COMMENT RENART FIT PIIIMAUI', LE LOUP, PUÊTUE
— Comme vous voudrez, répoud Primaut, et le voilfi (|ui lâche les cordes et s'apprête pour la messe. Il mot Vinihe l'.imimsse, la ceinture, l'étole et le fanon; il endosse l;i chasuble, passe la main sur sa tonsure, moule à l'autel, ouvre le missel et se met à tourner les i'euillets.
Reiiart en ce moment, jugea qu'il était prudent de déguerpir ; il repassa parle trou (pi'il avait fait pour entrer, et rejetant la terre (ju'il en avait liiée, il ferma le jiassage, laissant dans l'église Primant vêtu de ses habits ecclésia>tiques, hurlant, brayant et chantint la messe.
Cependant le curé de l'église avait entendu les cloches et le tapage. Il saute en bas du lit, allnmesachandelle,ap|)elleson chapelain, sonclercGilain et sa femme,et les voilà partis, hardis comme limaces, portant l'un une fourche, l'aulie un levier, Taulre une haclie'. Ils arrivent à la porte de lé^'lise ; le curé regiude par une fente, et (juand il voit Primant ofliciant. à 1 ■\utel, la tête pelée et tonsurée, il croit voir le diable et se trouve pris d'une telle frayeur, qu'il tombe tout pâmé. Le chajielnin, sa femme, se mettent à crier, et le clerc court par la vill(! éveill'T les vilains :
— Debout, debout, aux armes ! les diables sont dans le monastère; i's ont tué notre curé.
Les vilains se lèvent, prennent leurs armes, et accourent au
* Ce tableau du curé marchant contre le diable rappelle le départ des héros du Lutrin, au moinenl où ils se rendent à l'égltsc pour renverser le pupitre fatal. Le perrui|uier prend une poignée de clous :
Sur son épaule il charge une lourde coignée, El di'rrière son dos, qui lreml)le sous le poids, Il attache une scie en forme de carquois; Il >()rl au môme instant, il se met à leur liHe; A -uivre ce grand chef l'un et l'autre s'appn'te. Leur cœur semble allumé d'un zèle tout nouveau. tiroQtin tient un maillet et Boirude un marteau.
Le Lutrin, chant II.
|)lus vile. Le cure', revenu de sa [)ânioison, se relève et leur crie :
— Venez en hàlc, le diable est dans l'église. On ouvre les portes, les vilains entrent en foule. Priinaut veut s'esquiver, et Irouveie trou qu'il avait creusé sous la porte entièrement boiicl.é; il revient vers l'autel, court au nulieu des piliers, saute sur le curé, et reçoit de tels cou[)s de fourches et de bâtons qu'il croit loucher à sa dernière heure. Cependant il ne perd pas s.t présence d'esprit; quand il voil qu'il n'y peut plus tenir, il avise une ft nôtre haute de dix pieds et demi, et par un vigoureux élan, il passe à travers. 11 était fort dolent d'avoir été battu et blessé, et s'en consolait cependant parce (pi'il avait emporté les habits sacerdotaux. Les vilains s'étaient mis à sa poursuite, mais la nuit était si obscure, qu'ils le perdirent bientôt de vue.
Primaut rentre en boitant dans la forêt, il profère des menaces contre le curé qui l'a fait si durement traiter, et pro met de ne lui laisser ni brebis, ni agneaux.
— Je lui ferai, dit-il, tout le tort possible; j'ai déjà bien commencé, car j'emporte aube, surplis etchasuble, et demam s'il veut chanter la messe, il sera forcé de prendre la robe ou la chemise de sa prêtresse pour en faire une aube. Quant à Renart, qui s'est enfui quanl il a vu les vilains,je vais le traduire pour trahison devant Nobîe^ et je le ferai si bien punir, qu'on en parlera longtemps en France.
Il devisait ainsi avec lui-même tout en marchant, lorsqu'il aperçut Renart étendu sous un chêne et paraissant foit triste.
— Sire, dit Renart, je vous salue. Pourquoi marchez-vous si vite?
* Noble est le nom du lion, l'un des principaux personnages du roman. Il représente l'orgueil et la force brutale. C'est un baron féodal dans toute l'acception du mot. Aussi est-il continuellement mystifié par le» animaux qui représentent la roture.
COMMENT RENAUT FIT PIlIMArT, LE LOUP, PUÉïnE. 97
— Moi, (lit Priinaut, jene vous salue pas; vous m'avez mis dans une belle passe, fils de ribaude, qui ne faites que tromper les gens; mais je saurai bien me venger.
Renart, se voyant tancé et menacé, fit semblant d'avoir peur :
— Sire, dit-il, nous sommes seuls ici. Vous pouvez me faire honte, mais je vous assure que c'est le prêtre, et non pas moi, qui a bouché !e trou. Je l'ai prié de le laisser ouvert ; mais il n'a voulu rien (>nteiulre ; il s'apprêtait même à me biltrc quand je me suis esquivé au plus vite. Je suis venu me reposer sous ce chêne, et je n'ai cessé de pleurer, jusqu'au moment où je vous ai vu venir vers moi.
— C'est vrai, dit Primaut, vous pleuriez encore quand je vous ai parlé; restons amis, et aidez-moi à faire domnia::e au curé. J'ai ses habits d'ég'ise ; refxisons-nous cette nuit, et demain noub irons les vendie à la foire.
— Bien trouvé, répondit Renart
Ici se termine le chapitre : Comment Renart fit Primaut, le Loup prêtre. Le chapitre suivant est consacré an récit des aventures aiixijiu'llcs donna lieu la vente des babils, et dos mystifications nouvelles dont Primaut fut victime. (Voy. \c Romande Renart, publié par Mron, Paris, 1826, 1. 1, p. 114 à 189.) Dans Pépisode ci-dessus nous trouvons un exemple frappant de Lirrévérence avec laquelle nos vieux poètes traitaient les choses saintes. D'autres épisodes les montrent attaquant avec une hardiesse singulière la noblesse et la royauté elle-même.
Le Roman de Renart est une source intarissable d'infornia'ions sur la société du moyen ôge; et ce ne sont pas smlenient les hommes des treizième et quatorzième siècles qui sont mis en scène, c'est aussi, en bien des passages, les hommes de tous les temps. L'observation y est en certaines pages aussi profonde que dans Molière ou la Fontaine ; mais par malheur l'inspiration ne se soutient jamais longtemps. D'épaisses ténèbres sillonnées de brillants éclairs, des fleurs semées de loin en loin dans des broussailles, un sentiment
^^ LES CONTEURS FliANÇAIS.
profond de la vie réelle à côlt'd.'S inventions les plus irivraiscinhla- Mes, tel est au fond le caractère du Roman de lienart; ce caractère est aussi celui de la lilt/;ratiirft clievaleresqiie, où le grandi<.se touche souvent à Tabsurde, riiéroïque au trivial, tt pour donner de celte littérature une idée just', on ne saurait mieux la comparer «ju'aux villes du moyen fige, où des catliédrdes «plendides s'élevaient au mili(!u de rues infectes et boueuses et de misérables masures.
Nous avons déjà dit que le lioman de Renart avait été très-populaire au moyen âge; nous ajouterons que la preuve de cette popularité se trouve sur rornem^ntation figurée des églises ellesmêmes, à Amiens, parmi les statues de la cathédrale, Renart pré( h.-, affublé de la coule monacale, un auditoire de poules qui l'écoulent le bec ouvert; celle qu'il porte dans son capuchon semble indiquer qu'il en a déjà séduit plusieurs jiar son éloquence; les artistes ne se contentent pas d'en faire un moine, ils l'élèvent aux plus hautes dignités, et ils en font même quelquefois un évêque ou un abbé mitre et crosse.