, après s’être passionnée pour la faïence émaillée et l’avoir tentée, se l’assimila tout à «>up si brusquement et avec un tel éclat, que l’on crut longtemps — ut aucun texte positif n’a jusqu’à pnisent réduit à néant l’assertion de Vasari, — que I.uca délia Robbia avait inventé de toutes pièces l’émail slannifère blanc, c’est-à-dire composé d’étain et opaque.

I.uca delta Robbia, le chef de cette famille dont le nom ne cessa point d’être populaire, est né en 1599 ou 1400, à Florence. Il fut, à l’instar de presque tous les grands sculpteurs du quatorzième siècle italien, d’abord orfèvre. I’uis il sculpta le marbre, et c’est parmi les chefs-d’œuvre de tous les temps, qu’il faut placer les «Dix chœurs de la musique» destinés à la tribune de l’orgue de Sainte-Marie de la Fleur, à Florence, et qui sont aujourd’hui dans la galerie royale des OHices. «L’on voit, écrivait Vasari, on voit le mouvement des lèvres de ceux qui chantent, l’agitation des mains de ceux qui règlent la mesure par-dessus les épaules des plus petits, et toute sorte de jeux, de chants, de danses, d’actes agréables qu’entraîne le plaisir de la musique. »

En 1446, les comptes de l’église, d’accord avec Vasari, mentionnent pour la première fois une terre cuite émaillée de Luca délia

68 CUEFS-D’ŒUVBE DES AIITS INDUS TKIELS Robbia : l’Ascension. Qui l’avait conduit à tenter ce procédé ? Estce parce qu’il trouvait trop long le travail du ciseau et de la râpe sur ie marbre? Était-ce un essai pour donner la perpétuité à une esquisse qu’il aurait modelée en terre? Est-ce une tentative purement industrielle et que les potiers de Caffagiolo pratiquaient déjà pour obtenir par un moyen factice la blancheur du marbre?

TOtll» B K COtlI liS VÉ 51 TIENS, » B II 5 1540. Il’ajinS uno «Marupr, U Pi \roUchnie, de V. Himigiicno

Nous pensons qu’il y fut conduit par une visée plus haute. Il avait fondu et ciselé la porto de la sacristie de Santa Maria del Fiore, avec Miehelozzo et Mazo di Barlolommeo ; il voulut sans doute éviter toute collaboration, et, à l’aide d’un procédé rapide qui donnait à la fois le relief et la couleur, édifier et décorer lui-même toute une portion do monument en se subordonnant seulement à l’ensemble. «Ce ne fut pas sans raison, a écrit avec une sûreté de jugement remarquable M. II. Barbet de Jouy, que Luca anima par quelques couleurs, mais il n’en fut jamais prodigue, les sculptures émaillées : les masses toujours grandes de l'architecture florentine sont particulièrement sévères, et les assises de pierres, alternativement

blanches el noires, produiraient souvent l’effet d’une tenture de deuil, si les mosaïques n’avaient animé les monuments du moyen âge d’un éclat tempéré par les règles du goût. Au quinzième siècle, l’art des mosaïstes allait s'éteindre ; aux places même qu'un architecte habile lui eût livrées, Luca apposa ses bas- reliefs coloriés. A San Minialo, c’est le solïile d’un autel, c’est la voûte d’une élégante chapelle dont les reliefs et les fonds colorés se fondent avec les marbresd’un tombeau, les incrustations des murs et les mosaïques du sol. Sur les grandes façades d’Or san Michèle, ce sont des médaillons qui brillent d’un doux éclat au centre des murailles sans moulures ni refends, et causent à l’âme le même plaisir que, sur de vastes pans de ruines ou des roches dénudées, une touffe de (leurs. A Prato, dans l'église dre Archers, l’appareil est de deux couleurs, noir et blanc; l’ornement qui relie les deux tons est une belle frise en terre cuite émaillée, A reliefs blancs sur un fond bleu céleste, qui règne en l’ordre entier et suit tous les ressauts du plan ; une couronne de fleurs règne au droit de chacun des pilastres, et un nombre calculé de candélabres, auxquels sont rattachées des guirlandes, remplit les intervalles d’une couronne à l’autre; pas une pièce ne peut être déposés' sans laisser un vide. Puis, lorsque les regards s’élèvent des parois vers la voûte, ils rencontrent quatre grands médaillons circulaires où les Évangélistes sont représentés surdos fonds azurés, étoilés d’or, dans une heureuse proportion île relief et de coloration.»

Voilà de gra mis exemples, pris à des moments ou Part italien était dans toute la fleur de la jeunesse. La polychromie n’était |toinl encore déclarée un cas pendable. Aujourd’hui qu’elle en appelle de ce jugement ridicule, il serait Ihiii que nos architectes lussent

encouragés il la tenter sur de vastes proportions. Il y a quelques années, lorsque la Ville (il édifier les deux théâtres qui se regardent sur la plaee du Châtelet, l’architecte tenta d’encastrer dans le mur dévastes médaillons ronds en faïence, représentant la Musique et la Poésie. Mais comme aucune autre partie de la façade ne répétait en écho ces colorations, ces figures semblaient des personnes réelles vues à mi-corps à travers un œil de bœuf, et l’on fut forcé de les retirer.

Sur les lxmlcvards, le pignon de la maison d’un photographe fameux â tous les litres, est surmonté au sommet et aux deux angles du triangle de bustes émaillés (pii sont d’un excellent effet sur le ciel. Cet exemple pris presque au hasard prouve à tous les promeneurs que ce système de décor n’aurait rien cher, nous que de fort agréable.

Le succès de Luca fut complet, parce, que comme tous les inventeurs de génie, il était allé du premier coup jusqu’au luiut . Les attitudes de ses personnages sont toujours faciles; les détails sobres ; les cadres (pii circonscrivent ses compositions composés d’oves, de perles, de grecques ou de quelques fleurs simples ou semi-doubles. L'émail qu’il étendait sur les figures les couvrait sans les empâter et sans nuire aux délicatesses du modelé. Il ne se sert guère pour les vêlements, les accessoires et le paysage que du bleu, du blanc, du vert ; puis comme rehauts d’un peu d’or, de jaune ou de violet de manganèse. C'est trop encore lorsque l’on voit ces chefs-d’œuvre de chasteté, de piété douce, dans les musées ou dans les cabinets, c'est-à-dire isolés de leur centre et figés sous ce barbouillage blanc, si transparent qu'il soit; l’esprit ne sait point se faire assez vile impartial et penser que c’est

dans In milieu même pour lequel ils oui été conçus et dont nous les avons détachés en dépit de toute logique, qu’il faut nécessairement les juger.

f. « «Al MT R EARILLE. — MÉDAlLLO* I) R LtCCA DELIA r I < D H I â

Mii'éi* de I ImMcI Clttn>.

Le Louvre n’a qu’un Luca délia Rohliia : la Vierge et saint Jean- Baptiste adorant l'Enfant Jésus dans l’étable ; deux têtes de chérubins voltigent cl une liordurc de neuf têtes de chérubins est circonscrite par une seconde bordure de bouquets de lis et d’églan-

tiers. Le musée deCluny en possède au moins trois, une Sainte Famille, la Tempérance et la Foi, figures de grandes dimensions et de l’art le plus délicat.

On remarquera le ton tout particulier de l’émail qui , laissant presque transparaître la terre rouge, ressemble presque à de l’ivoire jauni. C’est la marque irrécusable, dit-on, des œuvres authentiques du maître, qui sont fort rares. De nos jours, certains groupes ont été habilement moulés dans une faïencerie qui fonctionne en Toscane, retouchés, émaillés, et ils cherchent à se faufiler dans le commerce interlope pour des originaux. Mais le moulage atténue toujours la vie de l'épiderme. A part la question de sentiment qui doit toujours dominer dans l’appréciation des œuvres d’art, il y aurait un moyen pratique assez curieux de reconnaître les faux : la terre, molle au moment où elle va être émaillée, se retire au séchage et à la cuisson d’une quantité qui n’est jamais inférieure à un dixième et peut être lteaucoup plus forte. On peut donc mesurer la pièce douteuse et la comparer aux pièces dont les catalogues ont donné les dimensions précises.

Luca mourut en 1481. Il laissait pour héritier son élève et neveu, Andrea délia Rohbia. Chez celui-ci l’artisan commence à se deviner. Il s’adonne surtout, en dehors des travaux dans lesquels il aide évidemment son oncle, aux médaillons, aux tabernacles, aux retables d’autels. Doué d’un goût bien moins fin, il manière les expressions; il alourdit la guirlande circulaire de ses cadres en substituant aux fleurs des fruits. Il y eut encore un Giovanni et un Girolamo et aussi un Luca qui alla s'établir à Home ; ils exécutèrent la plupart de ces œuvres médiocres qui pullulent dans les cabinets

faïence émaillée.

sous le nom du grand Luca et qui sont sans intérêt absolu d’art puisqu’ils ne répondent à aucun ensemble décoratif.

Girolamovint en France, commença pour François 1", en 1528, le château de Madrid, fut forcé de l’abandonner par la jalousie de Philibert de l’Orme, regagna l'Italie, puis revint en France pour achever sous la direction du Primaliec la décoration émaillée du châlcan. Peu s’en fallut que ce curieux exemple d’un art dont les applications convenaient si bien au climat de la France n’arrivâl presque intact jusqu’à nous. En 1702 le château de Madrid, quoique délaissé et mocqué, était encore debout. A ce moment on le démolit et les terres cuites, triées avec soin par un paveur, furent mises au pilon pour faire du ciment !

lin artiste en France, de nos jours, a essayé de reprendre l’œuvre ou le dessein des Délia Rohhia, c’est M. Joseph Devers. M. Devers est un artiste piémontais qui, venu fort jeune à Paris, a étudié la peinture chez Ary Scheffer, la sculpture chez Rude, la décoration émaillée chez M. Jollivet. C’est assurément A sa courageuse persistance qu’il faut attribuer de nos jours le mouvement des esprits en faveurde la faïence décorative. D’autres, meilleurs praticiens, en ont profité dont fait fortune, mais c’est lui qui a allumé le foyer. En 1853, il exposa au Salon une vaste composition a les Anges gardiens». Depuis, outre une quantité de travaux isolés pour des demeures particulières en France, en Italie, en Angleterre, il convient de citer quatre hauts-reliefs pour l’église Saint-Eustachc et un buste de Délia llohbia pour le Musée de Kensington. M. Devers est un chercheur digne de toute sympathie.

La vogue des faïences émaillées suivit la fortune de la famille

dos dolla Itobkin. Mais pendant ce temps l’art de la mnjolique italienne était éclos de l’imitation îles faïences hispano-moresques et en avait profondément modifié l’aspect. C’était l'heure où la société italienne, énamourée de l'art antique, cherchait à s’en assimiler l’esprit. Itiche, pompeuse, galante, capricieuse et douée d’un goût pénétrant quoique bien moins pur que ne l’avait été celui de la société grecque, elle sentit vivement le charme de ces buires élancées, de ces seaux à rafraîchir, de ces vases qui se substituaient sans l’imiter de trop près à l'orfèvrerie féodale. Les liancés firent écrire dans le fond des coupes le nom de leur belle avec quelque épithète louangeuse. Les couvents commandèrent des pharmacies tout entières à la figure de leur saint ou aux armes de leur protecteur. Les dressoirs plièrent sous les gourdes dont les anses étaient formées par des sirènes renversées ou par des noeuds de serpents tordus. On fit peindre au fond de ses assiettes la guerre de Troie, au fond de ses plats les Métamorphoses d’Ovide. Les maîtres et Raphaël lui-même ne dédaignèrent pas de tracer des dessins ou de colorier des cartons pour les ouvriers céramistes. L’invention, ou an moins la vulgarisation de la gravure sur métal, vint répandre dans les ateliers des potiers tout l’œuvre de Marc- Antoine d’après Raphaël. Tout conspira au triomphe de la majolique : le bon marché de la matière, l’habileté des artistes, les relations avec la France où la renaissance italienne étouffait la renaissance nationale. On peut juger par ce qui reste de ce qui à dû être fait pendant le quinzième et le seizième siècle. Quant à ce qui en fut consommé, usé, brisé, mis au grenier, cela dépasse toute imagination. Les fins de repas devaient ressembler à des sacs de ville. Le chroniqueur Pierre de l’Estoile raconte qu'à la suite

d’une collation offerte, en Iô80, à Henri III par le cardinal de Biraguc, « y cust deux larges tables couvertes d’onze à douze cents pièces de vaisselle de faenze, pleines de confitures sèches et dragées de toutes sortes, ascommodécs en chasteaux, pyramides, plates-

AIDCltM A r.liOTR'Qlir>.

Fabrique dUrhinn. — CollMiinn du toron Jdim* de RnthM-bil I.

formes et autres façons magnifiques. La plupart de laquelle vaisselle fut rompue et mise en pièees par les pages et les laquais de la cour, qui sont d’insolente nature. Et ce fut une grande perte, car toute la vaisselle était excellemment belle. »

Ce sont les provinces du haut de l’Italie, surtout ce qui avait formé l’Etrurie, qui par un mystérieux privilège de transmission furent les centres les plus actifs de production. Plus on fouille les documents , et plus la liste des lieux de fabrication s’allonge. Voici à peu près où elle en est aujourd’hui.

Fabriques de la Marche : Faenza, Forli, Itimini : — de la Toscane, Caffagiolo, Sienne, Pise; — du duché dTrhino,Pesaro, Castel Durante, Urbino, Guhhio el Gualilo ; — des États pontificaux, Ileruta; îles duchés du nord, Ferrarc; de la Vénétie, Venise, Padoue, I lassa no ; de l’État de Gènes, Savonc; du royaume de Naples, Castelli.

Quiconque fréquente les grands cabinets doit aujourd’hui savoir sur le bout du doigt outre ces noms de villes ou de villages les types et la signature des artistes ou des fabricants. Il faut passer son baccalauréat fs faïence. Si elle ne se bornait pas à l’étude de la glaçure ou à la constatation de la marque du revers, ce serait après tout une science aussi intéressante que bien d’autres : mais malheureusement, plus on avance, plus les détails se multiplient et paralysent le goût naturel, les musées eux-mêmes sont entrés dans cette voie dangereuse et font dans leurs vitrines une part trop large à l’érudition. Ce serait excusable dans un musée d’étude d’art appliqué à l’industrie, tel que le musée de Sonlh-Kensington, mais le l/iuvre devrait-il offrir à la curiosité de la foule autre chose quelles spécimens d’une beauté reconnue 7 les objets d’art purement décoratif devraient y être, à l’exemple du musée de Cluny, dispersés dans les salles, sur des tables, aux angles des armoires, entre les fenêtres. les aligner sur une tablette, les juxtaposer comme des échantillons de minéralogie, c’est les détourner de leur

destinât ion réelle et c’est inspirer à la foule le féchilismc du bibelot rare.

La fabrique de Facnza est curieuse en ce que les Français baptisèrent de son nom toutes les terres cuites et émaillées qu'ils rencontrèrent. Le génie français excelle dans ces tyrannies qui sont si agréablement impertinentes, qu’après s’en être un peu indigné, le monde entier linit toujours par les adopter. Les produits de Faenza ont une tournure archaïque très-particulière; ils sont le plus souvent décorés de grotesques qui s’enlèvent eu clair sur un fond bleu ou jaune, et sont filés avec une adresse et une finesse de pinceau surprenantes. Le Louvre possède, entre autres, un joli chauffemains en forme de livre à fermoir : on introduisait l’eau bouillante par le milieu, et pendant les ofïiccs on ne quittait point les précieuses heures; deux trous passés près des tranche- lils — car la reliure simule parfaitement une reliure véritable — étaient destinés à recevoir un cordon pour porter en bandouillère l’hypocrite chaufferette.

Mais avant de citer, même sommairement, les principales fabriques, puisque nous venons de dire l’origine du mot « faïence, » feuilletons le livre d’un potier de Castel Durante qui nous promènera pour un instant au milieu même des ateliers où on la pétrissait, la décorait, la cuisait et même où on la vendait : ce livre, que M. Claudius Popelin , peintre et éraaillcur d'un réel mérite a traduit en imitation du vieux langage, c’est l’/lrf du potier, deCyprian l’iccolpasso. Il l’écrivait en I. Vf 8, dix ans après l’avénement deGuidobaldo II, Fellro délia Itovcre. Ce seigneur de

Pesaro et de Sinigaglia, de Montefeltre et de Castel Durante, comte et préfet de Home, quatrième duc d’Urbin, protégea avec des vues supérieures cet art de la décoration des majoliques qu’Alplionse d’Este avait tenu en si grande importance qu’il avait mis, ainsi que l’on pourrait dire, la main à la pète et «couru la fortune des beaux secrets» en découvrant le fameux blanc des ducs de Ferrare ; il réunit tout ce qu’il put des dessins originaux de Hapbaê) ou des gravures d’après son œuvre, excita les savants qu’il entretenait à composer d’ingénieuses sentences et lixa clic/, lui le vénitien Battista Franco dont le dessin redondant fut si bien traduit par les céramistes. C’est de ses fabriques que sortit celte pharmacie de lairette qui forme une des suites de curiosités d’art décoratif les plus complètes que nous ait léguées la Itcnaissance.

Le livre de Piccolpasso est divisé en trois parties : il nous apprend comment les dépôts terreux recueillis en été dams le lit des torrents qui descendent des Apennins étaient mis en tas, délavés par les pluies, nettoyés, pétris et conservés en |iains. Les terres les plus anciennes devenaient les meilleures. Les pains étaient façonnés sur des tours assez semblables à ceux que nous reproduisons page 08 et dont l’un est mis en mouvement par le pied et l’autre par la main. Les coupes gaufrées et les vases de prolil irrégulier sont moulés sur des formes en piètre, en deux parties que l’on réunit et que l'on colle à l’aide d’une terre trèsliquide appelée barbotinc. Les pièces préalablement séchées à l’air reçoivent une première cuisson et deviennent des biscuits : elles prennent l’émail en étant plongées dans un baquet plein d’émail liquide qui desséché ressemble à une grosse farine. C'est sur cet émail cru que le céramiste applique ses couleurs, mélangées

avec ce qu'on appelle un fondant, à l’aide d'un pinceau long et souple, du premier coup cl sans qu’il y ait guère de retouche possible. L'émail était alors composé d’étain de Flandre. Piccolpasso, dans le dessin que nous avons fait reproduire d’après ceux qui

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potier durât) tiuois du sciiiême siècle.

accompagnent la traduction française de son traité et que nous 11e connaissons malheureusement que de seconde main, nous montre l’attitude même des décorateurs, les modèles dont ils se servaient, la liste des prix auxquels ils vendaient la douzaine d’assiettes ou de plats. Les pièces [teintes étaient plongées dans la couverte, dite alors marzoeollo, enfermées dans des cassettes et portées au four. Dans ces cassettes, caisses cylindriques en terre percées de trous

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latéraux, les pièces sont placées la peinture en bas [«orque les cendres ou les charbons ne puissent s’y déposer; comme une cassette peut contenir plusieurs [dais ou assiettes, on les isole en les superposant au moyen de petits cènes de terre que l’on appelle des tassclles et dont on reconnaît facilement les traces après que la cuisson a été obtenue. Les rehauts métalliques, les lustres n’étaient posés qu’à une troisième cuisson ; peul-clrc étaient-ils

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Fabrique de Ferra IV- — Collet' Itou du baron Alphonse de lUrfhschil.I.

des secrets jalousement gardés par les ouvriers qui les avaient découverts ou sc les étaient transmis à de certaines conditions.

Le livre de l’iccolpasso nous donne aussi la nomenclature des termes employés pour désigner les décors et les prix auqucls le fabricant pouvait les livrer : les « trophées » se composaient d’attributs de guerre ou de musique ; on les faisait surtout à Ul bino ; les «arabesques,» généralement sur fond blanc, venaient de Venise et de Gènes ; les « chesnaies, » branches de chênes chargées

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de glands, en usage chez nous pour la vénération el obligation i|u‘avons à tlrlle llovere à l'nnihir duquel nous vivons hcureuseinenl»; les « grotesques » ligures enlacées el grimaçantes qui n'étaient déjà plus guéri- île mode ; « les feuilles, Heurs, Iruils » ; les « feuilles à la douzaine » décor rapide et Ihiii marché qui tenait

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toute la surface du plat; les u pavsages» de \enise, de délies el de daslel Du l'ante et qui valaient tî livres le cent; les « |mreclaines » el les « traits, >■ décors légers el lins qui ropjirlleill les nielles et les marges des manuscrits persans; les « hlanc-surhlancs » qui font l’elïet d'une guipure emprisonnée dans la pâte el transparaissant sous la rouverte: les n quartiers » qui divisaient le

CHKKS-ÜlEUVItE 11 K S MHS INIIÜSTIIIKI-S.

décor en portions tranchées; les « groupes avec ou sans fonds» el enlin les « candélabres, » décor à ligures grotesques, qui, sur des plaques, peut-être s’attachaient au mur, derrière la cire, [wur eu renvoyer la lumière, comme on lit plus tard avec des glaces de Venise gravées.

Un potier vient de nous introduire dans scs faïenceries, un antiquaire va nous parlera son tour à un point de vue moins sjécial ; c’est Giambattista Passeri, de Pesaro. Il écrivait dans la seconde moitiédu dix-huitième siècle. Il avait réuni des notes considérables sur les vases étrusques et des dessins, lorsqu’eu visitant les cabinets des curieux et en recueillant lui-même des majoliques, il s’éprit d’un bel amour pour un art et une industrie qui avaient illustré sa province. Il entreprit d’en écrire l’histoire avec une ardeur patriotique, (pii parlais le rendit injuste pour les autres centres, mais c’est dans son travail que les écrivains modernes ont allumé le llamlieau qui devait les guider dans leurs travaux. 11 s'est servi lui-même du travail de Piccolpasso, mais son livra est celui d’un homme du monde qui égaye volontiers l’aridité de son programme |>ar d’ingénieuses excursions.

(■iamhallisla Passeri lait remonter aux premières années du quinzième siècle la floraison de l’art de la majoliquc à Pesaro, el avance qu’il se perfectionna cinquante ans plus lard sous le. gouvernement des Sforza. On y faisait alors ce qu’il nomme de « l’inveslrialura » ou demi-majolique. Dans le seizième siècle, l’invention de la majoliquc line en porta le succès à son apogée.

Passeri jiarle ensuite d’un procédé qui a produit des merveilles; c’est celui du pavage émaillé, absolument différent du pavage

FAÏENCE EMAILLEE. 8â

incrusté dont nous avons parlé plus liant à propos du moyen Age français. I.e pavage de la cathédrale de Sienne en est un des plus célèbres exemples. C’était une série de carreaux sur lesquels on [H'ignait |>ar fragments une composition, si compliquée et si vaste qu’elle fût, et qui juxtaposés formaient tableau. De nos jours on a repris ce procédé non sms succès. Nos lecteurs peuvent voir, appliquée au mur, dans la cour de l’ficule des Beaux-Arts, une grande luajulique faite de carreaux rapportés : elle a été peinte et cuite par un des frères Italie à qui l’on doit de ladies copies d’après les fresques de Raphaël. Quel que soit le mérite de cette reproduction, il eût été beaucoup plus logique d’eu faire le pavage de la salle d’uue chapelle ou d'une salle d’études que le revêtement d’un mur dans une cour.

Après avoir cité les mérites des artistes dont IcsducsGuidubaldi s’étaient institués les protecteurs, tel que liai lista Franco, ou dont ils avaient lait reproduire les œuvres, telsqueTimotcoYiti, Raphaël et ses élèves, l’asseri énumère les sujets choisis dans l’histoire, dans la Bible et dans la poésie grecque on latine. «Recette connaissance je déduis deux choses, ajoute-t-il : la première que des hommes savants présidaient aux travaux; l’autre que les peintures ne se faisaient pas seulement par pure décoration et comme chose belle ; mais pour instruire les personnes dans toutes les choses qu'un homme cultivé ne peut ni ne doit ignorer, et qui peuvent concourir aux bonnes mœurs par l’exemple de laits vertueux. »

Plus loin il nous indique la destination de toute cette belle faïencerie que nous alignons uniformément dans nos vitrines et la raison de ses déçois : «Anciennement, on avait coutume, chez notre nation, de l'aiie des présents de vaisselle, et particulièrement de plats avec

OllEKS-D'tKUVHE DES ARTS INDUSTRIELS.

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<] (i(‘lqut' galanterie dessus, et ces plats devaient cire peints en rapport avec la cirennslancc |H)ur Impiellc on les dniniail cl la persnnno ipii devait les recevoir. Il y avait surtout line espère de petits bassins qu'on pourrait appeler « anialorii, » sur lesquels

le- jeunes liances taisaient taire au naturel le |mrlruil de leurs inailresscsel qu’ils leur envoyaient eu présent avec quelques friandises comme fruits, bonbons, ou quelque autre chose. Kl l'on prenait cela en grande faveur et comme gage de constance. »

liage fragile, faveur ironique! Après avoir cité des plais à fruits qui trahissaient le portrait, le nom et les qualités de la hien-aiméc: Camilla bclla! Lucia dira!... Passer! ajoute naïvement : «On lit le nom de Philomèle sur un autre, malheureusement troué au milieu par quelque déplaisir de la doimdla et converti en trappe à souris. •>

Ou envoyailaussi au\ jeunes tilles, pendant les cérémonies et les liais, des cou fil lires sur de petits plats ronds au fond desquels un Oupidon danse et frappe des cymbales. |,es municipalités commandaient pour leurs crédences des services à leurs armes, Pour les noces, on exigeait du initier de choisir parmi les fables de la mvlliologie quelqu’un des mille déguisements deJupiler. Pour les accouchées, on modelait aussi tout exprès de grands vases d’un beau dessin qu’on leur présentait dans leur lit ; « ils se démontaient eu sept on huit pièces, de forme, de dimension et d’usage divers : uneécuelle à soupe, une tasse à bouillon, un petit plat pour les teufs, etc., qui après avoir servi se replaçaient dans la forme première du vase. •> (les pièces peintes à l’extérieur et à l'intérieur avec un soin particulier, représentaient la naissance des dieux et îles bénis, ou des choses faisant allusion à cet événement. Sur les bassins à se laver, on plaçait toujours des nymphes au bain ou des triomphes des divinités marines. « Le très-éminent seigneur cardinal l.inli envoya en présent au très-éminent seigneur cardinal Gorsiui, une conque à laver sur laquelle on voyait représentée d’une manière symbolique la venue à Pesaro de madame Vittoria, épouse du duc GuidTbahlo, sous la forme d’une déesse marine, accompagnée de nymphes et de tritons, choses dont on ne pouvait voir de plus belles et de mieux entendues. »

8fi

L’histoire des centres importants de la céramique italienne a fait dans ces dernières années de grands pas. Les documents originaux sont venus corroborer certaines attributions. Une marque bien lue, bien établie a permis de grouper autour de la pièce sous le re-

Fabrique «ITriiinn. — finlbrlirwi tic M. Duliiii.

vers de laquelle on la déchiffrait toute une série de produits qui avaient entre eux par l'aspect, le dessin, le Ion, des airs de parenté. Certaines fabriques, presque inconnues, ont surgi tout à coup et ont brusquement fait prime sur ce terrain qu’on ne saurait com-

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