‹ Chefs-d'œuvre des classiques français du 17e siècle, ou extraits de nos meilleurs écrivains en proseChapitre 31 sur 35 · F E MELON. 4S · texte numérisé non relu

F E MELON. 4S

temps, et à des temps, et à la moitié d'un temps. Et alors le juge sera assis, afin que la puissance lui soit enlevée, qu'il soit écrasé et qu'il périsse pour toujours; en sorte que la royauté, la puissance et la grandeur de la puissance sur tout ce qui est sous le ciel, soit donnée au peuple des saints du Très-Haut, dont le règne sera éternel, et tous les rois lui serviront et lui obéiront.

0 hommes! qui n'êtes qu'hommes, quoique la flatterie vous tente d'oublier l'humanité et de vous élever au- dessus d'elle , souvenez - vous que Dieu peut tout sur vous et qut^ vous ne pouvez rien contre lui. Troubler l'Eglise dans ses fonctions, c'est attaquer le Très-Haut dans ce qu'il a de plus cher, qui est son épouse; c'est blasphémer contre les promesses, c'est oser l'impossible, c'est vouloir renverser le règne éternel. Rois de la terre, vous vous ligueriez en vain contre le Seigneur et contre son Christ*; en vain vous renouvelleriez les persécutions : en les renouvelant, vous ne feriez que purifier l'Eglise et que ramener pour elle la beaulé de ses anciens jours; en vain vous diriez : « Rompons ses liens, et rejetons son joug! « Celui qui habite dans les cieux rirait de vos desseins. Le Seigneur a donné à son Fils toutes les nations comme son héritage, et les extrémités de la terre comme ce qu'il doit posséder en propre *. Si vous ne vous humiliez pas sous sa puissante main , il vous brisera comme des vases d'argile. La puissance sera enlevée à quiconque osera s'élever contre l'Eglise; ce n'est pas elle qui l'enlèvera, car elle ne sait que souffrir et prier. Mais, si les princes voulaient l'asservir, elle ouvrirait son sein; elle dirait : u Frappez! » Elle ajouterait, comme les apôtres : c< Jugez vous même devant Dieu s'il est juste de vous obéir plutôt qu'à lui ^. » Ici ce n'est pas moi qui parle; c'est le Saint-Esprit. Si les rois manquaient à la servir '' et à lui obéir, la puissance leur serait enlevée. Le Dieu des armées, sans qui on garderait en vain les villes, ne combattrait plus avec eux. \on-seulement les princes ne peuvent rien contre l'Eglise , mais encore ils ne peuvent rien pour elle , touchant le spirituel, qu'en lui obéissant. Il est vrai que le prince pieux et zélé est nommé u l'évêque du dehors et le protecteur des canons ^, » expressions que nous répéterons sans cesse avec > Ps. u, 2.-2 Ps. II , 3, 4, 8, 9. — 3 Acr. , iv, 19. — ^ Is. , i.x , 12. — ^ Kusel\ , Drtiln Constantini, lib. IV, cap. xxiv.

486 FENELON.

joie dans le sens modéré dos anciens qui s'en sont servis. .Mais l'évêquc du dehors ne doit jamais entreprendre lu fonction de celui du dedans. 11 se tient, le <]laive en main, à la porte du sanctuaire, mais il prend «jarde de n'y entrer pas. En même temps qu'il prolé;]e, il obéit; il protège les décisions, mais il n'en fait aucune. Voici les deux fonctions au.\quelles il se borne : la première est de maintenir l'Eglise en pleine liberté contre tous ses ennemis du dehors, afin qu'elle puisse au dedans, sans aucune gène, prononcer, décider, conduire, approuver, corriger, enfin abattre toute hauteur qui s'élève contre la science de Dieu ; la seconde est d'appuyer ces mêmes décisions dès qu'elles sont faites*, sans se permettre jamais sous aucun préte.ite de les interpréter. Cette protection des canons se tourne donc uniquement contre les ennemis de l'Eglise, c'est-à-dire contre les novateurs, contre les esprits indociles et contagieux, contre tous ceux qni refusent la correction. A Dieu ne plaise que le protecteur gouverne ni prévienne jamais en rien ce que l'Eglise réglera! Il attend, il écoute humblement, il croit sans hésiter, il obéit lui-même, et fait autant obéir par l'autorité de son exemple que par la puissance qu'il tient dans ses mains. Mais enfin le protecteur de la liberté ne la diminue jamais. Sa protection ne serait plus un secours, mais un joug déguisé, s'il voulait déterminer l'Eglise, au lieu de se laisser déterminer par elle. C'est par cet excès funeste que r .Angleterre a rompu le sacré lien de l'unité en voulant donner l'autorité de chef de l'Eglise au prince , qui ne doit jamais en être que le protecteur.

Quelque besoin que l'Eglise ait d'un prompt secours contre les hérésies et contre les abus, elle a encore plus besoin de conserver sa liberté. Quelque appui qu'elle reçoive des meilleurs princes , elle ne cesse jamais de dire avec l'Apôtre ^ : Je travaille jusqu'à souffrir les liens, comme si j'étais coupable; mais la parole de Dieu que nous annonçons n'est liée par aucune puissance humaine. C'est avec celte jalousie de l'indépendance pour le spirituel que saint Augustin disait à un proconsul, lors même qu'il se voyait exposé à la fureur des Donatistes : u Je ne voudrais pas que

1 " Serriant reges terr» Christo etiam leges ferendo pro Christo. > S. Ang. , ep. xciii , ad Vincent., n" 19, op. t. II, p. 239.

2 11 Tini..H, 9.

FENELOX. 487

» l'Eglise d'Afrique fût abattue jusqu'au point d'avoir be- » soin d'aucune puissance terrestre *. » Voilà le même esprit qui avait fait dire à saint Cyprien : « L'évéque, tenant )' dans ses mains l'Évangile de Dieu, peut être tué, mais )) non pas vaincu ^. » Voilà précisément le même principe de la liberté pour les deux états de l'Eglise. Saint Cyprien défend celte liberté contre la violence des persécuteurs, et saint Augustin la veut conserver avec précaution, même à l'égard des princes protecteurs, au milieu de la paix. Quelle force, quelle noblesse évangélique, quelle foi aux promesses de Jésus-Christ! 0 Dieu, donnez à votre Eglise des Cypriens, des .^ugustins, des pasteurs qui honorent le ministère, et qui fassent sentir à l'homme qu'ils sont les dispensateurs de vos mystères!

Au reste, quoique l'Eglise soit, parles promesses, audessus de tous les besoins et de tous les secours. Dieu ne dédaigne pourtant pas de la faire secourir par les princes ', Il les prépare de loin, il les forme, il les instruit, il les exerce, il les puriQe, il les rend dignes d'être les instruments de sa providence ; en un mot, il ne fait rien par eux qu'après avoir fait en eux tout ce qu'il lui plaît. Alors l'Eglise accepte cette protection, comme les ofirandes des fidèles, sans l'exiger; elle ne voit que la main de son seul Epoux dans les bienfaits des princes. Et, en effet, c'est lui qui leur donne et la force au dehors, et la bonne volonté au dedans pour exercer cette pieuse protection. L'Eglise remonte sans cesse à la source; loin d'écouter la politique mondaine, elle n'agit qu'en pure foi, et elle n'a garde de croire que le Fils de Dieu, son Epoux, ne lui suffit pas.

Des deux raisons qui sont en nous.

Pascal, dans quelques-unes àe ses Pensées, a parfois exagéré la faiblesse de la raison humaine, que Maie-branche au contraire semble diviniser. Fénelon réunit les deux opinions, et il les rectifie.

Oh ! que l'esprit de l'homme est grand ! Il porte en lui de quoi s'étonner et de quoi se surpasser infiniment lui-

> Kp. 0, ad Donat. , n» 1, op. t. II , p. 269.

- Kp. IV, ad Corne!., p. 88, ed Baluz.

•^ " S. Léon. M. ep. cxxi.v, al. r.Knv, ad Léon. -Aug. , op. I. II,

p. 434; edit. Rom. 17.35 ; et in conc. (ilialced. , part, m, n. 2.>.

488 FKVELOM.

même : ses idées sont universelles, éternelles et immuables.

Ces idées sans bornes ne peuvent jamais ni changer ni s'effacer en nous, ni être altérées; elles sont le fond de la raison.

Voilà l'esprit de l'homme, faible, incertain, borné, plein d'erreurs. Qui est-ce (jui a n)is l'idée de l'inlini, c'est-à-dire du parfait, dans un sujet si borné et si rempli d'imperfection ?

A la vérité , ma raison est en moi , car il faut que je rentre sans cesse en moi-même pour la trouver; mais li raison supérieure qui me corrige dans le besoin , et que je consulte, n'est point à moi , et elle ne fait point partie de moi-même. Cette règle est parfaite et immuable ; je suis changeant et imparfait. Quand je me trompe , elle ne perd point sa droiture ; quand je me détrompe, ce n'est pas elle qui revient au but ; c'est elle qui, sans être jamais écartée, a l'autorité sur moi de m'y rappeler, et de me faire revenir. C'est un maître intérieur qui me fait taire , qui me fait parler, qui me fait croire, qui me fait douter, qui me fait avouer mes erreurs ou confirmer mes jugements : ce maître est partout, et sa voix se fait entendre d'un bout de l'univers à l'autre, à tous les hommes comme moi...

Ainsi, ce qui parait le plus à nous, et être le fond de nousmême, je veux dire notre raison, est ce qui nous est le moins propre, et qu'on doit croire le plus emprunté. Xous recevons sans cesse, à tous moments, une raison supérieure à nous, comme nous respirons sans cesse l'air, qui est un corps étranger, ou comme nous voyons sans cesse tous les objets voisins de nous, à la lumière du soleil, dont les rayons sont des corps étrangers à nos yeux.

En toutes choses nous trouvons comme des principes au dedans de nous : l'un donne, l'autre reçoit ; l'un manque, l'autre supplée; l'un se trompe, l'autre corrige ; l'un va de travers par sa pente , l'autre la redresse... Chacun sent en soi une raison bornée et subalterne qui s'égare dès qu'elle échappe à une entière subordination, et qui ne se corrige qu'en entrant sous le jouff d'une autre raison supérieure, universelle et immuable. Ainsi, tout porte en nous la marque d'une raison subalterne, bornée, participée, empruntée, qui a besoin qu'une autre la redresse à chaque moment...

Or, sans doute, l'homme qui craint d'élre corrigé par

FENELOX. 489

cette raison incorruptible et qui s'égare toujours en ne la suivant pas n'est pas cette raison parfaite, universelle, immuable qui le corrige malgré lui...

Voilà donc deux raisons que je trouve en moi : l'une est moi-même, l'antre est au-dessus de moi. Celle qui est moi est très-imparfaite , fautive, incertaine, prévenue, précipitée, sujette à s'égarer, changeante, opiijiàtre , ignorante et bornée ; enfin elle ne possède jamais rien que d'emprunt. L'autre est commune à tous les hommes et supérieure à eux ; elle est parfaite, éternelle, immuable, toujours prête à se communiquer en tous lieux et à redresser tous les esprits qui se trompent; enfin incapable d'être jamais ni épuisée, ni partagée, quoiqu'elle se donne à tous ceux qui la veulent. Où est-elle, cette raison parfaite qui est si près de moi, et si différente de moi? où est-elle? Il faut qu'elle soit quelque chose de réel; car le néant ne peut être parfait, ni perfectionner les natures imparfaites. Où est-elle , cette raison suprême ? X'est-elle pas le Dieu que je cherche ? ( Extrait de la Démonstration de l' existence de Dieu. )

Cette admirable analyse de la raison , la plus belle, la plus eiacle qui ait jamais été faite, et qui est en même temps la démonslratio:i la plus certaine de l'existence de Dieu , devrait être sans cesse sous nos yeui, à une époque où la raison humaine, follement dirinisée par les uns, est si imprudemment niée par d'autres.

SUR LES MOYENS ET LA F.iCILlTÉ DO.WÉS AUX HOM.UES POLU ARRIVER A LA VRAIE RELIGION'.

Combien l'incrédulité est inexcusable.

Cambrai, 14 juillet 1713.

On est trop frappé de la disproportion qui

paraît entre la grossièreté de l'esprit de la plupart des hommes, et la hauteur des vérités qu'il faut entendre pour être véritablement chrétien.

Qu'est-ce que les passions grossières, comme la jalousie, la haine, la vengeance, l'ambition, la cnriosité, ne font point obtenir aux hommes les moins subtils? Qu'est-ce que les sauvages mêmes ne pénètrent pas pour leurs intérêts ?

Qu'est-ce que les hommes les plus vils n'ont point inventé pour la perfection des arts, quand l'avarice les a excités ?. ..

490 FEX'ELOX.

Qu'est-ce qu'un prisonnier n'invenle pas dons une prison, pendant vingt ans , pour l;\cher d'en sortir, pour savoir des noiiir-llcs de ses amis, pour leur donner des siennes, pour tromper la vigilante et la défiance de ceux qui le tiennent en captivité?

Qu'est-ce qu'un homme ne rechercherait point pour dérouvrir les causes de son état, s'il se trouvait tout à coup, à son réveil, transporté dans une ilc déserte et inconnue? Que ne fcrail-il pas pour savoir comment il y aurait été transporté pendant un long sommeil, pour chercher dans cette île quelque marque d'habitation , quelque vestige d'homme , pour inventer quelque moyen de se nourrir, de se vêtir, de se loger, de naviguer et de retourner en son pays?

Voilà les ressources naturelles de l'esprit humain dans 1rs hommes mêmes les moins 'cultivés. II n'y a qu'à bien vouloir pour parvenir à toutes les choses qui ne sont pas absolument impossibles. Aimez autant la vérité que vous aimei votre santé, votre vanité, votre liberté, votre plaisir, votre fantaisie ; vous la trouverez.

Soyez aussi curieux pour trouver celui qui vous a fait, et à qui vous devez tout, que 1rs hommes les plus grossiers sont curieux pour suivre un soupçon malin, pour contenter leur passion brutale, pour déguiser leur desseins injustes et honteux : en voilà assez pour trouver Dieu et la vie éternelle. Faites que Dieu soit, en re monde , comme celui qui se trouverait à son réveil dans une île déserte et inconnue, l'aites que l'homme, au lieu de s'amuser aux sottises qu'on nomme fortune, divertissement, spectacles, réputation , politique, éloquence, poésie, ne soit occupé que de se dire à lui-même : Qui suis-je ? d'où viens-je ? par où suis-je venu ici ? où vais-je ? pourquoi et par qui suis-je fait ? quels sont les êtres qui me ressemblent ou qui m'environnent ? d'où viennent-ils? Je leur demande ce qu'ils me demandent, et nous ne saurions nous dire les uns aux autres ce que nous sommes, ni par où nous nous trouvons assemblés. Je n'ai nulle autre affaire dans ce coin de l'univers où je suis comme tombé des nues, que celle d'être étonné de moi et de mon état, de découvrir mon origine et ma fin. Je n'ai que quatre jours à passer dans cet état : je ne dois les employer qu'à découvrir re qui peut dérider de moi. Je dois

FE\ELO\'. V9l

me délier de mon esprit, que je sais vaiu, léger, inconstant, présomptueux. Je dois aussi craindre mes passions toiles et brutales : je n'ai qu'une seule allaire , qui est de ni'étudier, de ra'approibndir, et surtout de me vaincre, pour me rendre digne de parvenir à la vérité, supposé que je puisse parvenir jusqu'à elle. Il est vrai qu'en la cherchant avec gène et travail , je passerai peut-être toute ma vie dans une peine stérile, sans pouvoir sortir de ces profondes ténèbres où je me vois comme abandonné; mais qu'importe? Cette courte vie n'est que le songe d'une nuit : si peu que je suive ma raison avec courage , je dois être plus content de la passer dans une si raisonnable et si importante occupation , avec la consolation d'agir sérieusement en homme , que de m'abandonner à la folie de mes passions, qui se tourneraient en malheur pour moi. Il n'y a que la légèreté d'un esprit mou et sans ressource contre sa passion qui me pût faire prendre le change si honteusement. Dès qu'un homme sera homme de la sorte, il aura bientôt les yeux ouverts. Tous les autres hommes passent leur vie dans la caverne de Platon * , à ne voir que des ombres. Pourquoi les hommes ne feront-ils pas, pour faire la découverte d'eux-mêmes, ce que fit ce Scythe Anacharsis qui vint dans la Grèce chercher la vérité, et ce que faisaient les Grecs qui allaient en Egypte, en .^sic , et jusque dans les Indes , chercher la sagesse ? Il ne faut pas beaucoup de lumière pour apercevoir qu'on est dans les ténèbres : il ne faut pas être bien fort pour sentir son impuissance ; il ne faut pas être bien riche pour être las de sa pauvreté. Pour être un vrai philosophe, il ne faut que connaître qu'on ne l'est pas; il ne faut que vouloir savoir ce qu'on est, et qu'être étonné de ne le savoir pas. Un voyageur va au Mouomotapa et au Japon pour apprendre ce qui ne mérite nullement sa curiosité, et dont la découverte ne le guérira d'aucun de ses maux : quand trouvera-t-on des hommes qui fassent, non pas le tour du monde, mais le

• On sait que Plalon , dans sa llépuhlique, voulant eipriiner l'imperfection de rintelligence humaine en cette rie, représente le genre humain comme» enseveli dans une caverne immense, où il ne peut • s'occuper que d'ombres vaines, et d'où il ne peut s'élever que par ' de pénibles efforts jusqu'au monde inlellectuel, pour y contempler - la suprême intelligence dans le calme des sens et des passions [De lep., I, vn).

492 I-EVELOX.

moiiulrc effort de curiosité pour développer le grand myslèrr de leur propre état? On parcourt les mers les plus orageuses pour aller chercher à quatre mille lieues d'ici le poivre ( t la cannelle; on surmonte les vents, les flots , les abîmes et les ccueils pour avoir ce qui n'est presque bon à rien ; on ne traverserait pas la Manche pour apprendre à être sage, bon et digne d'un bonheur éternel

L'esprit de chaque homme s'étend ou se raccourcit suivant l'application ou l'inapplication où il vit. L'esprit es! comme un cuir souple qui prête : il s'allonge et s'élargit a proportion de la bonne volonté et de l'exercice. Tourne/ autant I esprit au bien qu'il est d'ordinaire tourné au mal : vous trouverez, par le seul amour du bien , des ressour( ( s incroyables d'esprit pour arriver à la vérité , dans les hommes même qui montrent le moins d'ouverture

Il est vrai que les hommes, comme un auteur de noire temps l'a très-bien remarqué, n' oui point assez de for ce pour suivre toute leur raison. .Aussi suis-je trcs-persuadé qiu nul homme, sans la grâce, n'aurait, par les seules forci > naturelles, toute la constance, tonte la règle, toute la modération , toute la déliauce de lui-même qu'il lui faudrait pour la découverte des vérités même qui n'ont pas besoin de la lumière supérieure de la foi : en un mot, cette philosophie natu) elle qui irait sans préjugé, sans impatience, sans orgueil jusqu'au haut de la raison humaine, est un roman de philosophie. Je ne compte que sur la grâce pour diriger la raison, même dans les bornes étroites de la raison, pour la découverte de la religion ; mais je crois que Dieu donne à chaque homme un premier germe de grâce intime et secrète , qui se mêle imperceptiblement avec la raison, et qui prépare 1 homme à passer peu à peu de la raison jusqu'à la foi. Dieu mêle le commencement du don surnaturel avec les restes de la bonne nature, en sorte que l'homme qui les tient réunis ensemble dans son propre fonds ne le dissimule point, et porto au dedans de soi un mystère de grâce qu il ignore profondément; c'est ce que saint Augustin fait entendre par ces aimables paroles : .. C'est ainsi , Seigneur , que votre main miséricordieuse touchait et attendrissait peu à peu mon cœur en l'inclinant vers vous *. n La plus su-

• Coii/ess., 1. VI, c. V, n* 7.

FEXELOX. V93

bliinc sagesse du Verbe est déjà (^ins l'hoinine; mais elle n V est encore que comme du lait pour nourrir des enfants '. Il faut que le germe de la yràce commence à cclore pour èhe distingue de la raison.

Celte préparation du cœur est d'abord d'autant plus confuse, qu'elle est générale; c'est un sentiment confus de noire impuissance, un désir de ce qui nous manque, un penchant à trouver au-dessus de nous ce que nous cherchons en vain au dedans de nous-mêmes : une tristesse sur ie vide de notre cœur , une faim , une soif de vérité ; une disposition sincère à supposer facilement qu'on se trompe, et à croire qu'on a besoin de-secours pour ne se tromper plus. On peut remarque ceci en étudiant de près certains hommes. Par exemple on en trouvera deux auxquels on se méprendra aisément.

L'un aura beaucoup plus d'activité et de pénétration d'esprit que 1 autre ; il paraîtra né philosophe , amateur passionné de la vérité et de la vertu, désintéressé, généreux, et uniquement occupé des plus hautes spéculations; mais observez-le de près : vous trouverez un homme amoureux de son esprit et de sa sagesse , qui cherche la sagesse et la vertu pour enrichir son esprit, pour s'orner et s'élever audessus des autres. Cet amour-propre l'indispose pour la découverte de la pure vérité; il veut prévaloir, il craint de paraître dans quelque erreur, et il s expose d autant plus à errer, qu'il est jaloux de paraître n'errer jamais en rien.

Au contraire, l'autre avec beaucoup moins d intelligence, occupe son esprit de la vérité, et non de son esprit même ; il va d'une démarche simple et directe vers la vérité, sans se replier sur soi par complaisance : il a une secrète disposition à se défier de soi, à sentir sa faiblesse, à vouloir être ledressé. Celui qui paraît le moins avancé l'est infiniment plus que l'autre : Dieu trouve dans l'un un fonds qui repousse son secours, et qui est indigne de la vérité; il met en l'autre cette pieuse curiosité, cette conviction de son impuissance, cette docilité salutaire qui prépare la foi.

• Con/ess.. l. VII, c. xvni, n° ai.

494 FENELOX.

A LX JEl.VB MILITAIRE.

Dangers de la mollesse et de V amusonent ; lèyles de conduite pour les combattre et les surmonter.

Ce quo vous avez le plus à craindre, monsieur, c'est la mollesse et l'amusement. Ces deux défauts sont capables de jeler dans le plus affreux désordre les personnes même les plus résolues à praliquer la vertu, et les plus remplies dliorreur pour le vice. La mollesse est une langueur de l'âme qui l'engourdit, et qui lui ôte toute vie pour le bien: mais c'est nue langueur Iraîttesse qui la passionne secrètement pour le mal, et qui cache sous la cendre un feu toujours prêt à tout embraser. Il faut donc une foi mâle et \igoureuse, qui gourmande cette mollesse sans l'écouter jamais. Sitôt qu'on l'écoute et qu'on marchande avec elle , tout est perdu. Elle fait même autant de mal selon le monde que selon Dieu. Un homme mou et amusé ne peut jamais être qu'un pau\re homme ; et s'il se trouve dans de grandes places, il n'y sera que pour se déshonorer. La mollesse ôte à l'homme tout ce qui peut faire les qualités éclatantes. Ln homme mou n'est pas un homme; c'est une demi-femme. L amour de ses commodités 1 entraîne toujours malgré ses plus grauds intérêts. Il ne saurait cultiver ses talents, ni acquérir les connaissances nécessaires de sa profession , ni s'assujettir de suite au travail dans les fonctions pénibles, ni se contraindre longtemps pour s'accommoder au goût et à l'humeur d'autrui , ni s'appliquer courageusement à se corriger.

C'est le paresseux de l'Ecriture ', qui veut et ne veut pas; qui veut de loin ce qu'il faut vouloir , mais à qui les mains tombent de langueur dès qu'il regarde le travail de près. Que faire d'un tel homme ? Il ncs^t bon à rien. Les affaires l'ennuient, la lecture sérieuse le fatigue, le service d'armée trouble ses plaisirs, l'assiduité même de la cour le gène. Il faudrait lui faire passer sa vie sur un lit de repos. Travaillet-il, les moments lui paraissent des heures. S'aïuusc-t-il, les heures ne lui paraissent plus que des moments. Tout son temps lui échappe, il ne sait ce qu'il en fait; il le laisse

' Pror. . XIII, i.

FENELON. 495

couler comme l'eau sous les ponts. Demandez-lui ce qu'il a fait de sa matinée : il n'en sait rien, car il a vécu sans songer s'il vivait; il a dormi le plus tard qu'il a pu, s'est liahillé fort lentement, a parlé au premier venu, a fait plusieurs tours dans sa chambre , a entendu nonchalamment la messe. Le dîner est venu ; l'après-dînée se passera comme le malin, et tonte la vie comme cette journée. Encore une fois, un tel homme n'est hon à rien. Il ne faudrait que de ror<jueil pour ne se pouvoir supporter soi-même dans un état si indigne d'un homme. Le seul honneur du monde suffit pour faire crever l'orgueil de dépit et de rage, quand on se voit si imbécile.

Un tel homme non-seulement sera incapable de tout bien, mais il tombera peu à peu dans les plus grands maux. Le plaisir le trahira. Ce n'est pas pour rien que la chair veut être flattée. Après avoir paru indolente et insensible, elle passera tout d'un coup à être furieuse et brutale ; on n'apercevra ce feu que quand il ne sera plus temps de l'étouffer.

Il faut même craindre que vos sentiments de religion, se mêlant avec votre mollesse, ne vous engagent peu à peu dans une vie sérieuse et particulière qui aura quelques dehors réguliers, et qui, dans le fond, n'aura rien de solide. Vous compterez pour beaucoup de vous éloigner des compagnies folles de la jeunesse, et vous n'apercevrez pas que la religion ne sera que votre prétexte pour les fuir ; c'est que vous vous trouverez gêné avec eux; c'est que vous ne serez pas à la mode parmi eux; c'est que vous n'aurez pas les manières enjouées et étourdies qu'ils cherchent. Tout cela vous enfoncera par votre propre goût dans une vie plus sérieuse et plus sombre : mais craignez que ce ne soit un sérieux aussi vide et aussi dangereux que leurs folies gaies. Un sérieux mou, où les passions régnent tristement, fait une vie obscure, lâche, corrompue, dont le monde même, tout monde qu'il est, ne peut s'empêcher d'avoir horreur. Ainsi, peu à peu vous quitteriez le monde, non pour Dieu, mais pour vos passions, ou du moins pour une vie indolente qui ne serait guère moins contraire à Dieu, et qui serait plus méprisable, selon le monde, que les passions même les plus dépravées. Vous ne quitteriez les grandes prétentions que pour vous entêter de colifichets et de petits amusements dont on doit rougir dès qu'on est sorti de l'enfance.

Page 1