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sur Bossui't, au sujet de la querelle du qiiiélisme. Poursuivi à Rome, avec un atliarneracnt incroyable, par l'abbé Bossuet, l'iudifjne neveu du <j|rand l'rêque de Meaux. Fénelon se vil frappé eu France d'un coup qui devait être pour lui plus sensible que tous les autres. Son neveu , l'abbé de Bcaumont , son ami le plus clier, l'abbé de Lan'jerjn , furent tous les deux privés de leur titre de sous-précepteur, et les deui sous-fjouverucurs du jeune prince reçurent l'ordre de quitter la cour. A celle nouvelle, le souverain pontife lui-même ne put maîtriser sa douloureuse indi- <{nation , et dans une audience accordée à 1 abbé de Clianterac, il disait :
- Expulvrunt nepotem , expukniiit consangnineitm , exputcrunt nmicos: Ils ont citasse son neveu, ils ont cbassé son parent, ils out cbassé ses amis! •
Peu do temps après, Rome prononçait une sentence contre le livre des Maximet , dont cerlaines propositions, sans être précisément hétérodoxes , présentaient cependant des tendances vraiment danfjereuscs. Fénelon allait monter en chaire '1699), lorsqu'il rcçnl cette nouvelle qui répondait si peu à son attente. Mul;>ré sa douleur, il conserva un tel empire sur lui-même, que, modifiant sur-le-champ le plan de son sermon, il prit pour texte la sonmission qui est due anx décisions de rK^lisc.
Dans un mandement, modèle de la plus touchante humilité, Fénelon disait : " A Dieu ne plaise qu'il soit parlé de nous, si ce n'est pour se
- souvenir que le pasteur a cru devoir être plus docile que la dernière ' brebis du troupeau , et qu'il n'a mis aucune borne à sa soumission ! -
Celte conduite ne désarma point tous les adversaires de Fénelon; mais ils furent obli<}és de se taire devant l'admiration du monde, et surtout devant ces paroles du vénérable Innocent XII ; a Peccarit excessu amoris dmni , sed vos peccalis de/eclu amoris proximi : Il a péché par excès d'amour pour Dieu, mais tous, tous avez péché par défaut d'amour pour le prochain ! ^
La puolication du Télèmaqve , soustrait à Fénelon par l'inGdélité d'un copiste, acheva de le perdre dans l'espiit de Louis XIV, à qui on avait réussi à persuader, malgré les prolestalions de l'archevêque, que ce livre était la satire de son rèjjne. Exilé à Cambrai, Fénelon y passa les dernières années de sa vie à pratiquer toutes les vertus d'un saint. Son adversaire , le duc de Saint-Simon, est forcé lui-même de rendre hommage k cet érêque digne des évêques des jours antiques : « Ses aumônes, ses vi- « sites épiscopales, réitérées plusieurs fois l'année, et qui lui lirent con-
- naître par lui-même à fond toutes les parties de son diocèse; la sagesse » et la douceur de son gouvernement, sa prédication fréquente dans la ' ville et dans les villages, la facilité de son accès, son humanité avecles = petits, sa politesse avec les autres, ses grâces naturelles, qui rehans- " saient le prix de tout ce qu'il disait et faisait, le firent adorer de son » peuple; et les prêtres, dont il se déclarait le père et le frère, et qu'il • traitait tout ainsi , le portaient tous dans leur cœur. -■
Les lettres de Fénelon, écrites à cette époque, et qui sont peut-être son plus beau titre de gloire, fout voir jusqu'où s'étendait son influence. Consulté par les politiques comme par les théologiens , oracle des âmes ferventes, il semblait avoir liérilé du grand rôle de Bossuet. On eût dit que, dans cet autre Augustin, la France allait retrouver un nouveau Suger, lorsque la mort soudaine du duc do Bourgogne vint briser toutes les espérances. Atterré par un tel (oup, Fénelon dit ce peu de mois .■ Tons mes liens sont rompus, rien ne m'attache plus à la (eire! Et en
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effet, moins de trois mois après, il terminait sa carrière traversée pir de si rudes épreuves , mais si pleine el si bien remplie.
Ici deiprait se terminer telle notice ; mais dans un livre comme le nôtre, il esl des faits qu'il est nécessaire d'expliquer, et des erreurs qu'il faut absolument détruire. Kénelon, au siècle dernier, a élé peint sous les couleurs les plus fausses , el dans une récente Histoire de la liltcralui c française, très-répandue dans les écoles, les plus graves accusations oui élé portées contre l'archevêque de Cambrai. Qu'y a-t-il de vrai, qu'y a-t-il de faux et dans les anciens panégyriques et dans les criliquc> modernes? C'est pour nous un devoir de le dire, et nous le dirons.
11 y a dans l'histoire du dix-huitième siècle un fait très-singulier, cl dont beaucoup de gens ne se rendent pas compte. Tandis que Bossuet , à qui il esl de mode à présent de sacrifier Fénelon , n'est pour les philosophe qu'un prèlre sans entrailles, qu'une sorte de complice des désordres el du despotisme de Louis \IV, l'archevêque de Cambrai, toujour.s représenté comme le siicresseur de Sacrale el de Marc-Aurèle , est au contraire l'objet de l'admiration universelle. On dirait qu'avant lui des milliers de saints n'avaient point pratiqué les plus sublimes vertus chrétiennes. Saint Vincent de Paul lui-même est délroné. L'idole du dixhuitième siè<le, ('est l'auleur du Tèlèmaque. Son image brille sur l'auld où l'on placera plus tard celles de Jean-Jacques et de Bernardin de Saint-Pierre. Or, comment expliquer cet étrange phénomène? Certes, si un homme devait être en bulle aux attaques des philosophes, c'était Fénelon, ce sulpicien si pieux et si mystique, ce directeur des protestantes converties, ce défenseur de l'infaillibilité du pape et de la bulle l nigenitits , ce prèlre^/«s docile que la dernière brebis du troupeau, te théologien notoirement ultramonlain , cet ami avéré des jésuites, qui recommandait à ses disciples de ne se point laisser ensorceler par Icx attraits de la géométrie qui éteindrait en eux l'esprit de grâce! Mais non; quelques mois de d'.^lembert, quelques lignes de Voltaire avaient suffi pour f.iire oublier tout tela. Agriculture et tolérance, tel est, en grande partie, le symbole de Fénelon selon d'.-Vlembert ; et , à ce propos, il demande des autels pour le citoyen qui a tant recominandé la première, et pour l'ércque quia tant pratiqué la seconde. Voltaire fait un pas de plus : j On a prétendu , dit-il, que ce grand homme avait des » sentimenls philosophiques différents de sa théologie. •
On a jyrétendu ! cela est bien vague ; mais il ne s'arrêtera pas à cette insinuation. Le chevalier de Ramsay, ce noble étranger converti par Fénelon , et qui , à chaque page de ses écrits , célèbre les vertus de son maître, le chevalier de Ramsay a écrit une lettre à Voltaire, et dans cette lettre, dont on cite le le^te anglais, il est dit que, si Fénelon étai: vé en Angleterre , il aurait déreloppé son génie, et donné iessnr à ses principes, que personne n'a connus. Ainsi, l'archevêque de Cambrai, chrétien à peu près aussi croyant qu'un Bolingbroke , aurait ramené à la vraie foi le prolislanl Ramsay, et cet homme d'un esprit si élevé se serait rendu aux principes de Fénelon sans les avoir jamais connus! Se peut-il rien imaginer de plus inadmissible? Au surplus, aux perfides insinuations de l'iiislorien du Siècle de Louis A/f ', voici une réponse péremptoire : c'est que, depuis Ramsay, les ouvrages alors manuscrits do Fénelon ont presque tous été publiés, et que, en religion, en philosophie, en politique, en histoire, les jjrincipes connus du grand évêque sont dignes de toute sa vie.
Nous arrivons mnintenant aux critiques modernes.
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On clierclierait vainement à noire époque, dans le camp des incrédules ou des indilTérenls , un entiiousiasie à la façon de Rousseau, qui aurait voulu être le laquais de iarcherèque de Cambrai pour mériter d'être son valet de chambre. On connaît aujourd'hui les doctrines de Fénelon, el par ce qu'en a dit le comte de Maislre, et par les travaux du cardinal de Bausset etdcl'abbé Gossclin. On s'est enfin avisé, en relisant Tèlèmaque , que les principes de l'auteur sont tout différents de ceux qu'un lui prûlail. Dans ce livre, en effet, on ne saurait trouver une phrase. un mot qui autorise à croire qu'acec l'agriculture , le commerce et la tolérance, on se pourrait aisément passer de l'Évangile. Ce qui y éclate , au contraire, ce sont des principes comme ceux-ci : que les devoirs principaux des rois consislcîil à être soumis à la religion, sans jamais entreprendre de la régler ; qu'ils doivent laisser aux prêtres plci7ie liberté de décider, en matière religieuse, et se borner à réprimer ceux qiii n'obéiraient pas au jugement de ces prêtres, quand il est prononcé ; c/ue les 2}hilosophes idolâtres d'eux-mêmes sont punis auxenfers, elquc toutrsles vertus qui n'ont pas le culte de la Divinité pour principe et jiour fin ne sont qu'un orgueil impie. Aussi , par une manœuvre incessamment répétée à travers les siècles, en est-on venu à inventer un Bossuet rationaliste pour l'opposer au grand évêque , dont on prétend faire un théologien chimérique. Ce mot, qui sert de base à toute une théorie qu'on a développée dans une Bévue, puis dans un livre, puis au sein des écoles, ce mot, c'est Voltaire qui le premier l'a prononcé. Voici l'histoire qu'il raconte :
" Le roi voulut avoir une conversation avec le nouvel archevêque (Fé- «nclon) sur ses principes de politique. Fénelon, plein de ses idées, "laissa entrevoir au roi une partie de ces principes, qu'il développa » ensuite dans les endroits du Télétnaque où il traite du gouvernement... » Mais le roi, après la conversation, dit qu'il avait entretenu le plus bel « esprit et le plu.s chimérique de son royaume. » Après en avoir appelé, selon sa coutume, à ses autorités, c'est-à-dire à M. de Malézicux et au cardinal de Fleury (les témoins ne manquent jamais à Voltaire), l'historien ajoute :
" Depuis cette conversation , le roi crut que Fénelon était atissi romanesque en religion qu'en politique. "
Or, cette assertion, qui n'a d'autre garant que Voltaire, et qui a été repoussée comme suspecte par le cardinal de Bausset, cette assertion peut-elle avoir quelque fondement? Pour affirmer le contraire, un peu de réflexion suffit. Eh quoi! Fénelon, dont le tact, la finesse, l'habileté sont attestés par tous les contemporains; qui joignait, dit Saint-Simon, la prudence du serpent à la douceur de la colombe , " et ne voulait jamais avoir plus d'esprit que ceux à qui il parlait, » Fénelon, à première vue (et plus de quatre ans avant la composition du Télémaque) , aurait exposé devant le grand roi, si absolu clans ses idées, je ne sais quels systèmes sur la politique, à laquelle il était resté étranger jusqu'alors ! Quoi ! deux années avant la publication du livre des Maximes , et à une époque où Fénelon jouissait de toute la faveur de Louis XIV, ce prince aurait porté un pareil jugement sur l'homme dont il venait de faire un archevêque ! Et lui, le roi très-chrétien malgré de déplorables égarements, il aurait laissé l'éducation de son petit-fils, la direction de sa conscience et de son âme, entre les mains de ce précepteur chimérique , de ce bel-esprit qui était aussi romanesque en religion qu'eu politique ! Cela est absolument inadmissible. Au surplus , alors même que le grand roi eût prononcé les paroles qu'on lui prête , faudrait-il donc juger Fénelon théologien d'après
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Louis XIV plutôt qne d'après les tliëologicns? Ce serait admettre eu quelque sorte l'infaillibilité du roi »prùs avoir mé rinfaillibililé du pape. Mais passons : sur la théologie comme sur la politique de Fëoelon, les hommes les plus compétents ont prononcé au arrêt qui ne sera point cassé.
Pour les hommes d'Kt.it les plus éminents. Fénelon , loin d'être un esprit chimérique en politique, a devancé l'opinion de l'Europe dans la plupart de ses ju,'(enienls . et l'une des idées auxquelles il attachait le plus de prix, celle de la formation d'états provinciaux dans toute la France, aurait pu, a dit un illustre écrivain de notre temps, épargner dans l'origine bien des maux à la France '. Quant à la théologie de Fénelon , les opinions sont plus arrêtées encore : les plus doctes dans le clerfjë de France déclarent que le rang de ce grand homme n'est point inférieur à celui de Bossuet lui-même.
• Contemplez, disait naguère un savant Religieux, contemplez au mi- » lieu des grands génies du dix-:;eplième siècle, cet homme admirable, ses
• parfaites proportions, sa solide attitude dans le vrai; plus abondant, » plus lumineux que Descartes sur la théorie des idées et de la raison; > plus exact, sans comparaison, que Leibniz sur celle de l'inGni ; évitant
• et les amères tristesses de Pascal, qui semble maudire la nature, et les » brillants excès de Malebranclie , qui croit que notre raison naturelle ■• est la vue même de Dieu: plus absolu, plus clairvoyant que la plupart » contre le panthéisme et les sophistes; plus ferme, plus décidé con- » tre l'erreur du jansénisme que Bossuet lui-même, qui quelquefois ' semble hésiter; plus vrai encore que Bossuet sur la théorie du pouvoir " et de la liberté, et sur la grande question des rapports de l'Eglise à 1 1 Etat..; admirable par sa science mystique, qu'il enseigne à Bossuet, 'jour par jour, jusqu'à faire un niailrc accompli de ce sublime élève; i: plus aimable, plus allrayaut que tous par l'heureuse proportion de sou
- courage, de son intelligence et de sa liberté ; le seul euGn dont l'auréole, ■' après celle de saint Vincent de Paul, soit demeurée à travers les siè- X cics lisible à tous les yeux; contemplez tous ces traits de la parfaite » beauté humaine, et voyez si ces glorieuses prééminences ne semblent
- pas réaliser le mot de l'Evangile : Celui qui s'humilie sera élevé! »
Le docte et vénérable abbé Gosselin , qui, depuis plus de trente ans, recherche et public les ouvrages de Fénelon, l'abbé Gosselin, dans son excellente Histoire littéraire de l'archevêque de Cambrai , n'a point tenu on autre langage. Après de telles paroles dites par de tels hommes, nous n'ajouterons pas un mot. Laissons passer d'impuissantes attaques; plus que jamais convaincus des sublimes vertus de Fénelon , sachons profiter des admirables travaux du grand théologien , du profond philosophe , de l'immortel écrivain ' A. de C.
Dieu révélé par la nature.
Je ne puis ouvrir les yeux sans admirer l'art qui éclate dans toute la nature. Le moindre coup d'ceil sufflt pour apercevoir la main qui fait tout.
* Vnye? dans la Biographie universelle le remarquable article de M. VillemaiD sDr FcDelou.
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Les hommes les moins exercés au raisonnement, et les plus attachés aux préjugés sensibles ' , peuvent d'un seul regard découvrir Celui qui se peint dans tous ses ouvrages. La puissance et la sagesse qu'il a marquées dans tont ce qu'il a fait se font voir comme dans un miroir à ceux qui ne le peuvent contempler dans sa propre idée ^. C'est une philosophie sensible et populaire, dont tout homme sans passions et sans préjugés est capable.
Toute la nature montre l'art infini de sou auteur. Quand je parle d'un art, je veux dire un assemblage de moyens choisis tout exprès pour parvenir à une fin précise. C'est un ordre, un arrangement, une industrie, un dessin suivi. Le hasard est tout au contraire une cause aveugle et nécessaire, qui ne prépare, qui n'arrange, qui ne choisit rien , et qui n'a ni volonté ni intelligence. Or je soutiens que l'univers porte le caractère d'une cause infiniment puissante et industrieuse. Je soutiens que le hasard, c'est-à-dire le concours aveugle et fortuit des causes nécessaires et privées de raison, ne peut avoir formé ce tout. C'est ici qu'il est bon de rappeler les célèbres comparaisons des anciens.
Qui croira que V Iliade d'Homère, ce poëme si parfait, n'ait jamais été composé pai' un effort du génie d'un grand poëte, et que les caractères de l'alphabet ayant été jetés en confusion ', un coup de pur hasard , comme un coup de dés, ail assemblé toutes les lettres précisément dans l'arrangement nécessaire pour décrire, dans des vers pleins d'harmonie et de variété, tant de grands événements ; pour les placer et pour les lier tous si bien ensemble; pour peindre chaque objet avec tout ce qu'il a de phis gracieux, de plus noble et de plus touchant ; enfin pour faire parler chaque personnage selon son langage, d'une manière si naïve et si passionnée? Qu'on raisonne et qu'on subtilise tant qu'on voudra, jamais on ne persuadera à un homme sensé que ['Iliade n'ait point d'autre auteur que le hasard. Cicéron en disait autant des Annales d'Ennius; et il ajoutait que le hasard ne ferait jamais un seul vers, bien loin de faire tout un poëme. Pourquoi donc cet homme sensé croirait-il de l'univers, sans doute encore plus merveilleux que V Iliade , ce que son bon
1 Aux préjugés des sens.
2 C'est-à-dire dans son essence.
^ Kn désordre.
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sens ne lui permettra jamais de croire de ce poëme? Mais passons à autre une comparaison qui est de saint Grégoire de Xazianze.
Si nous entendions dans une chambre, derrière un rideau, un inslrunient doux et harmonieux, croirions-nous que l( hasard, sans aucune main d'iiomme, pût avoir formé ccl instrument? Dirions-nous que les cordes d'un violon seraient venues se ranger et s'étendre sur un bois dont les pièces se seraient collées ensemble, pour former une cavité, avec des ouvertures régulières? Soutiendrions-nous que l'archet, formé sans art, serait touché par le vent pour toucher chaque cordf si diversement et avec tant de justesse? Quel esprit raisonnable pourrait douter sérieusement si une main d'homme toucherait cet instrument avec tant d'harmonie? ne s'écrierait qu'une main savante le toucherait * ? Xe nous lassons pas de faire sentir la même vérité.
Qui trouverait dans une île déserte et inconnue à tous les hommes une belle statue de marbre, dirait aussitôt : Sans doute, il y a eu ici autrefois des hommes. Je reconnais la main d'un habile sculpteur ; j'admire avec quelle délicatesse il a su proportionner tous les membres de ce corps, pour leur donner tant de beauté, de grâce, de majesté, de vie, de tendresse, de mouvement et d'action.
Que répondrait un homme si quelqu'un s'avisait de lui dire : Xon, un sculpteur ne flt jamais cette statue. Elle est faite , il est vrai, selon le goût le plus exquis et dans les règles de la perfection ; mais c'est le hasard tout seul qui l'a faite. Parmi tant de morceaux de marbre, il y en a eu un qui s'est formé ainsi de lui-même ; les pluies et les vents l'ont détaché de la montagne; un orage très-violent l'a jeté tout droit sur ce piédestal, qui s'était préparé de lui-même dans cette place. G est un Apollon parfait comme celui du Belvédère. C'est une Vénus qui égale celle de Médicis. G'est un Hercule qui ressemble à celui de Farnèse. Vous croiriez, il est vrai, que cette figure marche, qu'elle vit, qu'elle pense et qu'elle va parler : mais elle ne doit rien à l'art, et c'est un coup du hasard qui la si bien finie et placée.
Si l'on avait devant les yeux un grand tableau qui représentât, par exemple, le passage de la mer Rouge avec Moïse,
' On dirait aujourd'hui le touche.
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à la voix duquel les eaux se fendent, et s'élèvent comme deux murs, pour faire passer les Israélites à pied sec et au travers des abtmes, on verrait d'un côté cette multitude innombrable de peuple, pleine de confiance et de joie, levant les mains au ciel ; de l'autre côté, l'on apercevrait Pharaon avec les Egyptiens, pleins de trouble et d'effroi à la vue des vagues qui se rassembleraient pour les engloutir. En vérité, où serait l'homme qui osât dire qu'une servante barbouillant au hasard cette toile avec un balai, les couleurs se seraient rangées d'elles-mêmes pour former ce vif coloris, ces attitudes si variées, ces airs de tôtc si passionnés, cette belle ordonnance de figures en si grand nombre, sans confusion, cet accommodement de draperies, ces distributions de lumière, ces dégradations de couleurs, cette exacte perspective, enfin tout ce que le plus beau génie d'un peintre peut rassembler? Encore, s'il n'était question que d'un peu d'écume à la bouche d'un cheval, j'avoue, suivant l'histoire qu'on en raconte, et que je suppose sans l'examiner, qu'un coup de pinceau jeté de dépit par le peintre pourrait, une seule fois dans la suite des siècles, la bien représenter. Mais au moins le peintre avait-il déjà choisi avec dessein les couleurs les plus propres à représenter cette écume pour les préparer au bout du pinceau. Ainsi ce n'est qu'un peu de hasard qui a achevé ce que l'art avait déjà commencé. De plus, cet ouvrage de l'art et du hasard tout ensemble n'était qu'un peu d'écume , objet confus et propre à faire honneur à un coup de hasard, objet informe qui ne demande qu'un peu de couleur blanchâtre échappée au pinceau, sans aucune figuie précise ni aucune correction de dessin. Quelle comparaison de cette écume avec tout un dessin d'histoire suivie, où l'imagination la plus féconde et le génie le plus hardi, étant soutenus par la science des règles, suffisent à peine pour composer un tableau excellent !
Après ces comparaisons , sur lesquelles je prie le lecteur de se consulter simplement lui-même, sans raisonner, je crois qu'il est temps d'entrer dans le détail de la nature *. Je ne prétends pas la pénétrer tout entière. Qui le pourrait ? Je ne prétends même entrer dans aucune discussion de physique. Ces discussions supposeraient certaines con-
' C'est à-dire d'examiner en détail les œuvres de la nature.
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naissances approfondies que heaut-oup de gens d'esprit u oui jamais acquises ; et je ne veuv leur proposer que le simjiic coup d'œiï de la face de la nature : je ne veux leur parler que de ce que tout le inonde sait, et qui ne demande qu'un peu d'attention tranquille et sérieuse.
Arrêtons-nous d'abord au jjrand objet qui attire nos premiers reyards; je veux dire la structure générale de l'univers. Jetons les yeux sur cette terre qui nous porte; regardons cette voûte immense des cieux qui nous environnent , et ces astres qui nous éclairent. Ln homme qui vit sans v<'flexion ne pense qu'aux espaces qui sont auprès de lui, ou qui ont quelque rapport ù ses besoins. Il ne regarde la tenc que comme le plancher de sa chambre, et le soleil qui l'cclaire pendant le jour que comme la bougie qui l'éclairi' pendant la nuit. Ses pensées se renferment dans le lien étroit qu'il habite. Au contraire l'homme accoutumé à faire des réflexions étend ses regards plus loin, et considère a\(i curiosité les abîmes presque infinis, dont il est environné de toutes parts. Ln vaste royaume ne lui paraît alors qu'un petit coin de terre ; la terre elle-même n'est à ses yeux qu'un point dans la masse de l'univers; et il admire de s'y voir placé, sans savoir comment il y a été mis.
Qu'est-ce qui a suspendu ce globe de la terre , qui •>! immobile ' ? qu'est-ce qui en a posé les fondements? Rioii n'est, ce semble, plus vil qu'elle; les plus malheureux la foulent aux pieds. Mais c'est pourtant pour la posséder qu'on donne les plus grands trésors. Si elle était plus dure, l'homnir ne pourrait en ouvrir le sein pour la cultiver; si elle était moins dure, elle ne pourrait le porter, il enfoncerait partout, comme il enfonce dans le sable ou dans un bourbier. C'est du sein inépuisable de la terre que sort tout ce qu'il j a de plus précieux. Cette masse informe , vile et grossièrr prend toutes les formes les plus diverses ; et elle seule donne tour à tour tous les biens que nous lui demandons. Celle boue si sale se transforme en mille beaux objets qui charment les yeux. En une seule année elle devient branches, boutons, feuilles, fleurs, fruits et semences, pour renouveler ses libéralités en faveur des hommes. Rien ne l' épuise :
1 II est malhématiquement prouvé aujourd'hui que c'est la terre qui tourne autour du soleil ; mais cela n'ôle rien à la force du raisonnement de FéneloD.
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plus ou déchire ses entrailles, plus elle est libérale. Apn's tant de siècles, pendant lesquels tout est sorti d'elle , elle n'est point encore usée. Elle ne ressent aucune vieillesse: ses entrailles sont encore pleines des mêmes trésors. Mille générations ont passé dans son sein. Tout vieillit, excepté elle seule ; elle rajeunit chaque année au printemps. Elle ne manque pas aux hommes ; mais les hommes insensés se manquent à eux-mêmes en négli,q[eant de la cultiver. C'est par leur paresse et par leurs désordres qu'ils laissent croître les ronces et les épines en la place des vendanges et des moissons. Ils se disputent un bien qu'ils laissent perdre. Les conquérants laissent en friche la terre pour laquelle ils ont laissé périr tant de milliers d'hommes, et ont passé leur vie dans une si terrible agitation. Les hommes ont det-ant eux des terres immenses qui sont vides et incultes , et ils renversent le genre humain pour un coin de cette terre si négligée. La terre, si elle était bien cultivée, nourrirait bien plus d'hommes qu'elle n'en nourrit. L'inégalité même des terroirs, qui paraît d'abord un défaut, se tourne en ornement et en utilité. Les montagnes se sont élevées et les vallons sont descendus en la place que le Seigneur leur a mar^ quée. Ces diverses terres, suivant les divers aspects du soleil, ont leurs avantages. Dans ces profondes vallées on voit croître l'herbe fraîche pour nourrir les troupeaux. Auprès d'elles s'ouvrent de vastes campagnes revêtues de riches moissons. Ici des coteaux s'élèvent comme un amphithéâtre^ et sont couronnés de vignobles et d'arbres fruitiers; là, de hautes montugnes vont porter leur front glacé jusque dans ies nues, et les torrents qui en tombent sont les sources des rivières. Les rochers, qui montrent leur cime escarpée, sou^ tiennent la terre des montagnes , comme les os du corps humain en soutiennent les chairs. Cette variété fait le charme de.-; paysages , et en même temps elle satisfait aux divers besoins des peuples. Il n'y a point de terroir si ingrat qui n'ait quelque propriété, \on-seulement les terres noires et fertiles, mais encore les argileuses et les graveleuses récompensent l'homme de ses peines. Les marais desséchés deviennent fertiles , les sables ne couvrent d'ordinaire que la surface de la terre, et quand le laboureur a la patience d'enfoncer, il trouve un terroir neuf qui se fertilise à mesure qu'on le remue et qu'on l'oxposc aux rayons du soleil.
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Il n'y a prcsquf pas de terre enlièreiiient iiigratc , si rhoinmc ne se lasse point de la rennier pour l'exposer au soleil, et s'il ne lui demande que ce qu'elle est propre à porter. Au milieu des pierres et des rochers on trouve d'excellents pâturages; il y a dans leurs cavités des veines que les rayons du soleil pénètrent, et qui fournissent aux plantes, pour nourrir les troupeaux, des sucs très-savoureux. Les côtes mêmes qui paraissent les plus stériles et les plus sauvages offrent souvent des fruits délicieux, ou des remèdes très-salutaires, qui manquent dans les pays plus fertiles. D'ailleurs , c'est par un effet de la providence divine que nulle terre ne porte ce qui sert à la vie humaine; car le besoin invite les hommes au commerce, pour se donner mutuellement ce qui leur manque, et ce besoin est le lien naturel de la société entre les nations : autrement tous les peuples du monde seraient réduits à une seule sorte d'habits et d'aliments; rien ne les inviterait à se connaître et à s'entrevoir.
Tout ce que la terre produit, se corrompant, rentre dans son sein, et devient le germe d'une nouvelle fécondité. .Ainsi elle reprend tout ce qu'elle a donné pour le rendre encore. .Ainsi la corruption des plantes et les excréments des animaux qu'elle nourrit la nourrissent elle-même et perfectionnent sa fertilité. .Ainsi plus elle donne, plus elle reprend; elle ne s'épuise jamais, pourvu qu'on sache dans sa culture lui rendre ce qu'elle a donné. Tout sort de son sein , tout y rentre, et rien ne s'y perd. Toutes les semences qui y retournent se multiplient. Confiez à la terre des grains de blé, en se pourrissant * ils germent, et cette mère féconde nous rend avec usure plus d'épis qu'elle n'a reçu de grains. Creusez dans ses entrailles, vous y trouverez la pierre et le marbre pour les plus superbes édifices. Mais qui est-ce qui a renfermé tant de trésors dans son sein à condition qu'ils se reproduisent sans cesse? Voyez tant de métaux précieux et utiles, tant de minéraux destinés à la commodité de l'homme!
.Admirez les plantes qui naissent de la terre, elles fournissent des aliments aux sains et des remèdes aux malades. Leurs espèces et leurs vertus sont innombrables. Elles or-
1 On croyait encore à cette époque que les grains pourrissaient en terre.
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lient la terre, elles cloiiiicnt de la verdure, des fleurs odorilërantes et des fruits délicieux. Voyez-vous ces vastes forêts, qui paraissent aussi anciennes que le monde? Ces arbres s'enfoncent dans la (erre parleurs racines, comme leurs liranches s'élèvent vers le ciel. Leurs racines les défendent contre les vents et vont chercher, comme par de petits tuyaux souterrains, tous les sucs destinés à la nourriture de leur tige. La tige elle-même se r.evét d'une dure écorce, qui met le bois tendre à l'abri des injures de l'air. Les branches distribuent en divers canaux la sève que les racines avaient réunie dans le tronc. En été ces rameaux nous protègent de leur omi)re contre les rayons du soleil. En hiver ils nourrissent la flamme qui conserve en nous la chaleur naturelle. Leur bois n'est pas seulement utile pour le feu; c'est une matière douce, quoique solide et durable, à laquelle la main de l'homme donne sans peine toutes les formes qu'il lui plaît pour les plus grands ouvrages de l'architecture et de la navigation. De plus, les arbres fruitiers, en penchant leurs rameaux vers la terre, semblent offrir leurs fruits ou leurs graines, se préparent autour d'eux une nombreuse postérité. La plus faible plante, le moindre légume contient en petit volume, dans une graine, le germe de tout ce qui se déploie dans les plus hautes plantes et les plus grands arbres. La terre, qui ne change jamais, fait tous ces changements dans son sein.
Regardons maintenant ce qu'on appelle l'eau. C'est un corps liquide , clair et transparent. D'un côté, il coule, il échappe, il s'enfuit. De l'autre, il prend toutes les formes des corps qui l'environnent, n'en ayant aucune par luimême. Si l'eau était un peu plus raréfiée , elle deviendrait une espèce d air, toute la face de la terre serait sèche et stérile, il n'y aurait que des animaux volatiles, nulle espèce d'animal ne pourrait nager, nul poisson ne pourrait vivre , il n'y aurait aucun commerce par la navigation. Quelle main industrieuse a su épaissir leau en subtilisant l'air, et distinguer si bien ces deux espèces de corps fluides? Si l'eau était un peu plus raréfiée, elle ne pourrait plus soutenir ces prodigieux édifices flottants qu'on nomme vaisseaux, les corps les moins pesants s'enfonceraient d'abord dans l'eau. Qui est-ce qui a pris le soin de choisir une si juste conliguration de parties et un degré si précis de mouve-