‹ Chefs-d'œuvre des classiques français du 17e siècle, ou extraits de nos meilleurs écrivains en proseChapitre 27 sur 35 · FRANÇOIS DE SALIGXAC DE LAMOTHE · texte numérisé non relu

FRANÇOIS DE SALIGXAC DE LAMOTHE

(1651-niô).

Il n'est point dans rÉ;jlisc de France de nom plus grand que celui de Fcnclon. Si son yénie n'a pas l'énergie et l'éclat du génie de Bossuct; si on ne peut lui accorder que le second rang dans l'éloquence ; par l'ensemble harmonieux des dons les plus rares , par la richesse et la fécondité de sou imagination qui s'unit à la plus haute raison; par son style facile, coulant, plein de grâce et de douceur, sans exclure ui la force, ni la décision, l'archevêque de Cambrai a marqué à jamais sa place parmi les maîtres les plus illuslrcs de la litlérature française.

Xé au château de Fénelon, en Périgord , le 6 août 1651 , le jeune Salignac passa ses premières années chez son père , qui cultiva avec amour ce rejeton de sa vieillesse, plante délicate qui avait besoin, pour se fortifier et grandir, de l'air pur et de la solitude des champs. A douze ans, il fut envoyé à l'université de Cahors, puis, quelques années pins tard, à Paris, où il fit de tels progrès dans ses études, qu'à quinze ans il prêchait au collège du Plessis un sermon goûté par les juges les plus sérèrcs. Quoique l'auditoire du jeune bachelier fût moins brillant que celui de l'hôtel de Rambouillet, où Bossuet autrefois avait subi la même épreuve . l'éclat de ce début effraya le marquis de Fénelon ; et il se hâta de faire entrer son neveu au séminaire de Saint-Sulpice , alors, comme aujourd'hui , l'asile de la science et de la piété la plus solide , et dont la direction était confiée à l'abbé Tronson , le digne successeur du vénérable M. Olier. Ce fut dans cette sainte maison que Fénelon reçut les ordres sacrés. Chargé par M. Languet , curé de Saint-Sulpice , d'expliquer, les dimanches et les jours de fête, l'Écrilure sainte au peuple, il fit ses premiers pas dans celte carrière de l'enseignement, où, comme Bossuet , son maître et soc ami , il devait un jour, lui aussi , remplir auprès de l'héritier des rois le plus difficile des ministères. Au milieu de ces travaux obscurs, mais utiles et bénis, l'imagination du jeune lévite le transportait parfois au milieu des missionnaires du nouveau monde, et il aspirait à aller verser son sang sur cette terre saluée de loin par saint François-Xavier. Toutefois, ce projet n'ayant pu se réaliser, Fénelon demanda et obtint de son oncle, l'évèque de Sarlat, la permission de se joindre aux missions du Levant, où, depuis Godefroi de Bouillon jusqu'à nos jours , la France très-chrétienne a combattu si glorieusement avec la croix et avec l'épée. Dans une lettre écrite à Bossuct, en 1674, letlrc toute parfumée de la double poésie de la Bible et d'Homère, et qui déjà annonçait l'auteur du Télétnaque , Fénelon parlait CK ces termes de ses rêves et de ses espérances ;

« La Grèce^ entière s'ouvre devant moi; le Péloponèse respire en li- = berlé , et l'Église de Corinihc va refleurir : la voix de l'Apôtre s'y fera » entendre encore. Je me sens transporté dans ces beaux lieux et parmi

• les ruines précieuses, pour y recueillir l'esprit même de l'anliquilé. Je

• cherche cet aréopage où saint Paul annonça aux sages du monde le «Dieu inconnu... Je ne t'oublierai pas, ô ile de Pathmos , consacrée " par les célestes visions du disciple bicn-aimé... Mais le profane vient •■■ après le sacré, et je ne dédaigne pas de descendre au Pirée , où So-

• crate fait le plan de sa république , elc. , elc. ■<

458 FENELOX.

Cependant des n-floiious ulléiiourcs , et peul-i'lrc aussi les conseils rie Bossuet, qui, d'un coup il'œil, avait (leviné le jjrand homme, décidèrent Fénclon h remettre à une autre époque l'eiéculion de ses projets. Pendant dix ans il vécut loin du monde, dirijjeant la maison des iVoiirelles Converties , consacrant à l'étude de la tliéologic et des Pères tout le temps que ses fonctions lui laissaient. C'est à cette époque que fut composé le Traité de ièducniion des fiUeit. livre d'un sens si droit, d'une observation si profonde, et qui, réimprimé sans cesse, traduit dans toutes les langues, est resté comme la source de tout ce qui s'est écrit de vrai et de judicieux sur l'éducation. Le Traité du ministère de$ pasteurs, composé sons l'inspiration de Bossuet, suivit de près; travail aduiiribie qui allait enfin appeler l'attention de Loni» XIV sur le docte et brillant controversisle.

L.i Sainlon;je et le Poitou étaient en feu. Le protestantisme, avait fait de rapides progrès dans ces provinces. On y envoya donc Fénelon, avec un certain nombre d'auxiliaires dont on lui avait laissé le choix. Aussitôt la persuasion remplaça la violence. L'ap»ilre du Poitou parlait an cœur des populations abusées, et sa toix était écoulée. I^e plus grand nombre rentrèrent dans le sein de l'Eglise, et, chose remarquable, il lé;[nèrenl à leurs descendants un dévouement inébranlable à la religion que Fénelon leur avait appris à aimer. Il ne faut pas oublier, en effet, que ce sont les paysans du Poitou qui combattaient dans l'armée catholique de Cithelineau, et que c'est de h bouche de quelque descendant des convertis de Fénelon que partit cette réponse sublime au soldat républicain qui lui criait de rendre ses armes : — «Et toi, rends-moi mon Dien! ^

Fénclon , à son retour, avait repris ses modestes fonctions auprès des noiirelles catholiques , lorsque M. le due de Beauvilliers , nommé gouverneur dn petit-fils de Louis XIV, proposa et fit agréer ao roi, pour précepteur du jeune prince, le missionnaire de la Sainlonge et du Poitou.

Le pinceau inimitable de Saint-Simon a dessiné en quelques traits le portrait du duc de Bourgogne. C'était un caractère indomptable, nne nature farouche, cmelle même. Colère jusqu'aux derniers emportements, l'enfant avait l'orgueil d'un démon t Des hauteurs des cieux , il ne regardait les hommr-s que comme des atomes. - Mais peu d'années suffirent à Fénelon pour transformer cet effrayant naturel. ■■ Dieu aidant, c'est

- toujours Saint-Simon qui parle , l'œuvre fut accomplie ; et de cet

- abime sortit un prince affable, doux, modéré, patient, modeste, pc-

- nilcnt, humble et austère pour soi. -

On suif pas à pas, pour ainsi parler, dans les ouvrages de Fénelon, les progrès de cette éducation tout expérimentale, toute d'observation, de patience , de méthode. Comme Bossuet , l'archevêque de Cambrai est tont entier à sa mission; il n'étudie , il ne pense , il n'écrit que pour élever l'esprit, l'àme, le cœur de l'enfant royal. Ouvrages religieux, philosophiques , littéraires ; dialogues, fables, résumés historiques, tout est composé pour le besoin de chaque jour, pour extirper le germe d'une qualité dangereuse, pour développer une vertu naissante. De l'approbation du dehors, des applandissemenls du monde , le grand docteur n'a pas même la pensée. Comme Leibniz, il a compris que le levier du monde, c'est l'éducation, .^ussi, que de méditations, que delulles, que d'efforts.' et pourtant le moment était proche oîi Fénelon allait être frappé de la façon la plus inattendue et la plus terrible.

Nous n'avons pas à revenir ici sur ce qui a déjà été dit, dans la notice

Page 1