‹ Chefs-d'œuvre des classiques français du 17e siècle, ou extraits de nos meilleurs écrivains en proseChapitre 30 sur 35 · FE.VELOX. V7U · texte numérisé non relu

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Premier point.

Les eufants du siècle, prévenus des maximes duue politique profane, prétendent que l'Eglise ne saurait se passer du secours des princes et de la protection de leurs armes, surtout dans les pays où les hérétiques peuvent l'attaquer. Aveugles, qui veulent mesurer l'ouvrage de Dieu par celui des hommes ! C'est s'appuyer sur un bras de cliair ^ ; c'est anéantir la croix de Jésus-Christ ^. Croit-on que l'Epoux tout-puissant et fidèle dans ses promesses ne suffise pas à l'Epouse? Le ciel et la terre passeront, mais aucune de ses paroles ne passera jamais '. 0 hommes faibles et impuissants qu'on nonmie les rois et les princes du monde, vous n'avez qu'une force empruntée pour un peu de temps : l'Epoux (|ui vous la prête ne vous la confie qu'afin que vous serviez l'Epouse. Si vous manquiez à l'Epouse, vous manqueriez à l'Epoux même ; il saurait transporter son glaive en d'autres mains. Souvenez- vous que c'est lui qui est le prince des rois de la terre ', le roi invisible et immortel des siècles ^

Il est vrai qu'il est écrit que l'Eglise sucera le lait des nations, qu'elle sera allaitée de la mamelle des rois, qu'ils seront ses nourriciers, qu ils marcheront à la splendeur de .sa lumière naissante, que ses portes ne se fermeront ni jour ni nuit, afin qu'on lui apporte la force des peuples, et que les rois y soient amenés; mais il est dit aussi que les rois viendront, les yeux baissés vers la terre, se prosterner devant l'Eglise, qu'ds baiseront la poussière de ses pieds ®, que n'osant parler ils fermeront leur bouche devant son Ispoux, que toute nation et tout royaume qui ne sera point dans la servitude de cette nouvelle Jérusalem périra. Trop heureux doue les princes que Dieu daigne employer à la servir! Trop honorés ceux qu'il choisit pour une si glorieuse confiance !

Et maintenant, à rois, comprenez! instruisez-vous, ô juges de la terre! Servez le Seigneur avec crainte, et réjouissez-vous en lui avec tremblement, de peur que sa colère ne s'enflamme et que vous ne périssiez en vous égarant de la voie de la justice ' ! Dieu jaloux renverse les trônes

' Jéréœ. , xvn , 5, — - l Cor. , i , 17. — 3 Luc , xxi , 33. ^^ ^ Apoc, I, 5. — " I Tim. , i, 17. — ^ Is. , xlix , 23 et seq. — ' Ps. n, 10, 11, 12.

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des princes haulaitis, et il fait asseoir en leurs places des lioinmes doux et modérés; il fait sécher jusqu'aux racines des nations superbes, et il plante les humbles * pour les faire fleurir; il détruit jusque dans ses fondements toute puissance orgueilleuse; il en efface même la mémoire de dessus kl terre ^ ; toute chair est comme l'herbe, et sa gloire est comme une fleur des champs : dès que l'esprit du Seigneur souffle, cette herbe est desséchée, et cette fleur tombe '. Que les princes ne se vantent donc pas de protéger l'Eglise ; qu'ils ne se flattent pasjusqu'à croire qu'elle tomberait s'ils ne la portaient pas dans leurs mains. S'ils cessaient de la soutenir le Tout-Puissant la porterait \ selon les saints oracles. Jetons les yeux sur l'Eglise, c'est-à-dire sur cette société visible des enfants de Dieu , qui a été conservée dans tous les temps; c'est le royaume qui n'aura point de fin. Toutes les autres puissances s'élèvent et tombent ; après avoir étonné le monde, elles disparaissent. L'Eglise seule, malgré les tempêtes du dehors et les scandales du dedans, demeure immortelle. Pour vaincre elle ne fait que souffrir, et elle n'a point d'autres armes que la croix de son Epoux.

Considérons cette société sous Moïse : Pharaon la veut opprimer, les ténèbres deviennent palpables en Egypte, la terre s'y couvre d'insectes, la mer s'entr'ouvre , ses eaux suspendues s'élèvent comme deux murs, tout un peuple traverse l'abîme à pied sec; un pain descendu du ciel le nourrit au désert, l'homme parle à la pierre, et elle donne des torrents; tout est miracle pendant quarante années pour délivrer l'Eglise captive.

Hàlons-nous, passons aux Machabées. Les rois de Syrie persécutent l'Eglise; elle ne p3ut se résoudre à renouveler une alliance avec Rome et avec Sparte sans déclarer en esprit de foi qu'elle ne s'appuie que sur les promesses de son Epoux. Nous n'avons, disait Jonalhas ', aucun besoin de tous ces secours, ayant pour consolation les saints livres qui sont dans nos mains. Et en effet de quoi l'Eglise a-t-elle besoin ici-bas? Il ne lui faut que la grâce de son Epoux pour lui enfanter des élus; leur sang même est une semence qui les multiplie. Pourquoi mendierait-elle un secours hu-

* Luc, I, Ô2. — 2ps xïxiii, 17. — 3 is. j xl, 6, 7. — *ls. , ibid., \'2. — ^I Mach., XII, 9.

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main, elle qui se contente d'obéir, de souffrir, de mourir, son règne, qui est celui de son Epoux, n'étant point de ce monde, et tous ses biens étant au delà de cette vie?

Mais tournons nos regards vers l'Eglise que Rome païenne, cette Babylone enivrée du sang des martyrs, s'efforce de détruire. L'Eglise demeure libre dans les chaînes, et invincible au milieu des tourments. Dieu laisse ruisseler, pendant trois cents ans, le sang de ses enfants bien-aimés. Pourquoi croyez-vous qu'il le fasse? C'est pour convaincre le monde entier, par une si longue et si terrible expérience, que l'Eglise, comme suspendue entre le ciel et la terre, n'a besoin que de la main invisible dont elle est soutenue. Jamais elle ne fut si libre, si forte, si florissante, si féconde.

Que sont devenus ces Romains qui la persécutaient? Ce peuple, qui se vantait d'être le peuple roi, a été livré aux nations barbares; l'Empire éternel est tombé; Rome est ensevelie dans ses ruines avec ses faux dieux ; il n'en reste plus de mémoire que par une autre Rome sortie de ses cendres, qui, étant pure et sainte, est devenue à jamais le centre du royaume de Jésus-Christ.

Mais comment est-ce que l'Eglise a vaincu cette Rome victorieuse de l'univers? Ecoutons l'Apôtre * : « Ce qui est folie en Dieu est plus sage que tous les hommes; ce qui est faible en Dieu est plus fort qu'eux. » Voyez, mes frères, votre vocation ; car il n'y a point parmi vous beaucoup de sages selon la chair, ni beaucoup d'hommes puissants, ni beaucoup de nobles. Mais Dieu a choisi ce qui est insensé selon le monde pour confondre les sages, et il a choisi ce qui est faible dans le monde pour confondre ce qui est fort; il a choisi ce qui est bas et méprisable, et même ce qui n'est pas pour détruire ce qui est, afin que nulle chair ne se glorifie devant lui.

Qu'on ne nous vante donc plus ni une sagesse convaincue de folie, ni une puissance fragile et empruntée; qu'on ne nous parle plus que d'une faiblesse simple et humble , qui peut tout en Dieu seul; qu'on ne nous parle plus que de la folie de la croix. La jalousie de Dieu allait jusqu'à sembler exclure de l'Eglise, pendant ces siècles d'épreuve, tout ce qui aurait paru un secours humain ; Dieu, impénétrable dans

1 I Cor. , I, 25-28.

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ses consL-ils, voulait renverser tout ordre naturel. De là vient que Tertullien a paru douter si les Césars pouvaient devenir chrétiens '. Combien coùfa-t-il de sang et de lourmen(s aux fidèles pour montrer que l'Eglise ne tient à rien icibas ! Il Elle ne possède pour elle-même, dit saint Ambroise '■', que sa seule foi. » C est celte foi qui vainquit le monde.

Après ce spectacle de trois cents ans, Dieu se ressouvint enfin de ses anciennes promesses; il daigna faire aux maîtres du monde la grâce de les admettre aux pieds de son Epouse. Ils en devinrent les nourriciers, et il leur fut donné de baiser la poussière de ses pieds *. P'ut-ce un secours qui vint à propos pour soutenir l'Eglise ébranlée? Non , Celui qui l'avait soutenue pendant trois siècles, malgré les hommes, n'avait pas besoin de la faiblesse des hommes, déjà vaincus par elle, pour la soutenir. Mais ce fut un triomphe que l'Epoux voulut encore donner à l'Epouse après tant de victoires; ce fut non une ressource pour l'Eglise, mais une grâce et une miséricorde pour les empereurs. i< Ou'y a-t-il, disait saint Ambroise ', de plus glorieux pour l'empereur que d'être nommé le fils de l'Eglise? n

En vain quelqu'un dira que l'Eglise est dans l'Etat. L'Eglise, il est vrai, est dans l'Etat pour obéir au prince dans tout ce qui est temporel; mais, quoiqu'elle se trouve dans l'Etat, elle n'en dépend jamais pour aucune fonction spirituelle. Elle est en ce monde, mais c'est pour le convertir; elle est en ce monde, mais c'est pour le gouverner par rapport au salut. Elle use de ce monde en passant, comme n'eu usant pas; elle y est, comme Israël fut étranger et voyageur au milieu du désert; elle est déjà d un autre monde, qui est au-dessus de celui-ci. Le monde, en se soumetlaut à l'Eglise, n'a point acquis le droit de l'assujettir; les princes, en devenant les enfants de lEglise, ne sont point devenus ses maîtres ; ils doivent la servir, et non la dominer ; baiser la poussière de ses pieds, et non lui imposer le joug. L'empereur, disait saint Ambroise *, « est au dedans de r) l'Eglise; mais il n'est pas au-dessus d'elle. Le bon empe- :) reur cherche le secours de l'Eglise, et ne le rejette point. » L'Eglise demeura, sous les empereurs convertis, aussi libre

^Apol. , c. xxr. — 2 Up, iviii^ ad Valenlinian. cont. Sjmmacbuni, n° 16, op. t. II, p. 837. — ^Is. , ïlis, 23. — * Ep. m, in Serm, cont. .\nient. n. 36 op. t. p. 873. — •'' IbiiL

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qu'elle l'avait été sous les empereurs idolcàtrcs et persécuteurs. Elle continua de dire , an milieu de la plus profonde paix, ce que Tertullien disait pour elle pendant les persécutions : CI Xon te terremus , qui nec timemus ^ Nous ne sommes point à craindre pour vous, et nous ne vous crai- " gnons point. Mais prenez garde, ajoute-t-il , de ne combattre pas contre Dieu. » En effet, qu'y a-t-il de plus funeste à une puissance humaine, qui n'est que faiblesse, que d'attaquer le Tout-Puissant? Celui sur qui cette pierre tombe sera écrasé, et celui qui tombe sur elle se brisera ^. S'agit -il de l'ordre civil et politique, l'Eglise n'a garde d'ébranler les royaumes de la terre, elle qui tient dans ses mains les clefs du royaume du ciel. Elle ne désire rien de tout ce qui peut être vu : elle n'aspire qu'au royaume de son Epoux, qui est le sien; elle est pauvre et jalouse du trésor de sa pauvreté; elle est paisible, et c'est elle qui donne, au nom de l'Epoux, une paix que le monde ne peut ni donner ni oter; elle est patiente, et c'est par sa patience jusques à la mort de la croix qu'elle est invincible ; elle n'oublie jamais que son Epoux s'enfuit sur la montagne dès qu'on voulut le faire roi; elle se ressouvient qu'elle doit avoir en commun avec son Epoux la nudité et la croix, puisqu'il est l'homme des douleurs, l'homme écrasé dans l'infirmité •*, l'homme rassasié d'opprobres ''; elle ne veut qu'obéir; elle donne sans cesse l'exemple de la soumission et du zèle pour autorité légitime ; elle verserait tout son sang pour la soutenir. Ce serait pour elle un second martyre après celui qu'elle a enduré pour la foi. Princes, elle vous aime : elle prie nuit et jour pour vous; vous n'avez point de ressources plus assurées que sa fidélité. Outre qu'elle attire sur vos personnes et sur vos peuples les célestes bénédictions , elle inspire à vos peuples une affection à toute épreuve pour vos personnes , qui sont les images de Dieu ici-bas.

Si l'Eglise accepte les dons pieux et magnifiques que les princes lui font, ce n'est pas qu'elle veuille renoncer à la croix de son Epoux et jouir des richesses trompeuses : elle icuf seulement procurer aux princes le mérite de s'en dépouiller, elle ne veut s'en servir que pour orner la maison

' M Scapnl., c. vi. — 2Matlh., xxi , 44. — 3 Is., un, 3, 10. ' I.ament. m , 30.

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de Dieu, que pour faire subsister modeslemeut les ministres sacres, que pour nourrir les pauvres qui sont les sujets des princes. Elle cherche non les richesses des hommes , mais leur salut ; non ce qui est à eux , mais eux-mêmes. Elle n'accepte leurs offrandes périssables que pour leur donner les biens éternels.

Plutôt que de subir le joug des puissances du siècle et de perdre la liberté évangélique, elle rendrait tous les biens temporels qu'elle a reçus des princes. < Les terres de l'Eglise , » disait saint Ambroise* , payent le tribut, et, si l'empereur X veut ces terres, il a la puissance pour les prendre; aucun » de nous ne s'y oppose. Les aumônes des peuples suffiront » encore à nourrir les pauvres. Qu'on ne nous rende point » odieux par la possession où nous sommes de ces terres; I) qu'ils les prennent, si l'empereur les veut; je ne les don ne )i point, mais je ne les refuse pas. »

Mais s'agit-il du ministère spirituel, tJonné à l'Epouse immédiatement par le seul Epoux? L'Eglise l'exerce avec une entière indépendance des hommes. Jésus - Christ dit ^ : il Toute puissance m'a été donnée et dans le ciel et sur la terre. Allez donc; enseignez toutes les nations, les baptisant, ete. » C'est cette toute-puissance de l'Epoux qui passe à l'épouse et qui n'a aucune borne : toute créature sans exception y est soumise. Comme les pasteurs doivent donner aux peuples l'exemple de la plus parfaite soumission et de la pins inviolable fidélité aux princes pour le temporel, il faut aus.-^i que les princes, s'ils veulent être cbréliens, donnent aux peuples à leur tour l'exemple de la plus humble docilité et de la plus exacte obéissance aux pasteurs pour toutes les choses spirituelles. Tout ce que l'Eglise lie est lié; tout ce qu'elle remet est remis; tout ce qu'elle décide ici-bas est confirmiau ciel. Voilà la puissance décrite par le prophète Daniel.

« L'Ancien des jours, dit-il ', a donné le jugement an\ saints du Très -Haut, et le temps en est venu, et les sainis ont possédé la royauté. ;; Ensuite le prophète dépeint un roi puissant et impie qui proférera des blasphèmes et qui écrasera les saints du Très -Haut; il croira pouvoir changer les temps et les lois, et ils seront livrés dans sa main jusqu'à un

1 Ep. xir, Serm. cont. Auient., n. 3.3, op. f. II, p. 872.

2 Matth., xxm, 18. —3 Dan., vu, 22, 25, 26. 27.

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