‹ Chefs-d'œuvre des conteurs françaisChapitre 93 sur 100 · LE MÉTEL D'OUVILLE · texte numérisé non relu

LE MÉTEL D'OUVILLE

fxvii* sièclk)

Montaigne n"'est pas seulement un profond observateur, un moraliste incomparable. C'est aussi le plus aimable des conteurs. Il emprunte ses récits à l'histoire ou aux faits de la vie commune; il ne les invente pas, mais il leur donne un tour si original et si neuf qu'on les croirait éclos des caprices de son imagination. Il a, ainsi qu'il le dit lui-même, la faculté de « manier et employer les sujets, » et il ne fait pas comme ceux « qui reculent si arrière leur narration et la chargent de tant de vaines circonstances que >i le conte est bon, ils en étouffent la bonté ; s'il ne Test pas, vous estes à maudire ou l'heur de leur mémoire ou le malheur de leur jugement. Et c'est chose difficile de fermer un propos et de le coupper depuis que l'on est arroulé, et n'est rien où la force d'un cheval se cognoisse plus, qu'à faire un arrêt rond et net. Entre les pertinents mesmes, j'en veoy qui veulent et ne se peuvent desfaire de leur course : ce pendant qu'ils cherchent le poinct de clorre le pas, ils s'en vont balivernant et traisnant comme des hommes qui défaillent de faiblesse... j'ay vu des récits bien plaisants devenir très ennuyeux en la bouche d'un seigneur, chacun de l'assistance en ayant été abbruvé cent fois, i

SIMF'LICITl!: D'UN CHOCIIETEUR. 355

Il cette autre rcinaiNjue, c'est (jifils sont comme le premier spécimen de la littérature des almiiuLiclis.

A défaut d'autre mérite, le sieur d'Ouville a donc eu celui de créer un genre nouveau, peu important sans doute au point de vue littéraire, mais qui n'en a pas moins joui d'ime très-grande vogue. L'auteur sentait si bien lui-même qu'il s'écartait des sentiers battus, qu'il a pris soin de nous donner dans de courtes préfaces l'eslhéti |i(e du brocard, d(3 la naïveté et de la gasconnade. Ses le(:ons n'ont pas été perdues, et de notre temps même, le recueil du sieur d'OuvijIe reparaît sous une autre forme, dans la presse sérieuse elle-même. Les naïvetés de Calino, les gasconnades de M. Prudhomme, lesrepaities de madame la baronne de B..,, de C... oud'X... ne sont souvent qu'un écho des Contes facécieux, nouvellement imprimés à Parisien l'an 1645. Nous prendrons même la liberté de recommander le livre du sieur d'Ouville aux personnes qui sont en quête de bons mots. Elles pourront s'y approvisionner, et pour peu qu'elles les rajeunissent et qu'elles les portent en compte courant au crédit de la baronne de B..., de la baronne de C... ou de la baronne d'X..., nous leur oromettons du succès.

SIMPLICITÉ d'un CROCIIETEUR.

Quatre on cinq filoux, ayant envie de faire bonne chère aux dépens d'antruy, Turent à Paris en une hostellaye, avec force inonde, faignans cstre domestiques d'un prélat allemand pour lequel ils cherchoient un logis*; ils firent marché avec Tlioste qui lui devoit bien tapisser une chambre, en attendant à ce qu'ils disoient que ses meubles qui estoient en chemin fussent arrivez. Ils dirent qu'ils vouloient lui et son train faire grand chère ; ils font marché à tant par teste, et furent trouver un crocheteur à qui ils dirent s'il vouloit venir avec eux qu'ils luy

* On voit parce contiî que les tireurs, les rouletiers, les carouhleurs et autres chevaliers de la finufe et basse -pègre, comme on dit en argot, ne sont pas nouveaux dans Paris. Ces messieurs au dix-septième siècle jouaient auï marchands et aux hôteliers les mêmes tours qu'aujourd'hui, et l'évéque allemand a fait souche.

feroicnt grand clière, pourveu qu'il voiilusl feindre estre un prélal allemand, (jui ne pouvoit parler françois, et (\uc tout ce qu'on lui diroit, il nerespondroit (pi'z7a. Il lui loueiitclicz un fripier uu(; houtaiic, uu long manteau de taffetas, et le mènent dans rho.>lellerie, tous lui faisant la rév«iience.

On le met disner à table d'hoste avec ces quatre ou cinq filoux qui se disoient des principaux (?e ses domosiiques, qui luy avoient appris Irois mots de latin seulement, qu'il devoit dire quand cela viendroit à propos, et qu'ils lui feroienf>igne, et ces mois cstoient : Honores mutant mores.Vw jour estant à table avec autre compagnie, un deux (it tomber ce discours à propos, et lui fit signe qu'il estoit temps qu'il dît ces trois mots de l.v^^ce [)auvre crocheleur surpris, ne pensant à rien moins.^^iire : Hornes mornes, ce qui pensa faire enrager les fil^^^Lomme ils eurent demeuré là quelques jours à faire grand obère, soit que Thoste se deffioit d'eux, parce que le train de monsieur l'évêque tardoit à venir, soit peut-e^tre que l'boste ne pouvoit pas advancer davantage, il les presse de luy donner de l'argent ; eux ne pouvant plus déloger en promirent le lendemain matin et eschappèrent la nuict, après avoir mis au lict monsieur le pi élat ; ils lui prennent sa soutane et son long manteau et lui laissèrent ses nippes de crocheteur auprès de son lict. L'hoste ne voyant le matin aucun de ces hostes, demande si monsieur estoit au lict; on lui dit qu'ouy, ce qui Tasseura, mais sus les onze heures du matin ne voyant pareslre personne, ils fut le trouver, lui demandant s'il ne vouloit point lever.

Il respondit : Ita.

On lui dit que tous ses gens estoit partys :

A quoy il respondit : Ita.

Comme ils lui voulurent donner ses habits, ils ne les trouvèrent point, mais seulement de meschants haillons à la place, qu'il recogneut bien, et s'apperçeust qu'on l'a voit laissé poui

NAIFVETÉ D'UN LACQrAIS. 3S7

les gages, ce qui le fit parler bon fraiiçois; ou rompt (pielques nieschaiiles niales (ju'ils avoient apportées ; où l'on ne trouva que des cailloux, ou doune les étrivi<"res à monsieur le crocheteur, et le fist-on rendre gorge des morceaux qu'il avoit avalez.

D*UN CAPITAINE ET d'uN PAYSAN.

Certains soldats ayans logé dans un village, avec les licences ordinaires de telles gens, rencontrèrent un paysan en chemin qu'ils battirent, et lui dorobcrent son argent et son manteau ; il alla s'en plaindre à un des capitaines, qui luy dit: « Mon amy,quand ces soldats t'ont volé, avois-lu cet habit là? — Ouy, monsieur, respondit-il : — Va, dit le capitaine, asseure toy que ce n'estoient pas mes gens, car ils t'auroient emporté jusques à ta chemise. »

NAIFVETÉ d'dN LACQUAIS.

Un lacquais estant à Rome, son maistre eut dessein d'aller à la gardeiobe : il commande à son lacquais de prendre la chandelle et de luy csclairei'. Comme son maistre eut fait ce qu'il avoit envie de faire, il tire une lettre de sa poche pour s'en servir en ce besoin; son lacquais voyant qu'il l'alloit deschirer luy dit :

— Monsieur, n'est-ce pas une lettre?

Le maistre respondit que ouy.

— Ne la coupez pas, dit-il, monsieur, je vous prie; donnezla moy, je vous donueroy d'entre papier. Son maistre luy ayant demandé ce qu'il en vouloit faire :

— Une mère, respondit-il, me dit en partant de Paris que ie luy envoyasse des lettres; puisque je ne sais écrire, je hiy \^oudioy envoyer celle-là.

3r»8 LES coNrrri'.f^ rnvNrMq.

LE MAKY masqué.

Un homme marié donnant l<; bal chez luy en un dimanche gra^, il so Ironva grande fom(»agnie fant d'hommes que de lemrnos en sa muison. Kstant avec tant d'autn-s jcnn^s gens, il se résohitdc se déguiser avec eux, pour voir s'd sfToit re- (•0!^!ieu par la compagnie. Ils entrent masqués, et ne peuvent être recogneus de personne ; il jette les yeux sur sa femme, qui lui paraissoit plus hclle qu'il n'avoit fait. Voyant qu'elle estoit ajustée à l'advantage, la prend par la main, la lire en une anti*e chambre, et lui fait |)lus de caresses qu'il n'en avoit fait y avoit longtemps. Apres avoir pris son passe temps avec elle, il se démasque et sa femme le recognoissant luy dit ! < Comment donc c'est vous ? »

Que vous en semble? pour moy je croy que si les cornes avoienf, fait autant de mal à venir que les dents, ce pauvre mary devoit avoir de grandes douleurs de teste.

NAIPVETÉ d'une DAME.

Une dame de fort peu de sens, mais femme d'un homme qui estoit dans le haut employ, et dont on faisoit estât à cause de son mary, avoit reçu un présent d'une belle paire d'Heures. Elle, croyant que tout ce qui estoit dans ces heures fussent des prières, se mit à genoux dans l'église, et ouvrant les heures droicl où estoit la permission de l'imprimeur, elle fait un grand signe de croix et avec une grande dévotion commence à dire :

— Il est permis d'imprimer et faire imprimer le présent livre à Jehan Petit, marchand libraire, à Paris, efc, etc.

Puis tournant le feuillet où est le calendrier, et refaisant le signe de la croix, elle dit :

IlEMU IV ET LES GlNS I)'\M1E^S. 359

Janvier a trente et un jours et la lune n'eu a que trente, et ainsi des autres jusqu'à la lin de (léciM)d)re. Oh ! que ces oraisons estuient bien dévotes!

COMMEKT LES GENS d' AMIENS FIRENT IIONJNEUR A HENRI IV

Quand le feu roi Henri IV lit son entrée dans Amiens, iquès que la ville ayant été surprise par les Espai-nols lut réduite à l'obéissance du roy; les habitants le voulant honorer, sachant qu'il devoit passer devant la justice de la ville*, firent la toi lutte des pendus accrochés au f:ibet. Le roy passant par là estant presque nuit, voyant quebpie chose de blanc, demanda ce que c'estoit.a Ce, lui dirent ils, sont des chemises blanches que l'on a données aux pendus pour honorer Votre Majesté.» Dès le soir même, les maire etéchevins, voulant apporter au roy du vin de ville d'une laçon extraordinaire, ils accommodèrent un muid orne de clinquant et peint de force peintures, avec unbœul fort bien enjolivé,qui traisna ce muid dans la >alle du roy (jui • stoit en bas lieu, et où ils purent faire Iraisner facilement. Estant entré, ils firent une harangue à leur mode et prinrent congé. Le lendemain ils revindrent en corps et demandèrent à parler à Sa Majesté. Le roy croyant (jue ce fust pour quelqu'alfaire de consé(pience,les fit entrer; et eux avec une piolcnde révérence lui disent : a Sire, nous croyons ijue le vin (|ue nous vous présentasmes hier est bu, nous venons redemander la futaille.

* C'est-à-dire devant les fourches patibulaires auxquelles on accrochait les corps des suppliciés.

• Lorsque les rois ou <|uelques «irands persounai^es l'iiisaiciit leur entrée solennelle dans une ville, il était d'usaije «le leur oUrir des présents. Au nombre de ces présents étaient des barils ou des cruches de vin. Celte coutume s'est conservée dans quelques villes de la Fnnce du Nord. C'est ce que l'on appelle encore aujourd'hui oflrir le vin d'hoiitieur; mais comme ii ny a plus de rois, ce sont les députés ou les pompiers qui 6onl l'objet de cet honuuage.

:;r,0 LES CONTEIHS FHANÇAIS.

d'un MLDECLN LT d'l.N MAIIKSCIIAL.

Un nicdcrin avoit un cheval malade; il envoya quérir un maiesclial poiii- >avoir ce qu'il avoit. Le maresclial dit fjiril luy lalloil donner un breuvage qu'il lui prépara, avec une saignée. Comme le clieval fntguéry, le médecin envoya quérir le maresclial et luy dit :

— Mon amy, qu'est ce que je vous dois?

— Rien,monsieur,dit le maresclial, nous ne prenons point d'argent à ceux de la profession.

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