‹ Chefs-d'œuvre des conteurs françaisChapitre 92 sur 100 · PAUTI'.OT ET LA DAME DE NOUAILLÈ · texte numérisé non relu

PAUTI'.OT ET LA DAME DE NOUAILLÈ

d'honneur, il eut. pour partage la place de devant. Pensez cliaritablement qu'ils ne firent lien que bien à propos.

Celte dame a dit depuis à quelques-uns qui lui ont voulu gausser, qu'elle n'avoit rien fait par amour, mais pour montrer qu'il ne lui pcndoit rien, et faire mentir les médisants.

Le conte ci-dessus forme un grand contraste avec les autres œuvres Je d'Aubigné, qui sont toutes empreintes do Pamertume et de la colère des sectaires; mais, comme nous l'avons déjà remarqué à propos de Henri Etienne, c'est le caractère des écrivains du seizième îiècle de traiter les ^^ujets les plus divers. Les hommes de cette époque n'étaient généralement pas des écrivains de profession , et ieur vie, par certains côtés , rappelait celle des anciens. Mêlés aux luttes delà politique, jurisconsultes, conspirateurs ou soldats, ils gardaient de cette vie active une trempe d'esprit que la douceur de la vie moderne ne nous fait que trop souvent perdre aujourd'hui. Voltaire, avec lu merveilleuse justesse d'esprit qui le dislingue, a comparé le seizième siècle à une robe d'or et de soie tachée de sang. Cette comp.iraisoii pourrait aussi s'appliquer très-juistement aux écrits de d'Âubigaé.

CYRA^O DE BERGERAC.

(xvn* siècle)

L'auteur qui nous a fourni Texlrait suivant n'est pas l'un des écrivains les plus reujarquables du dix-septième siècle, mai; il en est à coup sûr un des types les plus originaux. Né à Bergerac en 16'JÛ, d'une famille noble, il fut élevé par un curé dans un pensionnat de campagne; comme il ne faisait aucun progrès, son père l'envoya à l'aris et le fit entrer en qualité de cadet dans le régiment des gardes. Brave jusqu'à la folie, il se fit comme soldat une réputalion méritée, mais il déshonora sa bravoure par ses exploits de spadassin, car il ne se passait guère de jour qu'il ne se taltît en duel. Blessé au siège de Mouzon et plus tard au siège d'Arras, il fut forcé par les incommodités que lui laissèrent ses blessures de renoncer à la vie militaire. On a de lui des ouvrages de genres très-divers, et qui prouvent que tout en cultivant la littérature d'iinaginalion il n'était point étranger aux sciences. Ces ouvrages sont : la Mort d'Agrippine^ tragédie; le Pédant joué, comédie; le Voyage de la Lune ; r Histoire des États et empires du Solél; un recueil d'Entretiens pointuSy et un Fragment de physique. Le Voyage de la Lune est tout à la fois un conte, une satire et un livre de science dans le genredeceux que nous avons vus paraître de nos jours ; sous

le titre de : Six semaines en ballon , Voyage au centre de la terre, etc.

Cyrano, dit un de ses biographes, savait très-bien les principes deDcscnrtes, et il était l'aiiii particulier du célèbre physicien Rohnnlt, grand partisan de ce philosophe ; il est mort en 1655.

Après avoir raconté à ses lecteurs en quelle circonstance il résolut de visiter cette boule de safran qu'on appelle la Lune, Cyrano leur fait connaître le prétendu moyen qu'il employa pour s'élever dans les airs : « J'avois attaché, dit-il, autour de moi quantité de fioles pleines de rosée, sur lesquelles le soleil dardoit si violemment ses rayons, que la chaleur qui les attiroit, comme elle fait les plus grosses nuées, m'éleva si haut qu'entin je me trouvai audessus de la moyenne région; le voyage ne se fit pas sans difficulté, mais enfin il se termina heureusement, malgré la chute que le voyageur aérien avait faite en prenant pied sur l'astre des nuits. »

Voici ce qui le frappa en arrivant *.

« A peine fiis-je relevé, que l'esprit ou l'àme invisible des simples qui s'exhalent sur la contrée me vint réjouir l'odorat; et je connus que les cailloux n'y étoient ni durs ni raboteux, et qu'ils avoient, soin de s'amollir quand on marchait dessus. Je rencontrai d'abord une étoile de cinq avenues dont les arbres par leur excessive hauteur sembloient porter au ciel un parterre de haute futaye; en promenant mes yeux de la racine au sommet, puis les précipitant du faite jusqu'au pied, je doutois si la terre les portoit, ou si eux-mêmes ne portoient point la terre pendue à leurs racines : leur fro it superbement élevé sembloit aussi plier comme pai' force sous la pesanteur des globes célestes, dont on diroit qu'ils ne soutiennent la charge qu'en gémissant : leurs bras élendus vers le ciel, témoignoient en l'embrassant demander aux astres la bénignité toute pure de leurs influences ; et les recevoir avant

• Ce texte est reproduit d'après 1rs Œuvres diverses de M. (.yrano d^ Bergerac. Amsterdam, 1761. 3 vol. in-12.

qu'elles aient rien perdu del'inno(en<e de leurs élémpnts; lu, de tous côtés, les fleurs sans avoir tu d'autre jardinier que la nature, respirent une haleine si douce, quoiijue sauvage, qu'elle réveille et satisfait l'odorat; là, lincarnat d'une rose sur réglaiilior, et l'azur éclatant d'uFie violette sous des roiic<"S, ne laissant point de liberté pour le clioix,font jugerqu'ellessont toutes deux plus belles l'une queTautie ; r<,Ie printemps compose toutes les saisons; là, ne germe point de plante vénéneuse ; là, les ruisseaux par un agréable murmure racontent leurs voyages aux cailloux. Là, mille petits gosiers empluniés font retentir la foret au bruit de leurs mélodieuses chanson?, et la trémoussante assemblée de ces divins musiciens est si générale qu'il semble que chaque feuille dans ce bois ait pris la langue et la ligure d'un rossignol; et môme l'écho prend tant déplaisir à leurs airs, qu'on diroit à les lui entendre répéter qu'il a envie de les apprendre; à côté de ce bois se voyent deux prairies, dont le verger continu fait une émeraude à perte de vue. Le mélange confus de peintures (|ue le printemps attache à cent petites fleurs, en égare les nuances l'une dans l'autre avec une si agréable confusion, qu'on ne sçait si ces fleurs, agitées par un doux zéphir courent plutôt après elles-mêmes qu'elles ne fuyent point pour échapper aux caresses de ce vent folâtre. On prendroit même cette [rairie pour un océan, à cause qu'elle est comme une mer qui n'ofire point de rivage, en sorte que mon œil épouvanté d'avoir couru si loin sans découvrir le bord, y envoyoit vilement ma pensée; et ma pensée, doutant que ce fût l'extrémité du monde, se vouloit persuader que des lieux si charmants avoient peut-être forcé le ciel de se joindre à la terre. Au milieu d'un tapis si vaste et si plaisant, court à bouillons d'argent une fontaine ruîticpie, qui couronne ses bords d'un gazon émaillé de bassinets, de violettes, et de cent autres petites fleurs qui semblent se presser à qui s'y mirera la première ; elle est encore

au berceau, car elle ne vient que <le naître, et sa face jaune et polie ne montre pas seulement une ride. Les giands (crclcs qu'elle promène en revenant mille ibis bur eile-niênie montrent que c'est bien à regret qu'elle sort de son pays natal ; et comme si elle eût été honteuse de se voir caressée auprès de sa mère, elle repoussa en murnnirant ma main (pi voulait la toucher. Les animaux qui s'y venoient dé>altéier, plus raisonnables ([ue ceux de notre monde, témoi^^iioientèln» surpris de voir qu'il laisoit grand jour vers l'horizon, pendan/ qu'ils regardoient le soleil aux antipodes, et n'osoient se pen cher sur le bord, dans la crainte qu'ils avoicnt de tomber au firmament.

A la vue de lant de belles choses, le vieux poil me tomba pour faire place à d'antres cheveux j»lus épais et plus déliés. Je sentis ma jeunesse se rallumer, mon visage devenir vermeil, une chaleur naturelle se remêler doucement à mon buniide radical ; enfin, je reculai sur mon âge d'environ quatorze ans.

Le Voyage à la Lune est à tous égards une œuvre remarquable ; c'est le premier conte de notre littérature où la science tienne quelque place, et c'est aussi le premier où le genre descriptif soit aussi développé. Les trouvères ainsi que les écrivains du seizième siècle sont très-sobres en fait de descriptions. Ils font agir les personnages, pressent Il marche des événements et ne touchent qu'ea passant aux détails extérieurs. Cyrano, au contraire, comme on le Toit par l'extrait ci-dessus, s'arrête complaisaminenl à décrire les fleurs, les arbres, les oiseaux, et déjà dans son voyage fantastique on trouve en germe cette manie de peindre les ol);els m.itériels, (jniest l'un des traits caractéristiques do nos romane conteniporains.

Page 1