FAIGNANT ÊTRE MÉDECIN, ET DE PLUSIEURS MARAUTZ
[XTI* siècle)
Celle prétendue histoire a été pul)lice dans le Recueil des poésies françaises des quinzième et seizième siècles ; c'est d'après cet excellent travail que nous la lepioduisoiis ici.
HISTOihE D CM QUIDAM FAIGNANT ESTRE MEDECIN, ET DE PLUSIEURS MARAUTZ.
Certain quidam, congiioissaiit bien les lours Et grans abus, les(jueis par chascuns jours Font les marautz pour attraper argent, Par décevoir et tromper mainte gent, Faignant d'avoir leurs membres langoureux, Manquets, perclus, impotens, douloureux, Et estre aussi de maladie altaiiis, Et tourmentez de plusieurs maux de saints*,
* On avail au moyen âge donné des noms de saints à diverses maladies, telles que h danse b^ainl-Guy, le mal Saint-Jean, pai ce qu'on altribuail à ces saints le privilège de guérir ceux qui en étaient frappés.
Voulut nionlrr j)ar certaine efficace
ladis, au roy la c.iutille et fallace
De Itîiiis abus, et, pour ce f.iiie ini«.'UX
li a fait dire 1 1 crier eu maiiitb lieux
Oiie le vouloir du roy estoit en somme
De délivrer et aumosuer grand somme
D'or et d'argent aux pauvres agitez
De mal, ayant regard aux (jualitez
De leurs langueurs, [>ouraux uns plus donner.
Aux autres moins, ainsi conmie ordoiuier
Plaiioit au roy. Or, après avoir
Telle nouvelle ou edict fait scavoir,
Tous les marauls et belistres d'enlour
Gestuy pays sont tous, en moins d'un jour,
Venus ensemble. Aucuns estoyent
Ameniclez, et les autres jettoyent
Sang de leur bouche ; un autre se plaignoil
D'ydropisie, et un autre faignoit
Estre goutteux ; un autre sembloit estre
A demy mort, tant monstroit piteux estre,
L'autre muet et perdre la parolle,
L'autre vexé de la grosse verolle.
Quand au surplus, bien seroit difficile
De dire tous les abus de leur stille,
Dont je m'en tais; mais, s'on enquiert combien
Estoyent iceux, je vous respons que bien
Ils pou' jyent estre un cinq cens, tout enclos
C'est à scavoir dedans un certain clos,
Au bout duquel estoit aucun estage,
Dont contemploit le roy en son courage
Et en son cœur la peine et le martyre
Q'a son advis un chacun d'iceux tire.
IIISTOinE D'UN QUIHAM. 277
Biais ce quiilmi dessus dit, enleiid.int
Bien leur abus, est venu ce pendant
Auprès du roy, se meliant à luy dire :
A ces maraiils feroye-je un tour pour rire,
Tout pour inonslrcT les abus dont ils usent,
Kt dont chacun communément abusent?
Ce que le roy, par Rcrcalion,
Luy a permis. Lors, sans dilation,
^esluy quidam, pour venir mieux à fin
De son afiaire, s'est fait lors médecin.
Lit est venu à visiter ces gueux.
Puis après avoir veu chacun d'eux,
il leur a dist : « Je veux vous guérir tous
« Qui estes cy, mais il faut que de vous
c J'en prenne trois voir les plus malsains
f Et (|ui de mort semblent les plus prochaina,
€ Pour les brusler et en cendre réduire,
c A celle fin d'icelle cendre oynre
c Dedans un pot, et puis faire de l'eau
f Et de la cendre un oygnement nouveau
c Pour guérir tous les autres, sans aucun
« Sans excepter. » Ce qu'entendant, chacun
De ces marauts fut fort espouventé ;
Par (juoy voyant ce quidam absenté
Un peu arrière, à fuyre ils ont tous prins.
Ainsi comment craignant estre surprins
Pour l'un des trois lesquels on devoit prendre,
Comme il est dit, pour estre mis en cendre.
Or avoyent-ils si grande haste d'aller
El estre hors, à vray dire et parler.
Que ceux lesquels feignoicnt estre débiles,
Quant au courre, du corps estoicnt agiles.
'^78 LES CONTEIJFIS FRANÇAIS.
Pour dire au vray, il n'y avoit hoyteux,
M;iiigui't, aveugle, impotens ny f^outleux.
Qui iH'. fnyoit chacun en son euriroit,
Trop plus soudaiu (ju'un homme loit et droit,
Tant (preu ellcct et \>m\ petit d'e^[Kice,
De telles geus vuydée fut la place.
Ce que voyaut, le roy fut si joyeux
Qu*il a ilouué d'escus uii cent ou deux
A ce (piidam, (jui tel bon tour a fait
En le (lisant médecin très pai faict.
Ce conte a été évidemment inspiré par la cour det hliraclet C'était, dans le Paris du vieux temps, une espèce de cité qui servait d'asile aux vagabonds et aux mendiants. Les individus qui l'habitaienty et dont le nombre s'élevait, dit-on, à plus de 15,000 au seizième siècle, simulaient une foule de maladies, afin d'attirer la pitié. Les uns exerçaient la profession de boiteux, les autres la profession d'aveugles Lorsqu'ils avaient fait leurs quêtes, et qu'ils rentraient dans leur repaire, ils reprenaient leurs allures nalui elles; les boiteux marchaient droit, les aveugles voyaient clair, et c'est de là qu'est venu le nom de cour d^^s Miracles. Nous ferons remarquer que les médecins ne commencèrent guère qu'au seizième siècle à figurer dans la littérature populaire Sauf le fabliau du Vilain mire, etmessire Hue du petit Jebande Saintré, ils ne sont que très-rarement mentionnés dans la littérature du moyen âge. Mais à Tépoque de la Renaissance, ils deviennent Tobjet de nombreuses satires, et Molière n'a fait en quelque sorte que résumer les moqueries dont ils étaient devenus l'objet depuis un siècle, et que ne justifiaient que trop leur pédantisme et leur ignorance.
HOMAIGNB
— Cuiile très -véritable — (xvi* siècle)
f/écrivain dont on vient de lire le nom vivait dans la première moitié du dix-sepliètnc sièilc. Il a hiissé des comédies et des tragicomédies complètement et justement oubliées, mais ses contes ont coiisorvé qut'lqu'^ réputation, ils sont intitulés : les Contes aux heures perdues du sieur dOuville, ou Recueil de tous les bons mots, réparties, équivoques, brocards, simplicitez, naivetez^ gasconnades et autres contes facécieux, non encore imprimez. Paris, 10i5, \ vol. iii-8. On voit, rien que par ce titre, qu'ils ne ressemblent pas à ceuï que nous avons publiés ci-dessus. On peut même dire qu'ils inaugurent un genre entièrement nouveau.
Les conles pioproment dits sont peu nombreux dans le recueil du sieur d'Ouville. Ils cèdent la place aux jeux de mots et aux bons mots, à des facéties souvent triviales et quelquefois spirituelles; ils ouvrent U <^érie des Ana, et mettent pour la première fois en scène les types provinciaux qui figi;renl si souvent aux deux derniers siècles dans les s:ilircs populaires et les comédies, c'est-à-dire les Normands et les Gascons. C'est là ce qui fait leur originalité et leur nouveauté. On 5-enl en les lisant qu'un pouvoir ombrageux et fort a imposé silence aux bardiesses des libres penseurs du siècle précédent, que Ricbelieu a posé des bornes à la satire politique et religieuse, et que le temps est venu où les livres ne paraissent plus qu'avec le privilège du roi. Ces contes peuvent encore donner lieu
'280 LES CONTELIiS FRANÇAIS.
îtlonfjiignn trI pnr Rxri'llrnre le conlcur liislorique du Reizi^me 8lô( le, (;t ]):is plus (jue lt:il)clais nous ne pouvions l'oulilicr dans ce volume. Le morceau (pic nous avons choisi est, comme il le dit lui-mcrne « i;n (oiitc Irrs-vri ihihlc ; • cesl un genre loul k fait i
pai l dans la liU«''i;iluic de l'époque.
Des bonnes fcmmos, il n'en est pas à douzaines, conime chascun sçait, et nolarrimeiil aux debvoirs de mariape ; car c'e>t un nKiiclié plein de tant d'espineuses circonst;inces, qu il est nialaysé (jue l;i volonlé d'une femni'i si niainlienne entière long temps : K-s hommes qnoycjii'ils y soyentavec|nes un peu meilleure eondiliori, y ontirop afiaire. La toncliejl'un bon mariage, et sa vrayc preuve, regarde le temps que 1j société dure ; si elle a esté constamment doulce, loyale, et commande. En nostre siècle, elles re^eivent plus communément à Chtaler leuis bonsolfices et la veliem nrc de leur alfection, envois leurs maris perdus; cliercîient au moins lors à donner esmoignage de leur bonne volonté : tardif tesmoignage et hors de saison ! Elles preuvent pluslost par là qu'elles ne les aiment que morts : la vie e>i pleine de combustion, et le trespas, d'amour et de courtoisie. Comme les pères cachent l'affection envers leurs enlanîs ; elles volontiers, de mesmes, cachent la leur envers le mai-y, pour maintenir un honneste respect. Ce mystère n'est pas de mon goust : elles ont Leau s'esclieveler et s'esgratigner, je m'en vo\s à l'aureille d'une femme et d'un secietaire : « Comment esloient ils? Comment ont ils vescu ensemble? » Il me souvient toujours de ce bon mot, iactantius mœrent, quœ minus dolent : leur rechigner est odieux aux vivants, et vain aux morts. Nous dispenserons volontiers qu'on rie apiez, pourven qu'on nous rie pendant la vie. Est ce pas de quoy resuscittr de despit. qui m'aura craché au nez pendant que i'estois, me vienne h'olter les pieds quand ie ne suis plus? S'il y a quelque honneur à pleurer les maris, il n'appartient qu'à celles qui leur ont ri : celles qui ont pleuré
en la vie, qu'elles rient en la mort, au dehors comme au dedans. Aussi, ne regardez pas à ces yeulx moites et à cette piteuse voix ; regardez ce jiort, ce teinct et l'emboiipoiiict de ces loues soubs ces grandes vodes ; c'est yav là qu'elle parle françoi£ , il en est peu de qui la sanlé n'aille en amendant, qualité qui .çait pas meulir. Celte cerimonicuse contenance ne regarde pas tant derrière soy, que devant ; c'est acquest, plus que payement: en mon enfance, une honncste très belle dame (jiii vit eiieores, veufve d'un prince, avoit ie ne sçais quoy plus m sa j)aruic (ju'il n'est permis par les loiv de nostre veufvage : àeeulx qui le luy rcproelioienl, « c'est, disoit-elle, que je ne practicjne plus de nouvelles aniitiez, et suis hors de volonté de me remarier. »
Pour ne disconvenir du tout à nostre usage, j'ay icy choisi trois femmes qui ont aussi employé l'eiToi l de leur bonté et affection autour la moit de leurs maiis : ce sont pouilant exemples un peu aullres, et si pressant? qu'ils tirent hardiment la vie en conséquence.
Pline le leune avoit, prez d'une sienne maison en Italie, un voisin merveilleusement tourmenté de quelques ulcères qui lui estoient surveimesez parties honteuses. Sa femme, le veoyant si longuement languir, le pria de permettre qu'elle veist à loisir et de prez Testât de sou mal , et qu'elle luy diroit plus franchement qu'aulcunaultre ce qu'il avoit à en espérer. Aprez avoir obtenu cela de luy, et l'avoir curieusimcnt considéré, elle trouva qu'il e^toit impossible (pTil en peust guarir, et que tout ce qu'il avoit à attendre, c'estoitde Iraisner fort long temps une vie douloureuse et languissante: si luy conseilla, |)0ur le plus seur et souverain remède, de se tuer; et le trouvant un peu mol aune si rude entreprinse: « Ne pense point, luy dict elle, mou amy, que les douleurs q leicte veois souffrir ne me touchent autant (ju'à loy, et que pour m'en délivrer ie ne me vueille servir uioy mcsme de cette médecine
282 LIS CONTRl'fîS FMANÇUS.
(\\w iti t'ordonne. 1-; te ^-nlx .iccompaigner à l.i ^uurison, foninic j'.iy laict à la niaLulie : oste cette crainte, el i enseque nous n'ai/rons que plaisir en ce passage qni nous doihl délivrer de tels torments : nous nous en irons heureusement en- M'mhle. » Gela dict, et ayant rechaufié le couiape d»- !»on niary, elle résolut (ju'ils se precipiteroirnt en la m«T | ar une lenestrc de leur logis qui y resfiondoit. Kl pour niaint'-nir iiisques à sa fin citle loyale et vehenjcnte adertion d< quoy elle l'avoit embrassé pendant sa vie, elle voulut encores qu'il mourust entre ses bras : niais de peur quMs ne luy ladlissenl, et que les eslreintes de ses enlacements ne veinssent à se relasclier ])ar la clieuteet la crainte, elle se feitlier etattacher bien cslioiteniciU avecques luy par le fauls du corps; et abandonna ainsi sa vie jiour le rejios de celle de son mary Celle là estoit de bas lieu; et parmy telle conditions de geiits, il n'est pas si nouveau d'y veoir quelque traict de rare bonté :
Exirema pcr illos Justiiia excL'dens terris vestigia feciU
Les aultres deux sont nobles et riches, où les exemples de vertu se logent rarement,
Arria, lemme de Cecina Paetus, personnage consulaire, feut meie d'une aultre Arria, femme de Thrasea Paeu^ celuy duquel la vertu feut tant renommée du temps de Néron, et par le moyen de ce gendre, mère gi and' de Faunia ; car la ressemblance des noms de ces hommes et femmes, et de leurs foi tunes, en afaict mesconter plusieurs. Cette première Arria, Cecina Paetus, son mary, ayant esté prins prisoimier ])ar les gents de l'empereur Claudius, oprez la desfaicle de Scribonianus, duquel il avoit suyvi le party, supplia ceulx qui PerameiKMent prisonnier à Rome, de la recevoir dans leur navire, où elle leur seroit d*^ beaucoup moins de despense et
DE TROIS liONiNES FEMMES 283
d'iiicommoclité qir-un nombre de personnes qu'il leur fauldroit pour le ser\ice de son niary; et qu'elle seule fouiniroit à sa chauibre, à sa ciiisine, et à touts aultres oflices. Ils Ten refusèrent : et elle, s'estant iectc'e dans un batli-au de pesclicur qu'elle loua ^ur le champ, le suyvit en cette ^orte depuis a Sclavonie. Comme ils leurcut à Rome, un iour, en présence de l'empereur, lunia, veulve de Scnbonianus, s'eslanl accostée d'elle familièrement pour la société de leurs loi tunes, elle la ropoulsa* rudement a\ec(jucs ces paroles: « Moy, dict elle, ijiie ie parle à toy, n'y que ie t'escoute ! à toy, au giron de laquelle Scribonianus l'eut (ué! et tu vis encores! » Ces paroles, avecqups plusieurs aultres signes, fcirent seritir à ses parents qu'elle csloit pour se desfaire elle-mesme, impatiente de supporter la iortunede ^or^ mary. Kt Tlirasea, son gendre, la suj pliant sur ce pi opos de ne se vouloir perdre, et iuy disant ainsi : « Quoy? si ie courois pareille fortune à celle de Cecina, vouldriez-vous que ma femme, vostre fille, en feist demesme? — Comment donrques? si ie ie vouldrois, si elle avoit vescu aussi longtemps et d'aussi bon accord avec toy, que j'ay faict avec mon mary. » Ces rcsponses augmentoicnt le soing qu'on avoit d'elle, et fuisoient qu'on regardoient de plus prez à ses deportemenis. Un iour, après avoir dict à ceulx (jui la gnrdoient : « Vous avez beau faire, vous me [)ouvez bien faire plus mal mourir, mais du me garder de mourir, vous ne sçauriez, » s'eslançant furieusement d'une cliaiie oij elle estoit assise, elle s'alla de toute sa force tbocquer la teste contre la paroy voisine; duquel coup, estant cliente de son long csvanouïe, et fort blecee, aprez qu'on l'eut à toute peine faicte revenir : « le vous di-ois bien, dict elle, que si vous me refusiez quelque façon ayseede me tuer, i'encboisirois quelque aultre,pour mal aysee qu'elle feiisl. » La fin d'un si admirable vertu leut telle : son mary Paetus n'ayant {tas le cœur assez ferme de soy mesnic pour se donner la mort, à laquelle
'IH ^ES COMEUnS Fr.ANÇAIS.
la Cl uautc de l'cnipcTcur le rcngcoit ; un loilr, entre aultres, aprez avoir picniieicnierit cnj{)lo\é les discours et exliorteinerils propres au coiiscii (iii'ellc luy donnoit à ce fiire, elle prinl le poignard que son mary porloit, el le tenant nud en s^a main, pour la conclusion de exliortition, c Fais ainsi, Pse" tus, » luy dict elle; et en me-mo inslanf, s'en estant donne un coup mortel dans l'estomych, et [)uis rarradiant de sa playe, elle le luy présenta, finissant quand et quand sa \ie avecques cette noble, généreuse et immortelle parole : Pœte^ non dolet. Elle n'eut loisir que de dire ces trois paroles d'une si belle substance. : « Tien, Paetus, il ne m'a point faict mal ; t il est bien plus vif en son naturel, et d'un sens plus riche : cai et la playe et la mort de son mary, et les siennes, tant s'en fault (|u'elles luy poi>assent, qu'elle en avoit esté la consediere et promotrice; mais ayant fiict ceste haute et courageuse entreprinse pour la seule commodité de son mary, elle ne regarde qu'à luy encores, au dernier Iraict de sa vie, et à luy oster la crainte de la suyvre en mourant. Paetus se frappa tout souidain de ce mesme glaive : honteux, à mon a\is, d'avoir eu besoing d'un si cher et précieux enseignement.
Pompeia Paulina, ieune et très noble dame romaine, avoit espousé Senequeen son extrême vieillesse. Néron, son beau disciple, envoya ses satellites vers luy pour luy dénoncer l'ordonnance de sa mort ; ce qui se faisoit en celte manière : quand les empereurs romains de ce temps avoient comhimné quelque homme de qualité, ils luy mandoient par leurs oificiers de choisir quelque mort à sa poste, et de la prendre dans tel ou tel delay qu'ils luy faisoient prescrire selon la trempe de leur cholere, tantost plus pressé, tanlost plus long, luy donnant terme pour l'isposer pendant ce temps là de ses affaires, et quelquesfois luy ostant le moyen de ce faire, par la briefveté du temps ; et, si le condamné estrivoit à leur ordonnance, ils menoient des gents propres à l'exécuter, ou luy coupant les veines
des bras et des iambes, ou liiy faisant avallor du poison par force; mais les [)ersoiujes d'iioniieur n'atlendoiiut pas celte nécessité, et se servoient de leurs propres médecins et cliiiurgiens à cet eflect, Seneque ouït leur charge, d'un visage paisible et asseuré, et aprez, demanda du papier pour faire son testament : ce qui luy ayant esté refusé par le capitaine, il se tourna vers ses amis : u Puisque ie ne puis, leur dict il, vous laisser aultre chose en rocognoissance de ce que ie vous doibs, ie vous laisse au moins ce j'ay de plus beau, à sçavoir l'image de mes mœurs et de ma vie, laquelle je vous pue conserver en vostre mémoire; à fin qu'en ce faisant, vous acquériez la gloire de sincères et véiiiables amis. » Et quand et (piand, a|)paisant tantost l'aigreur de la douleur qu'il leur voyoit souffrir, par dou'ces paroles, tantost roidissanl sa voix, pour les en lanser : « Oii sont, disoil-il, ces beaux préceptes de la philosophie? Que sont devenues les provisions que par tant d*années nous avons faictes contre les accidents de la fortune? La cruauté de Néron nous cstoit elle incognue? Que pouvions nous attendre de celuy qui avoit tué ^a niere et son frcre, sinon qu'il feist encore mourir son gouverneur qui l'a nourry et eslevé? A[)rez avoir dit ces paroles en 'commun, il se destourne à sa fennne, et, l'embrassant estroictemeut, comme par la poisaiiteur de la douleur elle defailloit de cœur et de Ibrces, la pri.» de porter un })eu plus patiemment cet accident, pour l'amour de luy; et que l'heure estoit veime oii il avoit à montrer, non plus par discours et par disputes, mais par eflect, le fruict qu'il avoit tiré de ses estudes; et que sans doubte il emhrassoit'la mort, non seulement sans douleur, mais avecques alaigiesse: « Panpioy, m'amie, disoit-il, ne la déshonore par tes larmes, à fin ((u'il me semble que tu t'aimes [)lus (jue ma réputation ; appaise ta douleur, et te console en la cognoissance que tu as eu de moy et de mes actions, conduisant le reste de ta vie par les honnestes occupations ausquelles tu es adon-
2>»6 LF.S CONTEURS FRANÇAIS.'
iiéi;. » A fjuoy Panlina, ay;inl un jku rcprins ses o^prita, et jT'sclinuIfé la rnagnniiiniilo do son counge, par uruî Ire^rioble Mlf<'ciioii : « Non, Scneca, n pondit elle, ie ne.suispa> pour \nun 1,'iisscr sans ma coriip.'iigiiie en telle nécessité; i.; no vi ulx I as (juc \ous [lensicz que les vertueux exemples de vo^tie vie ne m'aycnt encores apprins à sfnvoir bien mourir : et (jiiand le poiirrois ie ny mieulx, nyplns honnestemenl, ny plus à mon gré, qu'avecqnes vous? Ainsi laides estât que ie m'en voys quand et vous. » Lors Seneque, prenant en bonne pai t une si belle et glorieuse délibération de sa lemme, et pour se délivrer aussi de la crainte de la laisser aprez sa mort à la mercy el cruauté de ses ennemis : n le t'avois, Paulina. dictil, conseillé cequiservoit à conduire plus beureusement ta vie: tu aimes doncques mieulx l'bonneur de la mort ; waymeni ie ne te l'envierai point : la constance et la ^e^olution soyeut pareilles à nostre commune fin ; mais la beauté et la gloire soit plus grande de ta part. » Cela laict, on leur coupa en même temps les veines des bras ; mais parce que celles de Seneque, resserrées (ant par la vieillesse que par son abstinence, donnoient au sang le cours trop long et trop lasclie, il commanda qu'on luy coupast encores les veines des cuisses, et, de peur que le tornient qu'il en souffioit n'altindrist le cœur de sa femme, et pour se délivrer aussi soy mesmede l'affliction qu'il porloit de la voir en si pileux estât, aprez avoir tresamoureusement prins congé d'elle, il la pria de permettre qu'on l'emportîjst eu la chambre voi.^iue, comme on feit. Mais toutes ces incisions estant encores insuffisantes pour le faii e mourir, il commande à Statius Anneus, son médecin, de luy donner un bruvage de poison, qui n'eut guèresnon plusd'elfect; car, par la foiblesse el froideur des membres, elle ne pust arriver iusques au cœur; par ainsin on luy feit en oultre apprester un baing fort chaud; et lors, sentant sa fin procliiin^', autant (ju'il eut d'haleine, il co'''linua des discouis tresexcellenls sur le subiect
de lestât où il se lrou\oit, que ses sccrclaires recueillirent tant ({u'ils peurenl ouïr ^a voix; et denieuierenL ses paroles dernières, longtemps depuis, en crédit et honneur ez mains des hommes (ce nous e^t unehien fascheuse perle qu'elles ne soient venues iusques à nous). Gomme il sentit les di-rnieis traicts de la moi t, prenant de l'eau du hain^ toute sanglante, il en arrousa sa teste, en disant : « le voue ceste eau à lupiter le Libérateur, n Néron, adverti de loutceiy, craignant <pie lu mort de Paulina, (|ui esloit des mieulx apparentées dames romaines, et envers la(pielle il n'avoil nulles particulieies inimitiez, Uiy veinst à repioche, renvoya en toute diligence liiy faire r'attacher ses playes ; ce que ses genls d'elle ieirent sans son seu, estant desia demy morte et sans au'cun sentiment . Et ce que, contre son desseing, elle vesijuit depuis, ce feut treshonomblement et comme il a[)partenoit à sa vertu, montrant, par la couleur blesme de son visage, combien elle avoit escoulé de vie par ses bleciîures.
Voilà mes trois contes très véritables, que le treuve aussi plaisai/ts et Iragi-jnes que ceulx (|ue nous foi itérons à noslre poste jx)ur donner plaisir au commun ; et m'estonne que ceulx qui s'addoiment à cela, ne s'advisent de choisir plnstost dix mille tresbelies histoires (jui se rencontrent dans les livres, oii ils auroient moins de peine, et apportei oient i)liis de plaisir et proufit : et qui en vouidroit bastir un corps efitier et s'entreteiiant, il ne faudroit qu'il fournist du sien que la liaison, cornue la souldure d un autre métal, et pourroit enlasser par ce moyen force véritables ornements de tontes sortes, les disposant et diversifiant selon que la beauté de l'ouvrage le reqnerroit, à j)eu prez comme Ovide a cousu et rapiécé sa Métamorphose, de ce grand nombre de fables diverses,