LE MOINE SACRISTAIN
suis enragé d'amour, et depuis hier je n'ai bu ni mangé.
— Ne vous tourmentez pas, car avant qu il soit nuit, si vous tenez vos promesses, vous ferez de moi votre plaisir dans mon lit.
— Madame, dit le moine, soyez certaine que je vous porterai cent livres et plus. C'est bien le moins, car si vous faiU s mon bonheur, par la foi que j'ai dans le Dieu tout-puissant, je n'aurai plus rien à souliaitcr.
Il lui donne de l'argent pour acheter des provisions, prend congé d'elle et, tout joyeux de son attente, il vafoiiilkr les troncs où les lidèles déposent leurs olfrandes, et prend celles qui se trouvaient sur l'autel. Il les met dans une grande bourse, et certes il ne mentait pas en disant qu'il y avait bien cent livres et, s'il l'avait pu, il en aurait encore pris davantage.
Ydoine, de son côté, n'a point de bâte qu'elle n'ait préparé le repas. Guillaume mange le premier ; il va se mettre au lit et, pour dépouiller le moine, il place sous son chevet une arme qu'il avait empruntée à un valet.
Lors(jue les moines du couvent eurent chanté les complies, ils allèrent se "couclier dans leur dortoir; mais le sacristain n'avait pas envie de dormir ; il sortit par une petite porte et s'en alla droit à la maison de Guillaume. Il frappe, Ydoine vient ouvrir : elle le fait entrer et tandis que Guillaume est dans son lit, il mange et boit en téle-à-tête avec la belle.
— Doux ami, lui dit Ydoine, où est donc ce que vous m'avez promis.?
— Dame, prenez cette bourse et gardez-la. Il y a, sans mentir, cent livres et plus.
Ydoine prend la bourse ; elle va la serrer et met sur un banc les clefs du moine qu'il avait placées près du foyer.
Celui-ci était enllammé par la beauté d'Ydoine. 11 se lève, et veut lui faire ses caresses au coin du feu.
10 TFS COΫTEURS FHAÎÎÇAIS.
— Dieu Ml 'K i, (JiU'Ilc, \oii8 n'y wiiigcz pas. !>?» g^ns qui passent d.uis la nu- voiil nous voir. Venez dans la chambre cl là vous lorez c^quM vous plaira.
bî moine court au plus vile vers la chambre atcc Ydoinc; il la jelte sur 1«î lit, mais Guillaume se met à la Iravr-rs^- ;
— Moine, |>ar saint Paul, je vous liens iioin* fou d** vouloir chez, moi «Irshononr ma femme, el je serais bien malheureux si j'y coiiS"ulais.
Le moino se retira et voulut le prendre à la gorge, mais fiuiliaunie lui porta un tel coup de son arme qu'il retendit [)ar terre, et qur»nd il le vit hors de comhat, il le frappa rudement sur la nuque, si bien que la cervelle jaillit et que le moine n^sla mort.
Quand Ydoiiie le vit rendre le dernier soupir, elle s'écria :
— Je suis née pour être malheureuse ; c'est hioi qui ai tendu ce guet-:Vpens. Guillaume, qu'avez-vous fait?
— Dame, dit Guillaume, en le voyant si grand et si fort, j'ai cniiiit qu'il ne me prît entre ses bras. Aimiez-vous mieux qu'il se soit ébattu entre vos jambes? Nous n'avons maintenant qu'une seule chose à faire : c'e?t de partir au plus vite, et de nous en aller si loin, qu'on perde notre piste.
— Mais, sire, dit Ydoine, nous ne le pouvons ; les portes du bourg sont ferniées, et les gardes sont à leur poste.
Ydoine pleure, Guillaume pense, et quand il eut longtemps pensé, il leva la tête et dit:
— Par oij L'st-il sorti du monastère?
— Parla petite porte de l'enclos: voilà les clefs. Guillaume prend un drap blanc, il enveloppe la tête du mort
et le charge sur son dos. Ydoine le suit ; il ou\Te la porte de j'enclos, et arrive droit au réduit où les moines a ont se soula- ^•erdu mal de ventre. Il dépose le sacristain sur le premier trou, lui met entre les mains un de ces bouchons de paille qui sérient à ce que vous savez, et sort de l'enclos en toute hâte. Enfin
LE MOINE SACP.ISTAIN. 47
il renireclipz lui suant de peur, et se réconforte avec sa femme, se croyant débarrassé du mort.
Le prieur du monastère, (pii avait trop bien soupe ce soir-là, sentait le besoin de se vider. Il entra dans le réduit, s'arrêta au premier trou et vit le sacristain qui ne remuait ni pieds ni mains.
— Oh ! fit-il, le vilain (pii choisit un tel lieu pour dormir ! je ferai bien de l'admonester demain quand nous serons au chapitre. Dom sacristain, dom sacristain ! réveillez-vous! vous dormirez au dortoir bien mieux qu'ici. J'aimerais mieux me casser une cuisse que de faire une pareille sottise. Mais réveillez-vous donci
Et il le pousse rudement.
Le sacristain tomba à la renverse sur le pavô.
En le voyant cheoir le prieur s'écria:
— Par le Saint-Esprit, voilà une triste aventure ! le sacristain est trépassé et c'est moi que l'on accusera de sa mort, car nous avons eu hier une iirande querelle.
Il cherchait le moyen de se tirer d'affaire, lorsque l'idée lui vint déporter le défunt dans la ville, et de le laisser à la porte de la plus jolie bourgeoise, dans l'espoir que les passants, en le voyant le matin, ne manqueraient pas de dire (ju'il avait été tué par les gens de la maison *.
Le voilà donc qui soulève le sacristain, le charge sur ses épaules et va le déposer devant la maison d'Ydoine, parce
* Toz fu li Priors ébahi, l'orjiensa en yoi qu'en pourrait faire, Coinman on porrait à chief traire.
Di>l que el horc [liourj;] le poiliroit Dedan la ville, el le luinoil A l'uis a aucune bour|;eoiïe La l'iuà belle cl la plus corloiso Qui soil en loz le tencmenl :
Li (linont au matin la gcnt Qu'ilucque l'aura ou tué.
18 LRS COnTRUILS FRA^IÇAIS.
qu'elle était la [ilus jolie de la ville Lo coup de vent f» iiif't dans le drnp du mort, et le fait heurter contre la port^- :
— Guillauuu;, dit Yduine, levez-vous : ou frappe, allez voir ce que c'est.
Guillaumn se lève : il prend son arrne, ouvre la porte; ie mort, (jui était appuyé tout contre, tombe sur lui, et lui lonilie sur le dos.
— Au secours, Ydoine ! s'écrie Guillaume, je ne sais ce qu'il y a là!
Ydoine saute en bas du lit, allume sa chandelle et reconnaît le sacristain.
— Maudit soit l'argent mal acquis! dit Guillaume; de convoitise et de trahison, il ne peut sortir que du mal. f'.st le diable qui a rapporté le mort ici.
Ydoine, pour conjurer l'esprit malin donna à son mari une cédule oCi était écrit le nom de Dieu. Guillaume la prit avec grande confiance et partit en emportant le sacristain.
ïibour, le fermier des moines, venait de tuer un cochon qu'il avait engraissé toute l'année et l'avait pendu par les pattes de derrière pour le faire sécher : un vilain qui passait le soir devant la ferme, l'avait pris et caché dans le funiier, et Tibour ne s'en inquiétait pas davantage. Guillaume, qui portait le moine, s'arrêta sur le Inmier, et y fit un trou pour enterrer son fardeau. H graltait avec ses mains, lorsqu'il heurta le cochon que le voleur avait enfoui. La couenne était toute noire.
— Eh quoi, dit-il, il y a donc ici un autre moine noir, je vais les mettre tous deux ensemble.
Il gratte encore.
— iMais ce n'est pas un moine, dit-il, c'est un cochon .
Il le prend, met le moine à sa place, et retourne chez lui avec Je cochon enfermé dans son sac. Sa femme, en le voyant chargé, s'écrie :
LE MOLNE SACUISTAIN. 19
— Est-ce encore le sacristain ?
— Non, c'est un cochon gros et gras. Nous avons de quoi 'fnariger ; allez chercher des choux.
Le vilain qui avait volé le lermier Tibour, comme je l'ai dit, jouait pendant ce temps dans une lavernc. Il avait du vin, mais il ne pouvait boire sans manger; il dit à ses compagnons :
— Qu'allons-nons fuire? Si nous avions une bonne grillade, nous pourrions boire un bon coup ; mais les bouchers sont couchés; nous n'avons ni denier ni maille ; et cejiendant, si vous le voulez bien, je puis vous procurer qnehpie chose qui vous fera grand plai:^ir. J'ai pris chez Tibour un cochon gras et l'ai caché dans son fumier. Va le chercher, toi qui es si bon voleur.
Le compagnon part aussitôt, tire de son fumier le moine enveloppé dans son drap blanc, et le rapporte à la taverne : il se débarrasse de son fardeau en disant :
— 11 est lourd.
Les autres appellent Courtoise, la servante de la taverne :
— Nous voulons faire des grillades ; lavez les écuelles; préparez tout, nous allons en attendant chercher, ici piès, quatre bûches.
La servante se met à la besogne, et tandis qu'ils arrachent des pieux à la haie d'un enclos voisin, elle nettoie la poêle et va ouvrir le sac pour faire une grillade. Elle tire le moine par le pied, essaye d'en couper un morceau, et ne le peut.
— Voy?z donc, (lisent les compagnons, cette fille qui se donne tant de mal pour rien !
Celle-ci les entend, et leur dit :
— Ce cochon-là est plus dur que de la corde de pendu. Je crois même qu'il est chaussé.
— Conunent ! chaussé? disent les compagnons.
— Voyez [)lulôt.
20 LES rONTFiîRs FRANÇAIS.
Kt <'fl«; leur riuMifir ic ijjoirw «jui «-tail dans le mc. Celui qdi l'avait a|)|»orU' lit <jiiatrc fois le si^'ne de la croix.
— Guaiiiot, dit le taveniicr, [)ouri|uoi as-tu tué ce moine?
— Moi, je n'ai tue personne, j'en jure par tous les saints. C'est le (li;ibl<' (pii m'a jou6 ce tour; c'est lui qui s'est mis en guise de moine pour nous encombrer. Mais je vais le reporter et larcroch F chez Tibour au croc où je l'ai pris.
Gu.iinot se met en route et va pendre le moine à la place où il avait pris le cochon.
Tibour était couché avec sa femme ; celle-ci s'éveille et lui dit:
— Sire*, il est tem[)S d'aller au moulin, car nous n'avons que deux pains.
— Ma mie, je suis malade depuis trois jours. Éveillez Martin, ce petit marchand qui s'arrête ici deux ou trois lois par mois.
— Mari in, dit-elle, lève-toi.
— Poiiniuoi faire?
— Poui aller an moulin.
— Vous avez tué votre cochon, dit Martin, et vous ne m'avez pas même oflert d'en ronger un os. Suis-je donc à vos ordres parce que je couche ici sur la paille?
— Martin, répondit la dame, si je te donne une grillaJeet du pain à souhait, l'eras-tu ma commission ?
— Volontiers.
Alors elle crie à son mari :
— Levez-vous; allez couper une grillade au cochon, et Martin ira au moulin.
— Voilà qui est bien, fît Tiboiu".
* Le nom de sire, comme celui de baron, était aa moyen âge synonyme de mari ; on l'employait dans ce sens pour marquer la suzeraineté de l'homme sur la femme.