AMEN
* Les cercueils de pierre ont été en usage dans la Gaule jusqu'au dixième siècle» On en trouve très-souvent dans la France du Ncrd ; mais il est facile de voir que la plupart ont été violés, et que les profanateurs ny ont laissé que les os et quelques morceaux de fer sans valeur.
* Ici nous supprimons encore des détails étrangers aux deux personnages sur qui roule toute l'action.
COMME^T RENART FIT PRIMAllT, LE LOUP, PRÊTRE
(xiv* siècle)
Quelque sommaires que soient les détails que nous avons dormes dans notre introduction au sujet du roman de Renart, ils nous dispensent de revenir ici sur cette œuvre célèbre. Il nous suffira de dire que nous avoïis choisi de préférence l'épisode de Prim;tut, d'.tbord ^^arce qu'en certaines parties le roman est d'une obscénité si grossière qu'il eut été impossible d'eu reproduire ici la traduction, ensuite parce que Renaît, dans cet épisode, se montre peutêtre mieux que dans tous les autres sous son véritable jour, c'està-dire connue un être rusé, mé haut, hypocrite, qui ne respecte rien et ne cherche qu'à faire des dupes et à jouer de mauvais tours.
Un prêtre passait dans la campagne; il perdit une boîte (l'oublies^; Renart, qui se trouvait aux environs, trouva la hoite,et s'enfuit à travers champs, sans faire noise ni bruit*. Miand il l'ut loin du chemin, il se dit :
* C'est-à-dire une boîte d'hosties.
• En son sain la mist justement,
On-iues n'en lisl no se ne bruit, Toz en travers les clian^ s'en fuit Tant qu'il fut bien loin de la voie.
I.ors tlist Renart : se Diex me voie, Si vorrai-je que ici a.
La boiste ovril, si y ireva iloull bien cent oublies et plus, il-î
02 LES CfJ.NTKUllS FRANÇAIS.
— Voyons ce qu'il y a dedans.
La boîte ouverte, il y trouva ufi cent d'onl^lfes et filus, et les mangea toutes, moins quatre qu'il emporta en sa bouche.
En courant à travers la campagne, il aper(;oit unt; petite élévation, et moiit« dessus pour voir de pins loin, frimant, le frère crYsangrin le Loup,vicnt à passer ; il reconnaît lienait et le salue coui toisement.
— Sire Renart, portez-vous bien.
— Primant, que Dieu te béni>se ! D'où viens-tu si gail- .ard? où vas-tu d'un pas si pressé?
— Je vais chanter au iutrin d'un monastère qui est près d'ici. Je marche vite, car j'ai faim. Mais que portez-vous donc là, sire Renart?
— Par ma foi, ce sont de bons et beaux gâteaux de moines.
— Des gâteaux de moines ! Où donc les avcz-voiis pris ?
— Je les ai pris là où ils étaient.
— Oh ! de grâce, donnez-m'en quelques-uns.
— Volontiers, dit Renai t ; et voilà Primant qui les mange sans en laisser un seul.
— Renart, dit-il, je n'ai dans l'estomac ni pain ni viande ; ces gâteaux sont e.veellents, mais ils sont bien légers, et si j'en avais encore, je m'en régalerais volontiers.
— Ne sois pas en peine, mon ami ; je puis t'offrir quelque chose de plus nourrissant, et si tu veux me suivre, nous irons dans un mona^tère où tu trouveras de bonnes provisions.
— Volontiers, dit Primaut ; et les voilà parlis pour se rendre au monastère. Mais en arrivant, ils trouvent les portes de l'église fermées. Renart, qui était un habile mineur, se mit à creuser une galerie sous le seuil, et quand il se fut ouvert un passage, il entra dans l'église avec Primaut. Celui-ci se mit à fureter partout ; il trouva sur l'autel des oublies envc-
COMMENT RENART FIT PRIMAIT, LE LOl'I», l'RftTRE 9>
loppées dans un beau linge blanc*, et n'en fit (juurie bouchée. •
— Renart, dit-il, je vous remercie de ni'avolr conduit ici, mais je voudrais quehiue chose de plus substantiel. Je vois là une hucho, et je crois que nous y trouverons de quoi nous régaler; ouvrons-la.
— Ouvroiis-la, dit Renart.
Primant fait sauter la serrure; la huche était pleine de provisions, pains, poissons, viandes et vins, mis en réserve i)0ur le desservant.
— Renart, dit Primant, pour cetle fois nous en avons assez pour un bon repas. Apportez la nappe qui est sur l'au tel. N'oubliez pas le sel et mangeons.
Ils s'asseyent par terre, et les voilà qui mangent et boivent à leur aise. Mais la cervelle de Primant ue larde pas à bouillir. Renart s'en aperçoit et l'excite à boire encore, en faisant semblant de boire lui-même. Piimaut s'en donne à cœur-joie, et ses yeux luisent dans sa tète comme un charbon ardent.
— Renart, dit-il, Dieu en nous conduisant ici, nousa rendu un grand service. Nous n'aurions pas mieux dîné, si nous avions été pairs ou moines. J'en veux rendre grâce au ciel; je
* On a peine à comprendre comment les trouvères se permettaient de pareilles facéties à une époque où li foi exerçait encore sur la société une autorité souveraine, mais nos bons aïeux ne s'en scandalisaient nullement, quoiqu'ils fussent profondément catholiques. Cette contradiction se retrouve à toutes les époques de notre histoire. Les bourficois qui,au seizième siècle, faisaient leurs délices des moqueries dirigées contre le clergé, étaient les premiers à demander que les réformés fussent inipitoyablouicnt poursuivis. H ne leur dépla.s.iit pas de voir aliaquer les moines, mais il leur plaisait encore davantage de voir brûler les hérétiques. Ils étaient à la fois aniicléricaux comme nos lilires penseurs, et intolérants comme des suppôts du saint offue. On ne s'expliquerait pas un pareil fait, si la sottise humaine n'était pas là pour rendre laison do tout.
^.'4 LLs coMtiJiis ^^..\^(;AI.s.
vais (lin; la mosse, et ji» vous jure que je m'en tirerai bien, car étant enfant, j'ai appris à clianlcr et à lire.
— Tu sais bien, dit Henait, (jue personne ne peut dne la messe s'il n'est prêtre, cb;jpelainoii tout au moins tonsnré.
— Sire Renart, répon*! Prunaul, vous avez beau diie, je ne m'en irai \mnt d'ici, que je n'aie chanté vêpres, vigdt; et messe ; il ne s'agit que de savoir qui me lonsurera.
— Si j; puis Ironver un rasoir, dit Renart, la chose sera bientôt laite. Je te mettrai i'élole au cou sans le congé de l'évêque*.
— C'est au mieux, dit Primant.
Les voilà tous deux cherchant dans tous les coins, Primriut chantant à tue-téte et se heurtant à tons les piliers.
Renart, plus avisé, va regarder derrière l'autel Saint-J icqnes; il y voit une armoire, il Touvre et en tire un rasoir bien affilé, des ciseaux et un bassin de cuivre.
— A la bonne heure ! dit Primant, rien ne m'empêchera plus de chanter la messe.
— JI;ilte-là, mon bel ami, dit Renart, avant de chauler la messe, il faut la sonner. Sonne-la donc.
Prim lut couit aux cloches, il saisit les cordes, et sonne à glas, à tremble et à carillon. Renart se tenait les côtes.
— Mon ami, tire les cordes; tire-les bien, tire-les toutes deux ensemble. Quelles belles cloches! quel beau son !
Celui qui aurait vu Primaut s'escrimer au jeu, n'aurait pu s'empêcher de rire, même s'il eût appris que ses parents venaient d'être mis dans la bière.
— Assez, dit Renart, tu n'en peux plus, repose-toi.
* On peut voir dans ce passage une allusion sitirique à la prétention qu'av,.ienl les rois de France de conférer les dignit-s ecclésiastiques. Ces prétentions remontaient très-haut dans notre histoire, car il est question sous les Mérovingiens d individus qui sont tonsurés évéques par les rois.