‹ Chefs-d'œuvre dramatiques. Avec les variantes du texte, les examens de pièces, et Les discours sur la poésie dramatique (volume 2)Chapitre 153 sur 201 · ACTE V, SCÈNE IX. L>r · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE IX. L>r

l>';ivoir votre amitié doit se tenir heureuse ; Mais nous n'en voulons plus avec ces dures lois Qu'elle jette toujours sur la tête des rois : . Nous vous la demandons hors de la servitude , Ou le nom d'ennemis nous semblera moins rude.

FLAMINIUS , à Nicomède.

C'est de quoi le sénat pourra délibérer : Mais cependant pour lui j'ose vous assurer, Prince, qu'à ce défaut vous aurez son estime , Telle que doit l'attendre un cœur si magnanime; Et qu'il croira se faire un illustre ennemi , S'il ne vous reçoit pas pour généreux ami.

PRUSIAS

Nous autres, réunis sous de meilleurs auspices. Préparons à demain de justes sacrifices; Et demandons aux dieux, nos dignes souverains, Pour comble de bonheur l'amitié des Romains.

EXAMi:iN [)K iNICOMEDE.

Voici une pièce d'une constitution assez extraordinaire : aussi est-ce la vingt et unième que j'ai mise sur le théâtre; et, après y avou' fait réciter quarante mille vers , il est bien malaisé de trouver quelque chose de nouveau^ sans s'écarter un peu du grand chemin, et se mettre au hasard de s'égarer. La tendresse et les passions , qui doivent être l'àme des tragédies, n'ont aucune part en celle-ci ; la grandeur de courage y règne seule, et regarde son malheur d'un œil si dédaigneux, (pi'il n'en saurait arracher une plainte. Elle y est combattue par la politique , et n'oppose à ses artifices qu'une prudence généreuse, qui marche à visage découvert, qui prévoit h; péril sans s'ém'ouvoir, et qui ne veut point d'autre appui ([ue celui (le sa vertu et de l'amour qu'elle imprime dans les cœurs de tous les peuples.

L'histoire qui m'a prêté de quoi la faire paraître en ir haut degré est tirée du trente-quatrième livre de Justin. J'ai ôté de ma scène l'horreur de sa catastrophe, où le fils fait assassiner son père, qui lui en avait voulu faire autant, eî n'ai donné ni à Prusias ni à Nicomède aucun dessein de parricide. J'ai fait ce dernier amoureux de Laodice , reine d'Arménie , afin que l'union d'une couronne voisine à la sienne donnât plus d'ombrage aux Romains, et leur fit prendre plus de soin d'y mettre un obstacle de leur part. J'ai approché de cette liistoire celle de la mort d'Annibal , qui arriva un peu auparavant chez ce même roi, et dont le nom n'est pas un petit ornement à mon ouvrage. J'en ai fait Nicomède disciple, pour lui prêter plus de valeur et plus de fierté contre les Komaius : et, prenant l'occasion de l'ambassade où Flaminius fut envoyé par eux vers ce roi leur allié pour demander (ju'ou remît entre leurs mains ce vieil ennemi de leur grandeur, je Lai chargé d'une commission secrète de traverser ce mariage . (jui leur d(;vait donner de la jalousie. J'ai fait que, pour gagner l'esprit de la reine, qui, suivant l'ordinaire des secondes femmes, avait tout pouvoir sur relui de son vieu\ mari, il Im

KXAMKN DE NiCOMKDK. 267

r;mirnc un de ses fils, que hkhj auteur mapprctid avoir vie iKturri à Kome. Cela fait doux elïots; car, d'un côté, il obtirni !a perte d'Annibal par le moyen de cette mère ambitieuse : • t. de l'autre, il op|iose à Nicomède un rival appuyé de toutila laveur des Romains, jaloux de sa i?loire et de sa grandeur riaissmite.

Les assassins qui découvrirent à ce prince les sani,'lanls desseins de son père m'ont donne jour à d'autres artilices pour le faire tomber dans les embûches que sa belle-mère lui avait préparées; et pour la fin, je l'ai réduite en sorte que tous mes personnages y agissent avec générosité , et qui; les uns rendant ce qu'ils doivent à la vertu, et les autres demeurant dans la fermeté de leur devoir, laissent un exemple assez illustre et une conclusion assez agréable.

La représentation n'en a point déplu , et ce ne sont pas les moindres vers qui soient partis de ma main. Mon principal i)ut a été de peindre la politique des Romains au dehors, et comme ils agissaient impérieusement avec les rois leurs alliés , leurs maximes pour les empêcher de s'accroître, et les soins (pi'ilsprenaientde traverser leur grandeur quand elleconmienvait à leur devenir suspecte à force de s'augmenter et de se rendre considérable par de nouvelles conquêtes. C'est le cai'actère que j'ai donné à leur république en la personne de son ambassadeur Flaminius, à qui j'oppose un prince intrépide, qui voit sa perte assurée sans s'ébranler, et qui brave l'orgueilleuse masse de leur puissance, lors même qu'il en est accablé. Ce héros de ma façon sort un peu des règles de la tragédie, en ce qu'il ne cherche point à faire pitié par l'excès de ses infortunes : mais le succès a montré que la fermeté des grands cœurs, qui n'excite que de l'admiration dans l'âme du spectateur, est quelquefois aussi agréable que la compassion que notre art nous ordonne d'y produire par la représentation de leurs malheurs. Il (>n fait naître toutefois quel- (pi'une, mais elle ne va pas jusqu'à tirer des larmes. Son «Mfet se borne à mettre les auditeurs ilans Us intérêts de ce prince, et à leur faire former des si»uliails ]»oiir ^^rs prospiiitcs.

268 EXAMEN DE NICOMÈDi:

Dans l'admiration qu'on a pour sa vertu, je trouve une manière de purger les passions, dont n'a point parlé Arisfote, et qui est peut-être plus sûre que celle qu'il prescrit à la tragédie par le moyen de la pitié et de la crainte. L'amour (|u'elle nous donne pour cette vertu que nous admirons, nous imprime de la haine pour le vice contraire. La grandeur de courage de Nicomède nous laisse une aversion de la pusillanimité ; et la généreuse reconnaissance d'Héraclius, qui expose sa vie pour Martian , à qui il est redevable de la sienne , nous jette dans l'horreur de l'ingratitude.

Je ne veux point dissimuler que cette pièce est une de celles pour qui j'ai le plus d'amitié. Aussi n'y remarquerai-je que ce défaut de la fin qui va trop vite , comme je l'ai dit ailleurs, et où Ton peut même trouver quelque inégalité des mœurs en Prusias et Flaminins, qui , après avoir pris la fuite sur la mer, s'avisent tout d'un coup de rappeler leur courage, et viennent se ranger auprès de la reine Arsinoé, pour mourir avec elle en la défendant. Flaminius y demeure en assez méchante posture, voyant réunir toute la famille royale, malgré les soins qu'il avait pris de la diviser, et les instructions qu'il en avait apportées de Rome. Il s'y voit enlever par Nicomède les afTections de cette reine et du prince Attale , qu'il avait choisis pour instruments à traverser sa grandeur, et semble n'être revenu que pour être témoin du triomphe qu'il remporte sur lui. D'abord, j'avais fini la pièce sans les faire revenir, et m'étais contenté de faire témoigner par Nicomède à sa belle-mère grand déplaisir de ce que la fuite du roi ne lui permettait pas de lui rendre ses obéissances.

Cela ne démentait point l'effet historique , puisqu'il laissait sa mort en incei'titude; mais le goût des spectateurs, que nous avons accoutumés à voir rassemblés tous nos personnages à la conclusion de cette sorte de poèmes, fut cause de ce changement, où je me résolus, pour leur donner plus de satisfaction, bien qu'avec moins de régularité.

FIN DL MCOMLDK.

SERTORIUS

TRAGÉDIE

AU LKCTKIIH

No cliorchoz point dans ct'llc (ragodie les agrénicnls qui sont en possession de lain^ «cnssir an théâti'e les puënies de 'cette natnre : vous n'y trouverez ni U'udresse d'amour, ni ennK>rt^îments de passions, ni descriptions pompeuses, ni narrations pathétiques. J(! puis dire toutefois qu'elle n'a point (ieplu,et qu(î la dignité des noms illustres, la t;ranileur de leins intérêts, et la nouveauté de (juelques caractères, ont suppléé au manque de ces grâces. Le sujet est simple , et du nombre de ces événements connus, oîi il ne nous est pas permis de rien changer (pi'autant que la nécessité indispensable de les réduire dans la règle nous l'orce d'en resserrer les temps et les lieux. Gomme il ne m'a fourni aucunes femmes, j'ai été obligé de recourir à l'invention pour en introduire deux, assez compatibles rune et l'autre avec les vérités historiques à qui je me suis attaché. L'une a vécu de ce tempslà; c'est la première femme de Pompée, qu'il répudia pour entrer dans l'alliance de Sylla, par le mariage d'Emilie, fille lie sa femme. Ce divorce est constant par le rapport de tous ciHix qui ont écrit la vie de Pompée; mais aucun d'eux ne nous apprend ce que devint cette malheureuse, qu'ils ai)pellent tous Antislie, à la réserve d'un Espagnol, évè([ue d(! (lirone, qui lui donne le nom d'Aristje, que j'ai préféré, comme plus doux à l'oreille. Leur silence m'ayant laissé liberté entière de lui faire un refuge, j'ai cru ne lui en pouvoir clioisir un iivec plus de vraisemblance que chez les ennemis de ceux qui l'avaient outragée : cette retraite en a d'autant plus, qu'elle produit un effet véritable par les lettres des principaux de Home que je lui fais porter à SertoriuS;, et que Pcrpenna remit entre les mains de Pompée , qui en usa comme je le marque. L'autre femme est une pure idée de mon esprit, mais qui ne laisse pas d'avoir aussi (pielque tondement dans l'histoire. Elle nous apprend que les Lusitaniens appelèrent Sertorius d'Afri((ue pour être leur chef conlic

It' parti do Sylla ; mais elle ne nous dit point s'ils étaient en république, ou sous une monarchie. Il n'y a donc rien qui répugne à leur donner une reine; et je ne la pouvais faire sortir d'un sang plus considérable que celui de Viriatus, dont je lui fais porter le nom, le plus grand homme que l'Espagne ait opposé aux Romains, et le dernier qui leur a fait tête dans ces provinces avant Sertorius. Il n'était pas roi en effet, mais il en avait toute l'autorité; et les préteurs et consuls que Rome envoya pour le combattre, et qu'il défit souvent, l'estimèrent assez pour faire des traités de paix avec lui comme avec un souverain et juste ennemi. Sa mort arriva soixante et huit ans avant celle que je traite ; de sorte qu'il aurait pu être aïeul ou bisaïeul de cette reine que je fais j»arler ici.

11 fut défait par le consul Q. Servihus, et non par Brutus, comme je l'ai fait dire à cette princesse, sur la foi de cet cvêque espagnol que je viens de citer, et qui m'a jeté dans l'erreur après lui. Elle est aisée à corriger par le changement d'un mot dans ce vers unique qui en parle , et qu'il faut rétabUr ainsi :

Et de Servilios l'astre prédominant '.

Je sais bien que Sylla, dont je parle tant dans ce poëme, était mort six ans avant Sertorius; mais, à le prendre à la rigueur, il est permis de presser les temps pour faire l'unité de jour; et, pourvu qu'il n'y ait point d'impossibilité formelle, je puis faire arriver en six jours, voire en six heures, ce qui s'est passé en six ans. Cela posé, rien n'empêche que Sylla ne meure avant Sertorius, sans rien détruire de ce que je dis ici, puisqu'il a pu mourir depuis qu'Arcas est parti de Rome pour apporter la nouvelle de la démission de sa dictature: ce qu'il fait en même temps que Sertorius est assassiné. Je dis de plus que, bien que nous devions être assez scrupuleux observateurs de l'ordre des temps, néanmoins,

' Après une semblable remarque, nous avons dû nous étonner de rctroiiver la première leeon dans les éditions de 16S2 et 105)2. (^ Lev...)

j)(»ur\ii (|iir (('ii\ (jiic lions faisons parler se S(»i('iit coiinns. et aient eu onsenilile qnelfjnes intérêts à dénièler, nous ne soninies pas obligés à nous attacher si précisément à la durée de leur vie, Sylla était mort quand Sertorius fut tué , mais il pouvait vivn^ encore sans miracle; et l'auditeur, qui communiément n'a qu'une teinture superficielle de l'histoire, s'offense rarement d'une pareille prolongation qui ne sort point de la vraisemblance. Je ne voudrais pas toutefois faire une règle générale de cette licence, sans y mettre quelque distinction. La mort de Sylla n'apporta aucun changement aux affaires de Sertorius en Espagne, et lui fut de si peu d'importance qu'il est malaisé , en lisant la vie de ce héros chez riutarcpie , de remarquer lequel des deux est mort le premier, si l'on n'en est instruit d'ailleurs. Autre chose est de celles qui renversent les Etats, détruisent les partis, et donnent une autre face aux affaires, comme a été celle de Pompée, qui ferait révolter tout l'auditoire contre un auteur, s'il avait l'imprudence de la remettre après celle de César. D'ailleurs, il fallait colorer et excuser en (juelquc sorte la guerre que Pompée et les autres chefs romains continuaient contre Sertorius; car il est assez malaisé de comprendre pourquoi l'on s'y obstinait , après que la république semblait être rétablie par la démission volontaire et la mort de son tyran. Sans doute que son esprit de souveraineté qu'il avait fait revivre dans Rome n'y était pas mort avec lui, et que Pompée et beaucoup d'autres, aspirant dans l'âme à prendre sa place, craignaient que Sertorius ne leur y fût un puissant obstacle , ou par l'amour qu'il avait toujours pour sa patrie, ou par la grandeur de sa réputation et le mérite de ses actions, qui lui eussent fait donner la préférence, si ce grand ébranlement de la république l'eût mise en état de ne se pouvoir passer de maître. Pour ne pas déshonorer Pompée par cette jalousie secrète de son ambition , qui semait dès lors ce qu'on a vu depuis éclater si hautement, et qui peut-être était le véritable motif de cette guerre, je me suis persuadé qu'il était plus à propos de faire vivre Sylla, afin d'en attribuer l'injustice à la violence de sa domination. Cela m'a servi déplus à arrêtci r<ffff de ce piiis-

C01l.>tILLE. — T. II ifi

274 AL' I.KCTEUR.

sant amour (jik; jc lui fais conserver pour son Aristie, avec qui il n'eût pu se défendre de renouer, s'il n'eût en ri<'n à craindre du côté de Sylla , dont le nom odieux, mais illustre, donne un grand poids aux raisonnements de la politique, qui fait l'âme de toute cette tragédie.

Le même Pompée semble s'écarter un peu de la prudence d'un général d'armée, lorsque, sur la foi de Sertorius, il vient conférer avec lui dans nne ville dont le chef du parti contraire- est maître absolu; mais c'est une confiance de généreux à généreux, et de Romain à Romain , qui lui donne quelque droit de ne craindre aucune supercherie de la part d'un si grand homme. Ce n'est pas que je ne veuille bien accorder aux critiques qu'il n'a pas assez pourvu à sa propre sûreté ; mais il m'était impossible de garder l'unité de lieu sans lui faire faire cette échappée, qu'il faut imputer à l'incommodité de la règle, plus qu'à moi, qui l'ai bien vue. Si vous ne voulez la pardonner à l'impatience qu'il avait de voir sa femme, dont je le fais encore si passionné , et à la peur qn'elle ne prît un autre mari, faute de savoir ses intentions pour elle, vous le pardonnerez au plaisir qu'on a pris à cette conférence , que quelques-uns des premiers dans la cour et pour la naissance et pour l'esprit ont estimée autant qu'une pièce entière. Vous n'en serez pas désavoué par Aristote , qui souffre qu'on mette quelquefois des choses sans raison sur le théâtre, quand il va apparence qu'elles seront bien reçues, et qu'on a lieu d'espérer que les avantages que le poëme en tirera pourroni mériter cette grâce.

PERSONNAGES

SERTOKIUS, général du parti de Marius en Espagne,

PERPENNA, lieutenant de Sertorius.

AUFIDE , tribun de l'armée de Sertorius.

POMPÉE, général du parti de Sylla.

ARISTIE, femme de Pompée.

VIRIATE , reine de Lusitanie , à présent Portugal.

THAMIRE, dame d'honneur de Viriate.

CELSUS, tribun du parti de Pompée.

ARCAS, affranchi d'Aristius, frère d'Aristie.

Lii scène est à Nertobrige, ville d'Aragon, conquise par Sertorius, à présent Catalayiid.

SERÏORIUS

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