‹ Chefs-d'œuvre des conteurs françaisChapitre 57 sur 100 · D UN FILS QUI TROMPA L AVARICE DE SON PÈRE · texte numérisé non relu

D UN FILS QUI TROMPA L AVARICE DE SON PÈRE

Les anciens ont tant fait de casdenécorsité, qu'ils en tirent ' La jolie comédie d'Andricux, les Étourdis, olTre avec ce conte cer-

une déesse, voulant signifier qu'aux affaires où nous sommes pressés, notre esprit se réveille, devient brusque et gaillard, et sans être pesant et engourdi, comme lorsque nous sommes aux pleins souhaits, [jrofondts voluptés, et en la paille jusqu'au ventre. De vrai, celui de qui les biens et fortunes «-ont ou petites ou brouillées, se sait mieux avancer et rendre honnête homme, que ceux qui sont nés chaussés et vôlus; comme l'on dil du roi Louis XI, le prenjjer qui ait mis ses successeurs hors de page, Gir le parlement, piévôt et Université de Paris s'en laisoient croire aup.uavanl, et qui mieux savoit les nouvelles de ses voisins. Etant en la mauvaise gnîce de son père, oh! que régner et commander absolument est chose douce! se retira à son cousin le duc de Bourgogne, où il apprit à faire le petit pain, à ménager l'écu, qui le rendit tellement admiiable au maniement de ses affaires, qu'entre tous les firinces il a bien peu de com|tagnons, et en lui fut vérifiée et accomplie la prophétie du roi Gli irles VII, son père, quand il fit dire à icelui duc bourguignon, quil nourrissoit un renard qui mangeroit ses poules. Car à la fin il dépeça et échantillonna si bien la maison de son hôte, qu'il lui en demeura de belles pièces, lesquelles il .«^mtenoil lui avoir é(é arrachées de la sienne*. Et à ce propos des pères qui sont trop rigoureux en l'endroit de leurs enfants, s'en est vu, puis peu

tains rapports qui pourraient faire croire qu'il n'était pas inconnu à l'auteur de la comédie.

* Louis XI, n'étant encore que dauphin, était entré en 1440 dans U ligue formée contre son père Cliaries VU par quelques membres de la haute noblesse, tels que Chabannes, la Trcmouille, le comte de Yendôme. Cette ligue fut vaincue ; mais en 1446, le dauphin Louis recommença ses intrigues et fut forcé de se retirer auprès du duc de Bourgogne, Philippe le Bon ; c'est à cet exil que Noël du Faill fait ici allusion. Nous avons vu plus haut, que les Cent nouvelles nouvelles ont été composées à la cour de Philippe le Bon. Les belles pièces arrachées à la maison de Bourgogne sont lu duché de Bourgogne, l'Artois et le Uainaut.

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de temps en ce pays, un si tenant et fàchuux, qu'il nel)aill()it à sou lils (jue peu ou rien pour sou eulretieu; leijud, d'autre côté, enipruiitoit jiar-ci p;ir-là tout ce qu'il pouvoit, jusque-là d'êlre euleiré bien avant aux brevets des marchands, usuriers, et autres gens de main mise et d'intérêt; bien souvent les affronloit, et coucboit de sa conscience à toutes restes, lout l'emplâtre et dél'ensif qu'il appliquoit sur ce mot lomboil sur l'avarice de son père, jusque bien souvent dire à ses couqiagnons courant la même lorlune, et(jui éloient en mênie cause, plût à Dieu que ton père se fut rompu le col à porterie mien en paradis, et autres imprécations et maudissons* de sem« blable volume. Le père, à qui il couloit plus <le je ne sais combien pour espionner les actions de son fils, entcndoit a^sez telles nouvelles , oij il faisoit la sourde oreille, prenant plaisir, qu'il estimoit profit, tenir ainsi ce jeune lionmie en telles altères* et calamités, le menaçant parfois se remarier, au cas qu'il feroit du compagnon, ou donner et mettre son bien en telles mains qu'il ne l'oseroit regarder. Au surplus, qu'il trouvât sa bonne aventure comme il pourroit , et qu'autrefois il avoit été sans denier ne sans maille, jusques à ce que pour le présent il ne daignoit dire, ('e fils, voyant tant d'honnêtes voyages se passer sans être employé aux belles charges et entreprises de guerre, non pour la religion, que la fièvre (juartaine puisse serrer les veines à ceux qui eu soulflent les consultations poui- leur profit particulier aux conseils des jeimes princes, ains contre eux qurnous lienncnL à fausses enseignes les provinces, royaumes et États tous entiers. Il s'avise donc, en cet le extrême nécessité, jouer un bon tour à la cliicheté de son père, et remettre sus l'honneur de ses ancêtres et de sa maison ; se faisant fort que les braves et galants

* Malédictions.

* Trivalions,

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Iiommos tiendroient son parti, prit à cet elTet choz le marchand force dr.'ips noirs n cr(^dit. Vous qui ne payez comptant, jugerez de la loyauté du vendeur, et des acrianiaiionscl battement de poitrine qu'il fait aux prix et auna;;*;. Il fait faire SCS accoutrements de deuil, les paqnette en sa malle, et fouette vers le Poitou, où son père avoit une belle et riche terre, et de grand'valeur, le (cimier de laquelle, nn opulent vilain, avoit entre ses mains le revenu d'une année tout compté, prêt de porter à son maître. Mais il fut gardé de celte peine; car ce jeune gentilhomme ayant pris ses accoutrements de deuil, et valet, et laquais aussi renfro^jné et triste, va descendre en la maison de son père, conta à peu de paroles au femiif r la mortd'icelui survenue, lequel en ses derniers propos se recommandoit à lui, ayant enjoint sous peine de désobéissance qu'il le changeât aucunement, et qu'il l'avoil trouvé toujours homme rond (t bon serviteur de la maison. Il éloit un peu dur et rigoureux, mais, fermier mon bon ami, vous entendez bien que tel ménage ainsi raccourci au petit pied ne revenoit que sur mon agrandissement et avantage.

— Oh ! monsieur, disoit le fermier poitevinant, et faisant bien la chatemite, pour être entretenu en la ferme, il n'y a remède, il faut tous passer par-là ou par la fenêtre; encore m'est-ce grand contentement qu'il a laissé un héritier qui m'aime, ou je suis bien trompé, duquel je m'assure tenir encore à l'avenir et continuer les fermes que le riche homme m'avoit fait de cette terre; vous suppliant m'excuser, courbant en ce disant, puis un genou, puis l'autre, si quelquefois vous ai refusé bailler argent, car, sur ma conscience, j'avois défense du défunt, et crois en avoir encore en ma pochette ; non, c'est ailleurs, où je mets mes lettres, comme s'il vous eût tenu pour bien suspect; et entendez trop mieux, en chauvissant et riant en faux-bourdon, que depuis que les boites de nous autres pères peuvent servir à nos enfants, nous, comme

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les chats, ne les voudrions voir qu'une foisi an, i)Our chercher leurs avenluivs, puisque nous leur avons mis les ferrements et moyens en mains, })Our gagner leur vie.

— Il y II autre chose, dit le porteur de deuil , et vous remercie. Dea, vou< entendez les guerres où le roi est enipèrhé, et comhien me seroit re|trochal)Ie, et viendroit à déslioimeur de faillir en telles affiiics et endroits, où, (piehjue pauvreté qui m'ait conmandé, si me suis-je ordinairement trouve en tels bons lieux peur le service de Sa Majesté. Or, maintenant que la guerre est, et que j'ai fait tout hou office d'enfan! au bon homme, que Dieu absolve, il me fuit en toute diligence aller trouver les compagnies qui marchent oij je suis appelé, et jà partie de mon train a pris les devants; pendant, ce me sera un fort grand plaisir et à vous p. ^fit, que demeuriez en ma terre à pareilles conditions et charges que vous la teniez de feu monseigneur et père, combien que j'en a.irois bien davantage si voulois y entendre et prêter l'oreille.

— Ho! Pierre, c'étoit le valet, combien est-ce (pie ce gros homme m'en a olfert à la dhiée?

— Eh ! monsieur, disoit ce Jacquet, il n'est que lier son doigt à l'herbe cpi'on connoît ; ne changez jamais les anciens serviteurs : le bonhomme, Dieu ait son àme, avoit souvent ce dicton en la bouche; mais comme il étoit ménager, il lui falloit à chaipie renouvellement de ferme ses cent écns pour le pol-de-vin, et une année d'avance; je ne sais comme vou. en ferez.

Le fermier, qui pétilloit de peur que tel marché lui écha^ pâl, eut bientôt conclu s;i ferme. Lors notaires en besogne; cent écus baillés au maître, et dix à sire Pierre, qui avoit, disoit-il, bien soufflé aux éloupes ; l'avance d'une année reçue, outre celle de l'an passé prête à échoir, chacun en ceci pensant avoir trompé son compagnon. Le fermier syllogisoit sur «es doigts, il y a pour gagner tant pour cent. L'autre, il perdra

*-^0f) LES CONTEURS FRSNÇAIS.

qin!l(|iift .ittcnte seul«;riicnt, m.iis par provision, j'empodiorai cclttî dnigé»; perlée, lacjuelle se fait tant ch»Tclier. Ne tarda pas demi-jour après le (lélo;5'emeiit de l'IiéritiiT. Voici la rliableri»' à quatre personnages; voici la halaille; voici lecondit de preuves, (pie l'un des f,'ens du père, c'éloit un vieux notaire, monté sur la mule de la maison et liotlé de foin, n'arrivât ^larni de quittances pour recevoir les deniers éclnis, avec ample procuration de faire nouveau bail pour l'avenir : il exhiba au fermier ses facultés, son pouvoir général et spéciil, bien passé, bien instrumenté. Le l'erniier, au contraire, lui montre ses pièces, objecte le vnti sei;.'neur qui lui a fait b;iil iiouve;iu; informe sommairement que le lils a porté le deuil, tant et si longuement que tout va bien; que le notaire est un manifeste prévaricateur, et qui voudroil bien, avec sa mule, jouer à quitte ou à double. Le not.iire, au contraire, maintient son maître être vivant mourant, et si métier est confisquîint, ainsi le prouvera; conclut toucher l'argent à ses périls et fortunes. Le juge, sur la contmriété des faits, car ils en étoient bien avant, appointa les parties à informer. Et fut bruit commun que ce pauvre misérable avaricieux de père, usurier tout le soûl et tant qu'il pouvoit (à liennes, on l'eût appelé fesse-Matthieu, comme qui diroit batteur de saint Matthieu, qu'on croit avoir été changeur)*, en mourut de dépit, de rage, et tout forcené d'avoir perdu ce monceau d'argent, et trempé par ses propres entrailles. Ainsi en puisse-t-il prendre à ceux qui hrûlent la chandelle par les deux bouts.

* Saint Mathieu était le patron des changeurs, et l'on disait des avares qu'ils le fessaient pour le forcer à donner tout l'argent qu'il avait dans sa bourse. Telle est l'origine, indiquée et insuffisamment expliquée par Koël du Faill, de ce mot qui est encore en usage aujourd'hui.

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