LES AMANTS DÉSESPÉRÉS. 24Î
grancl*messe, et, ainsi que le prêtre, diacre et sous-diacic sortaient du réfectoire pour venir au grand autel, son pauvre serviteur, qui n'avait encore parfait l'an de sa probation, servait d'acolyte, et, portant les deux canettes * en ses deux, mains, couvertes d une toile de soie, venait le premier-, ayant les yeux contre terre. Quand Panline le vit en tel liabilicnient, où sa beauté et grâce étaient plutôt augmentées que diminuées, fut si fort étonnée et troublée, que, pour couvrir la cause de la couleur qui lui venait au visage, se prit à tousser. Et son pauvre serviteur, qui entendait mieux ce son là que celui des cloiiios de son mona>tère, n'osa tourner la tcte; mais, en passant par devant elle, ne put garder ses yeux qu'ils ne prissent le chemin que si longtemps avaient tenu. El, en regardant piteusement Pauline, fut si saisi du feu qu'il croyait quasi éteint, que, le voulant plus celer qu'il ne pouvait, tomba tout de son haut devant elle. Et la crainte qu'il eut que la cause en fut connue, lui lit dire que c'était lepavé de l'église qui était rompu en cet endroit.
Quand Pauline connut que le changement de l'habit n'avait changé le cœur, et qu'il y avait si longtemps qu'il s'était rendu, que chacun pensait qu'elle l'eût oublié, se délibéra de mettre à exécution le désir qu'elle avait de rendre la fin de leur amitié semblable en habit, forme et état de vivre, comme ils avaient été vivants en une maison sous pareil maître et maîtresse. Et, pource que \Aus de quatorze mois auparavant avait donné ordre à tout ce qui était nécessaire pour entrer en religion, un matin, demanda congé à la marquise d'aller ouïr la mes>e à Sainte-Claire, ce qu'elle lui octroya, ignorant pourquoi elle lui demandait. Et, en passant par les Cordeliers, pria le gardien de lui faire venir son serviteur, qu'elle appelait son parent; et, quand elle le vit en une chapelle à part, elle lui dit :
* L^s deux bureUes.
2i2 LES CONTEUns FHANÇAIS.
— Si mon honneur eût pernriis qu'aussitôt (jue von« y me lu^sc osé moUre en religion, je n eusse tant attendu; mais, ayant rompu par ma patience \is opinions de ceux cpii plutôt jn^'ciit mal que liicn, je suis (lélilx'rée de prendre l'étit, la robe et la vie telle que je vois h vôtre, sans enquérit quHl y fait ; car, si vous avez du bien, j'en aurai ma part; el, si vous avez du mal, je n*en veux pas être exempte; car, par tel chemin que vous irez en paradis, je vous veux suivre, étant assurée que Celui qui est le vrai, parlait et digne d'être nommé amour ^ nous a tirés à son service par une amitié honnête et raisonnable, laquelle il convertira, par son Saint-Esprit, du tout en lui; vous priant que vous et moi oubliions ce corps qui périt et tient du vieil Adam, pour recevoir et revêtir celui de notre époux Jésus-Christ.
Ce serviteur religieux lut tant aise et tant content d'ouïr sa sainte volonté, qu'en pleurant de joie lui lortifia son opinion le plus qu'il lui fut possible, en lui disant, puisqu'il ne pouvait avoir d'elle au monde autre chose que la parole, qu'il se tenait bienheureux d'être au lieu où il avait toujours moyen de la revoir, et qu'elle serait telle que 1 un et l'autre n'en pourraient que mieux valoir, vivant en un état d'un amour, d'un cœur et d'un esprit, tirés et conduits de la bonté do Dieu> lequel il suppliait les tenir en sa main, oii nul ne peut périr. Et, en ce disant et pleurant d'amour et de joie, lui baisa les mains; mais elle abaissa son visage jusqu'à la main et se donnèrent par vraie charité le saint baiser de dilection. Et, se contentant, s'en partit Pauline et entra en la religion de Sainte-Claire, où elle fut reçue et voilée.Ce qu'après elle fit entendre à madame la marquise, qui en fut tant ébahie qu'elle ne la pouvait croire ; mais s'en alla le lendemain au monastère pour la voir et aussi s'efforcer la divertir de sou propos. A quoi Pauline lui fit réponse, que si elle avait eu puissunce de lui ôter un mari de chair (l'homme du monde qu'elle avait le
LE PRIEUR RÉFOIiMATEUR. 243
plus aimé), elle s'en tlivail coiUenler, sans cherclier de la vouloir séparer de Celui qui était inunorlel et invisible; car il n'était j)as en sa puissance ni de toutes les créatures du monde. Adonc la niarqnise, voyant son bon vouloir, la baisa, la laissant à fort grand regr( t. Et, depuis, vé(j!!irent Pauline et s(ai serviteur si saintement et dévotemerït en leur observance, qiuî l'on ne doit douter que Celui, duquel la fin de la loi est cbarité, ne leur dit à la fin de leur vie, comme à la Madeleine, que leurs pécliés leur étaient pardonnes, vu qu'ils l'avaient beaucoup aimé, (ju'il ne les retirât c\\ paix au lieu où la récompense passe tous les mérites des liommes et donne loyer de leuis bienfaits.
UN PRIEDR RKFORMATEUK, SOUS OMBRE DE SON HYPOCRISIE, TENTE TOUS MOYENS POUR SÉDUIRE UNE SAINTE RELIGIEUSE *. d'oNC ENFIN SA MALICE EST DÉCOUVEKTE.
En la ville de Paris il y avait un prieur de Saint-Martin des Champs, duquel je tairai le nom pour l'amitié que je lui ai \<o\ tée. Sa vie, jusques à l'âge de cinquante ans, fut si austère, (jue le bruit de sa sainteté crût par tout le royaume de France, tellement qu'il n'y avait piince ni princesse (pii ne lui fitgnnd honneur et révérence quand il les venait voir; et ne se faisait réformation de religion qui ne fût faite par sa main, car on le nommait le père de vraie religion. Il fut élu le visiteur de la grande religion des dames de Foutevrault^ des(|uelles il était tant craint, que, quand il venait en quelqu'un'de leurs mona>lères, toutes les religieuses treiublaioiit de \mn\ et, pour Tapiiser des grandes riiiueurs qu'il leur tenait, le traitaient comme elles eussent fait la personne du roi : ce qu'au commencement il refusait; mais, à la fia,
* Ablayo cclcbre dans Maiiic-el-I.oire, fuiutce en 1099.
îtH LES CONTEURS FRANÇAIS
venant sur les cinquante ans, commença à trouver fort lion U in\\rmoul (juM av.iit .m comriicncemcnl refusé, el, s'eslimaiit liii-nième le bien puMic de toute nligion, (lé>ira de conserver sa santé niieiix qu'il n'avait accoutumé. Kt combien (jue sji règle portât de jamais ne manger chair, il se dispensa lui-même (ce qu'il ne faisait à nul autre), disant que sur lui était tout le faix de la roli^'ion. Pourquoi, si bien se fe>toya, que d'un moine niai;.'re il en fit nn bien gras; et, à relte mutation de vivre, se fit une mutation de cœur, telle qu'il commença à regarder les visages, dont auparavant il avait fait conscience; et, en regardant les beautés (jue les voiles rendent ])lus désirables, commença à les convoiter : dont, [jour satisfaire à cette convoitise, cben lia tant de moyens subtils, qu'en lieu de faire office de pasteur, il devint loup, tellement •qu'en plusieurs bonnes religions, s'il s'en trouvait quelqu'une un peu sotte, il ne faillait à la décevoir. Mais, après avoir longuement continué cette méchante vie, la bonté divine, qui print pitié des pauvres brebis égarées, ne voulut plus endurer la gloire de ce malheureux règne, ainsi que vous verrez. Un jour, allant visiter un couvent près de Paris, qui se nomme Gif, advint qu'en confessant toutes les religieuses en trouva une, nommée sœur Marie Hérouët, dont la parole était si douce et agréable, qu'elle promettait le visage et le cœur être de même. Parquoi, seulement pour l'ouïr, fut ému d'une passion d'amour qui passait toutes celles qu'il avait eues aux autres religieuses; et, en parlant à elle, se baissa fort pour la regarder, et en aperçut la bouche si rouge et plaisante, qu'il ne se put tenir de lui bausser le voile, pour voir si les yeux accompagnaient le demeurant : ce qu'il trouva; dont son cœur fut rempli d'une ardeur si vébémente, qu'il perdit le boire et le manger et toute contenance, combien qu'il la dissimulait. El quand il fut retourné en son prieuré, il ne pouvait trouver le repos; parquoi, en grande inquiétude, passait
LE PRItUa RËFORMATEUn. 245
les jours et les nuits en clierchant les moyens connue il pourrait parvenir à soi» désir et faire d'elle comnie il avait fait de plusieurs autres : ce qu'il connaissait être fort difficile, parce qu'il la trouvait sage en paroles et d'un esprit sublil ; et, d'autre paît, se ^oy: il si I.miI (^l vieil, qu'il (li'lib'ia dt; ne lui en parler point, mais de chercher à la gagner par la crainte. Parquoi, bientôt après s'en retourna audit monastère de Gif, auquel lieu se montra plus austère que jamais il n'avait fait, se courrouçant à toutes les religieuses, reprenant l'une que soir voile n'était pas assez bas, l'autre, qu'elle haussait trop la tête, et l'autre, qu'elle ne faisait pas bien la révérence en religieuse. Et, en tous ces cas-là, se montrait si austère, qu'on le craignait conmie un Dieu peint eu jugement. Et lui, qui avait les gouttes*, se travailla tant de visiter les lieux réguliers qu'environ 1 heure de vêpres, heure par lui apostée, se trouva au dortoir. L'abhesse lui dit :
— Père révérend, il e>t temps de dire vêpres. A quoi il répondit :
— Allez, mère, allez, iaites-les dire; car je suis si las que je demeurerai ici, non pour reposer, mais pour parler à sœur Marie, de laquelle j'ai ouï très-mauvais rapport; car l'on m'a dit qu'elle caquette comme si c'était une mondaine.
La prieure, qui était tante de sa mère, le pria de la bien chapitrer et la lui lais^a tonte seule, sinon un jeune religieux qui était avec lui. Quand il se trouva tout seul avec sœur Marie, commença à lui lever le voile et commander qu*elle le regardât. Elle lui répondit que la règle lui défendait de„ regarder les hommes.
— C'est bien dit, ma fille, lui dit-il ; mais il ne faut pas que vous estimiez qu'entre nous religieux, soyons hommes.
* On disait alors les gouttes et non la goutte.
Parquoi sœur Marie, (Tuignanl f.iillir par (lé>ob<''i$sance, le nganla au vis.igi; : elle le trouva si laid, qu'elle peii^a faire plus (le pénitence que cJe péché à le regarder. Le beau père, après lui avoir leiiu plusieurs propos de la gniide amitié qu'il lui |)oi-lait, lui voulut mettre la maiii au tétln, rpji fut par elli; bien re[)oussé, conune elle devait; <-t fut ^i ' "tii rr.iir.'. qu'il lui <lit :
— Faut-il qu'uue religieuse sache qu'elle ait des télins? Elle lui ré}JOudit :
— Je suis que j*en ai, et certainement que vous ni autre n'y touclierez point; car je ne suis si jeune n'ignorante, que je n'entende l)ien ce (jui est f)écbé et ce qui ne l'e^t pas.
El quand il vit (jue ces propos ne la pouvaient gagner, lui en va bailler d'une autre, dis.mt :
— Hébis! m 1 fille, il faut que je vous déclare mon extrême nécessité, c'est que j'ai une maladie que tous les médeiius trouvent incurable, sinon que je me réjouisse ti joue avec quelque femme que j'aime bien fort. De moi je ne voudrais pour mourir faire péché mortel; mais, quand l'on viendrait jusque-là, je sais que simple fornication n'est nullement à comparer au péché d'bomicide. Parquoi, .-i vous aimez ma vie, en sauvant votre conscience de crédulité*, vous me la sauverez.
Elle lui demanda quelle façon de jeu il entendait de faire. Il lui dit qu'elle pouvait bien reposer sa con-cience sur la sienne, et qu'il ne ferait cbose dont l'un ne l'autre fut chargé. Et, pour lui montrer le commencement du pas>elemp5 qu'il lui demandait, la vint embrasser et essaya de la jeler sur le lit. Elle, connaissant sa méchante intention, se défendit si bien de paroles et de bras, qu'il n'èul pouvoir de toucher qu'à ses habillements.
' Du latin crudelitas. Cruauté.
LE Pr.lEUK RÉFOUMATEUU. 247
A riieurc, quand il vit toutes ses inventions et efforts être ourncs en lien, comme un homme furieux, et non-seulement horsdeeonscience, miiisde raison naturelle, lui mitla main sous la robe, et lout ce qu'il put toucher des on;:les, é^^iali^na de telle fureur, ((ue la [»auvre lille, eu criant bien fort, de tout son haut tomba à t£ire tout évanouie, Et, à ce cri, entra i'abbesse dans le dortoir oii elle était; lai|uelle, étant à vêpres, se souvint avoir laissé cette religieuse seule avec le beau père, qui était fille de sa nièce, dont elle eut un sciupule en sa conscience qui lui fit 1 isser vêpres, et alla à la poite du dortoir écouter ce (|ue l'oij iaisait. xMais, oyant la voix de sa nièce, poussa 11 porte que le. jeune moine tenait. Et, quand le prieur vit venir Tabbesse, en lui montrant sa nièce évanouie enterre, lui dit :
- Sans laute, notre mère, vous avez grand tort ({ue vous ne m'avez dit les conditions de sœur Marie; car, ignorant sa débilitr, je l'ai fait tenir debout devant moi, et, en la chapitrant, s'est évanouie connue vous voyez.
Ils la lirent revenir avec \ inaigre et autres choses propices, et trouvèrent que de sa chute elle était blessée à la tète. Et, quand elle lut revenue, le prieur, craignant qu'elle contât à sa tante l'occasion de son mal, lui dit cà paît :
— Ma tille, je commande, sur peine d'inobédience et d'être damnée éternelleujent, que vous n'ayez jamais à pailer de ce que je vous ai fait ici: car entendez que l'extrémité d'amour m'y a contramt, et, puisque je vois (jue vous ne le voulez, je ne vous en pai lerai jamais que cette fois, vous assurant que, si me voulez aimei', je vous feiai élire abbesse d'une des meilleures abbayes de ce royaume.
Elle lui répondit cju elle aimait mieux mourir en chartre perpétuelle, que davoir jamais autre auii que Celui qui était moi t pour elle en la croix ; avec lecjuel elle aimait mieux souffrir tons les maux que le monde pourrait donner, que,
2i8 LES CONTEURS FRANÇAIS.
sans lui, avoir tous les biens; et «ju'il n'eût plus à lui parler de ce propos, ou elle le dirait à sa mhic abbcsse; m.iis qu'en ce faisant, elle se tairait.
Ainsi s'en nlla ce n)auvais pasteur, lci|uel, pour se montrer tout autre qu'il n'était, et pour encore avoir le plaisir de regarder celle qu'il aimait, se retourna vers 1 abbesse, lui disant :
— Ma mère, je vous prie, faitL's chanter à toutes vos filles un Salve Reyina, en l'bonneur de cette vierge où j'ai mon espérance.
Ce qui fut fait; durant lequel ce renard ne fit que plorer, non d'autre dévotion, que de re;:ret qu'il avait de nôtre venu au déçu de la sienne, tt toutes les leligieuses, pensant que ce fut d'amour à la vierge Mai ie, l'estimaient un ^aint homme. Sœur Marie, qui connaissait sa malice, priait en son cœur de confondre celui qui déprisait la virginité. Ainsi s'en alla cet hypocrite à Saint-Martin ; auquel lieu, ce méchant feu. qu'il avait en son cœur ne cessa de brûler jour et nuit, et de chercher toutes les inventions possibles pour venir à ses fins. Et, pource que sur toutes choses il craignait l'abbesse, qui était femme vertueuse, il pensa le moyen de l'ôter de ce monastère. Ainsi s'en alla vers madame de Vendôme, pour l'heure demeurant à la Fère, oii elle avait édifié et fondé un couvent de Saint-Benoît, nommé le Moiit-d'Olivet. Et, comme celui qui était le souverain réformateur, lui donna à entendre que l'abbesse dudit Mont-d'Olivet n'était pas assez suffisante pout gouverner une telle communauté, la bonne dame le pria de lui en donner une autre qui fût digne de cet office. Et, lui, qui ne demandait autre chose, lui conseilla de prendre l'abbesse de Gif, pour la plus suffisante qui fut en France.
Madame de Vendôme incontinent l'envoya quérir et lui donna la charge de son monastère du Mont-d'Olivet. Le prieur de Saint-Martin, qui avait en sa main la voix de toute la reli-
LE PniEUU RÉFORMATEUR. 249
gion, fit élire à Gif une abbesse à sa dévotion. Et, après cette élection, s'en alla audit lieu de Gif essayer encore une fois si, [)ar prière ou par douceur, il pourrait gagner sœur Marie Hérouét. Et, voyant qu'il n'y avait nul ordre*, retourna en son prieuré de Saint-Martin ; auquel lieu, tant pour venir à sa lin que pour se venger de celle qui lui était trop cruelle, de peur aussi que son afiaire fût éventée, fit dérober secrètement les reli(iues dudit Gif, de nuit, et mit à sus au confesseur de léans, fort vieil et homme de bien, que c'était lui qui les avait dérobées, et pour celte cause, le mit en prison i\ Saint- Martin; et, durant qu'il le tenait prisonnier, suscita deux témoins, lesquels ignorammeiit signèrent ce que M. de Sjint- Martin leur commanda : c'était qu'ils avaient vu dedans un jardin ledit confesseur avec sœur Marie en acte vilain et déshonnête, ce qu'il voulut fùre avouer au vieil religieux. Mais, lui, qui savait tontes les fmles de son prieur, le supplia de vouloir mener en Chapitre, et que, là, devant tous ses religieux, il dirait la vérité de tout ce qu'il en savait. Le prieur, craignant que la justification du confesseur fût sa condamnation, ne voulut point entendre à cette requête; mais, le trouvant feime i*» son propos, le traita si mal en prison, que les uns disent qu'il y mourut, les autres, qu'il le (ontraifrnil de laisser son habit et s'en aller hors du royaume de France. Quoi qu'il en soit, jamais depuis on ne le vit. Quand le prieur estima avoir une telle prise sur sœur Marie, s'en alla à la religion oij l'abhesse, étant faite à sa poste, ne le contredisait en rien. Et, là, conmiença vouloir user de so!i autorité de visiteur, et fit venir toutes les religieuses l'une après l'autrii, pour les ouïr en une chambie, en forme de confession et Visitation; et, quand ce fut au rang de sœiu' Marie, qui avait perdu sa bonne tante, il recommença à lui dire:
* Chances de succci.
2»0 LES CONTlilMS FUNNÇAIS.
— Sœur M;irie, vous savez de i\\ic\ r.rimr \ous êtes arcuf^e l'tque la dissimulation que vous fiiles d'èire luit diastc ne vous a de rien servi; car on connaît bien que vous^îtes le contraire.
Sœur Mai ie lui répondit d'un visage assuré :
— Faites-moi venir celui qui m*a accusée, el von:* \' nez si devani moi il demeurera en sa mauvaise opinion.
11 lui dit:
— Il ne vous faut autre preuve, puisque le confesseur même a été convaincu.
Sœur Marie lui dit :
— Je le pense si homme de bien qu'il n'aura pas confessé telle méclianceté et mensonge; mais, quand ainsi sérail, faites-le venir devant moi, et je prouverai le contraire de son dire.
Le prieur, voyant qu'en nulle sorte il ne la pouvait étonner, lui dit :
— Je suis voire père, qui, pour cette cause, désire sauver votre honneur ; parlant, je remets cette vérité à votre conscience, à laquelle j'ajouterai foi. Je vous demande et vous conjure, sur peine di péché mortel, de me dire vérité, à savoir si vous étiez vierge quand vous lûtes mise céans.
Elle lui répondit :
— Mon père, l'âge de cinq ans que j'avais doit être témoin de ma viiiîinilé.
— Or, bit 1), ma fille. Depuis ce temps-là avez-vous point perdu celle belle (leui?
Elle lui jrra que non, et que jamais n'avait Irouvé empêchement que de lui. A (luoi'il dit qu'il ne la pouvait croire et que la chose gisait en preuve.
— Quelle preuve, dit-elle, vous en plaît-il faire?
— Comme j'en fais aux autres, dit le prieur; car, tout ainsi que je suis visiteur des âmes, aussi je le suis des corps. Vos
LK l'iiILLi; REFORMATEUR. 251
abbesses et prieures ont passé par mes mains; vous ne devez craindre que je ilésire votre vir^'inité. l'arfjuoi jetez-vous sj.r le lit et mettez le devant de votre habillement sur votre visage. Sœur Marie lui répondit par colère :
— Vous m'avez tant tenu de piopos de la folle amour que vous me portez, que j'estime plulôt que vous me voulez ôler ma virginité, que de la vouloir visiter. Paniuoi croyez que jamais je n'y coii>enlirai.
Alors, il lui dit ([u'elle était excomnnuiiée de refuser l'obédience de celte religion, et, si elle consentait, (|u'il la déshonorerait en plein ch'pitre, et dirait le mal qu'il savait entre elle et le confesseur. Mais elle, d'un visage sans peur, lui répondit :
— Celui qui connaît le cœur de ses serviteurs me rendra autant d'honneurs devant lui, que vous me ferez de honte devant les hommes. Parquoi, puisque votre malice en est ju->que-là, j'aime mieux qu'elle parachève sa cruauté envers moi que le désir de son mauvais vouloir, car je sais que Dieu est juste juge.
A l'heure, il s'en alla amasser tout le chapitre et fit venir devant lui à genoux sœur Marie, à laquelle il dit par un mer- ▼eilleux dépit :
— Sœur. Marie, il me déplaît grandement que les bonnes admonitions que je vous ai données ont été inutiles, en un tel inconvénient, que je suis contraint de vous enjoindre une pénitence contre ma coutume. C'est qu'ayant examiné votre confesseur sur aucuns crimes à lui imposés, il m'a confessé avoir abusé de votre personne, au lieu où les témoins disent l'avoir vu. Parquoi, ainsi que je vous avais élevée en état honorable et maîtresse des novices, j'ordonne que vous soyez mise nonseulement la dernière de toutes, mais mangeant, à terre, devant toutes les sœurs, pain et eau, jusqu'à ce qu'on connaisse votre contrition snflisante d'avoir grâce.
Sœur Marie, étant avertie par une de ses compagnes, qui
(Milendail tout son afftire, que, si elle répondait chose qui dé- |)lûl au prieur, il la m» tirait injpace^ c'est-à-dire eu clnrlre pcrpcliiille, endura celle sentence, leviuit les yeux au ciel et priant C»ilni qui avait étii sa n'sislance conlre le péclic, vouloir tHrc sa patience conlie sa Iribulalioii. Kncore délcndil ce vériciablc prieur que, quand sa mère ou ses parents viendraient, qu'on ne la souifrilde trois ans parler à eux, n'écrire étires, sinon (ailes en communauté. Ainsi s'en alla ce malheureux homme, sans plus y revenir; et fut celle pauvre fillt; longtemps en la tnbulalion. que vous avez ouïe; mais sa mère, qui sur tous ses enfants l'aimait, voyant qu'elle n'avait plus de nouvelles d'elle, s'en émerveilla fort et dit à un sien lils, sage et honnête gentilhomme, qu'elle pensait que sa hlle était morte, et que les religieuses, pour en avoir la pension annuelle, lui dissimulaient ; lui priant en quelque façon que ce lût de voir sa dite sœur. Lequel incontinent alla à la religion, en la. quel on lui fit les excuses accoutumées : c'est q\j'il y avait trois ans que sa sœur ne bougeait du lit. Dont il ne se tint pas content et leur jura que, s'il ne la voyait, il passerait par-dessus les murailles et forcerait le monastère. De quoi elles euientsi grande peur, qu'elles lui amenèrent sa sœur a la grille, fiquelle l'abbesse tenait de si près qu'elle ne pouvait dire à son Irèie chose qu'elle n'entendît; mais elle, qui était sage, avait mis par écrit tout ce qui est ci-dessus, avec mille autres inventions que ledit prieur avait trouvées pour la décevoir, que je laisse à con'er pour la longueur ; si ne veux-je oublier à dire que, durant que sa (ante était abbesse, pensant qu'il lût refusé pour sa laideur, lit tenter sœur Marie par un jeune et beau religieux, espérant que, si par amour elle obéissait à ce religieux, qu'après il la pourrait avoir par crainte. Mais d'un jardin oii ledit religieux lui tint propos, avec ge-«tes si déshonnêtes, quej'aurais honte de les référer, la pauvre fille courut à l'abbesse, qui par- Lait au prieur, en criant :
LE PRIEUR RÉFORMATELR. 253
— Ma mère, ce sont diables en lieu de religieux, ceux qui nous viennent vlsitir!
Et, à riieure, le prieur, ayant peur d'être découvert, commença à dire en riant :
— Sans Huite, ma mère, sœur Marie a bonne rai<on. Et, en la prennnt par la main, lui dit devimt l'abbesse :
— J'avais L'utendu que sœur Marie parlait fort bien et avait le langage si à main qu'on l'estimait mondaine, et, pour cette occasion, je me suis contraint contre mon naturel tenir tous les propos que les hommes mondains tiemient aux femmes, ainsi que je trouve par écrit ; car, d'expérience, j'en suis aussi ignorant comme le jour que je suis né; et, en pensant que ma vieillesse et laideur lui faisaient tenir propos si vertueux, je commandai à mon jeune religieux de lui en tenir de semblables : à quoi vous V(»yez qu'elle a bien vertueusement résisté. Dont je l'estime si sage et si vertueuse, que je veux qu'elle soit dorénavant la première après vous, et maîtresse des novices, afin que son bon vouloir croisse toujouis de plus en plus en vertu.
Cet acte ici et plusieurs autres que fit ce bon religieux, durant trois ans qu'il fut amoureux de la religieuse, laquelle, comme j'ai dit, bailla par la grille à son frère tout le discours de sa piteuse histoire; ce que le frère porta à sa mère, qui, toute désespérée, vint à Pans, oii elle tiouva la reine de Navarre, sœm- unique du roi, à qui elle montra ce fort piteux discours, en lui disant :
— Madame, or donc, ne vous Gez pas une autre fois en tel hypocrite. Je pensais avoir mis ma fdleaux faubourgs et chemin de jiaradis, mais je l'ai mise en enfer, entre les mains des pires diables qui puissent être ; car les diables ne nous tentent, s'il ne nous plaît, et ceux-ci nous veulent avoir par force où l'amour nous défaut.
La reine de Navarre fut en grande peine, car entièrement
. ; LES CONTEUHS HUNÇAIb.
elle se confiait en ce prieur de Sairil-Martin, 5 qui eWn avait baillé la cliaige des al)l)esse8 de Moiilivilliers et de C.ien, ses beiles-h^œurs. D'autre côté, le crime si ;:rand lui donna l^lle horreur et envio de venger l'iiniocence de celle pauvre fille, qu'elle connimniqua au chancelier du roi, pour lors légal en France, de ralVaire, et fil envoyer quérir le prieur, lequel ne trouva nulle excuse, sinon qu'il avait soixante-dix ans, et parla à la rtinc. de Navarre, lui priant, sur Ions les plaisiis qu'elle lui voudrait jarimis faire cl pour récompense de tous ses services, qu'il lui plût de faire cesser ce procès, et qu'il confesserait que sœur Marie Hérouët était une perle d honneur et de virginité. La reine, oyantcela, fut tant émerveillée, qu'elle ne sut que lui répondre : anis le laissa là; elle pauvre homme, tout confus, se relira en son moua>tère, oii il ne voulut plus être vu de personn .', et ne véquit qu'un au après. El sœur Marie Hérouët, estimée comme elle méritait pour les vertus que Dieu avait mises en elle, fut ôtée de ladite abbaye de Gif, où elle avait eu tant de mal, et faite obbesse, par le don du roi, de l'abbaye nommée Gien, près de Montargis, qu'elle réforma ; et véquit comme pleine de l'esprit de Djcu, le louant toute sa vie de ce qu'il lui avait plu lui donner honneur et repos.
NOËL DU FAILL
(xn* siècle)
La date de la naissance de cet écrivain n'est ç)as cornue, mais on peut la rapporter aui premières années du se.ziènie siècle. Il était genlilhomme et fut nommé conseiller du roi au parlement de Rennes en 1571; il mourut vers 1585. On lui doit les Propos rustiques et facétieux, les Baliverncries et coules nouveaux et les Contes (VEulrapel, C'est à ce dernier recueil que nous avons emprunté les contas qui suivent. Nous les avons reproduits d'après l'édition donnée dans la bibliothèque Cliaipcntier, Paris, 1850, par M. Marie Guicbard. Cette édition est accompa;;née d'une intéressante élude sur Noël du F«ill. En comparant cet écrivain avec ceux de son époque, le lecteur romariiuera qu'il s'en distiniiue sur bien des points; il n'est pas, comme la plupart d'entre eux, exclusivement occupé d'aventures galantes ; il est observateur pénétrant, et ses récits sont toujours entremêlés de réflexions morales, pleines de justesse et d'à-propos. On seul du reste en bien des passages qu'il cherche à irailcr Rabelais et qu'il s'en rapproche quelquefois.