PERPENNA, AUFIDE
PERPENNA
D'où me vient ce désordre, Aufide? et que veut dire Que mon cœur sur mes vœux garde si peu d'empire? L'iiorreur que, malgré moi, me fait la trahison- Contre tout mon espoir révolte ma raison ; Et de cette grandeur sur le crime fondée ,. Dont jusqu'à ce moment m'a trop flatté l'idée,. L'image tout affreuse, au point d'exécuter, Ne trouve plus en moi de bras à lui prête^. En vain l'ambition, qui presse mon courage, D'un faux brillant d'honneur pare son noir ouvrage; En vain, pour me soumettre à ses lâches efforts , Mon âme a secoué le joug de cent remords : Cette âme , d'avec soi tout à coup divisée , Reprend de ce remords la chauie mal brisée; Et de Sertorius le surprenajit bonheur Arrête une main prête à lui percer le cœur.
AUFIDE
Quel honteux contre-temps de vertu délicate S'oppose aabeau succès de l'espoir qui vous flatte? Et depuis quand, seigneur, la soif du premier rang
' 1,'éclition originale (1662) est, sauf quelques fautes tl'iiiiprcssioii , coiifoniu; dii. recueil ilc )G?2; elle ne nous a donné que deux variantes.
278 SKUTORIUS.
Craint-cile de répandre un peu de mauvais sang? Avez-vous oublié cette grande maxime , Que la guerre civile est le règne du crime ;. Et qu'aux lieux où le crime a plein droit de régner. L'innocence timide est seule à dédaigner; i^'lionneur et la vertu sont des noms ridicules : Marins ni Carbon n'eurent point de scrupules; Jamais Sylla, jamais , .
P.ERPENNA .
Sylla ni Marius N'ont jamais épargné le sang- de leurs vaincus ; Tour à tour la victoire , autour d'eux en furie . A poussé leur coiu-roux jusqu'à la barbarie ; Tour à tour le carnage et les proscriptions Ont sacrifié Rome à leurs dissensions : iMais leurs sanglants discords qui nousdonnentdesmaitres Ont fait des meurtriers, et n'ont point fait de traîtres; Leurs plus vastes fureurs jamais n'ont consenti Qu'aucun versât le sang de son propre parti ; Et dans l'un ni dans l'autre aucun n'a pris l'audace D'assassiner son chef pour monter en sa place.
AUFIDE
Vous y renoncez donc, et n'êtes plus jaloux De suivre les drapeaux d'un chef moindre que vous? Ah! s'il faut obéir, ne faisons plus la guerre; Prenons le même joug' qu'a pris toute la terre. Pourquoi tant de périls? pourquoi tant de combats? Si nous voidons servir, Sylla nous tend les bras. (Test mal vivre en Romain queprendreloi d'un honmic : Mais, tyran pour tyran, il vaut mieux vivre à Rome.
PERPENNA
Vois mieux ce que lu dis quand tu parles ainsi, Du moins la liberté respire encore ici. De notre république . à Rome anéantie,
ACTK J, SCKNK I. '270
On y voit l'cllcurir l.i pins iioblft parlio ;
VA cet asilo , oiivtîrt aux illustres proscrits,
Hennit du sénat lo précieux débris.
Par lui Sertorius gouverne ces provinces.
Leur impose tribut, fait des lois à leurs princes,
Maintient de nos Romains le reste indépendant :
Mais comme tout parti demande un commandant.
Ce ])onheur imprévu qui partout l'accompag-ne ,
Ce nom qu'il s'est acquis chez les peuples d'Espug-nc. .
AUFIDE
Ah ! c'est ce nom acquis avec trop de bonheur Qui rompt votre fortune, et vous ravit l'honneur : Vous n'en sauriez douter, pour peu qu'il vous souvienue Du jour que votre armée alla joindre la sienne. Lors..
PERPENNA
N'envenime point le cuisant souvenir Que le commandement devait m'appartenir.
Je le passais en nombre aussi bien qu'en noblesse;. Il succombait sans moi sous sa propre faiblesse : Mais, sitôt qu'il parut, je vis en moins de rien Tout mon camp déserté pour repeupler le sien; ,Ie vis par mes soldats mes aigles arrachées Pour se ranger sous lui voler vers ses tranchées ;. Kt, pour en colorer l'emportement honteux, Je les suivis de rage, et m'y rangeai comme eux.
L'impérieuse aigreur de l'àpre jalousie Dont en secret dès lors mon âme fut saisie (irossit de jour en jour sous une passion Qui tyrannise encor plus que l'ambition : .l'adore Viriate; et cette grande reine. Des Lusitaniens l'illustre souveraine , l*ourrait par son hymen me rendre sur les siens. Ce pouvoir absolu qu'il m'ôte sur les miens.
280 SERTORIUS
M.iis cllo-mème; hélas! de ce grand nom charmée, S'attache aa bruit heureux que fait sa renonmiée ; Cependant qu'insensible à ce qu'elle a d'appas Il nie dérobe un cœur qu'il ne demande pas. De son astre opposé telle est la violence , Qu'il me vole partout, même sans qu'il y pense , Et que, toutes les fois qu'il m'enlève mon bien. Son nom fait tout pour lui sans qu'il en sache rien. Je sais qu'il peut aimer, et nous cacher sa"tlamme : Mais je veux sur ce point lui découvrir mon âme ; Et, s'il peut me céder ce trône où je prétends , .["immolerai ma haine à mes désirs contents; Et je n'envierai plus le rang dont il s'empare, S'il m'en assure autant chez ce peuple barbare , Qui, formé par nos soins, instruit de notre main ,, Sous notre discipline est devenu romain.
AUFIDE
Lorsqu'on fait des projets d'une telle importanc-e, Les intérêts d'amour entrent-ils en balanciî? Et , si ces intérêts vous sont enfin si doux , Viriate , lui mort , n'est-elle pas à vous ?
PERPENNA
Oui; mais de cette mort la suite m'embarrasse. Aurai-je sa fortune aussi bien que sa place ? Ceux dont il a gagné la croyance et l'appui Prendront-ils même joie à m'obéir qu'à lui? Et, pour venger sa trame indignement coupée , N'arboreront-ils point l'étendard de Pompée?
AUFIDE
C'est trop craindre, et trop tard ; c'est dans votre festin ' Que ce soir par votre ordre on tranche son destin. La trêve a dispersé l'armée à la campagne ,
' Vab. c'est trop craindre , et trop tard. Ce soir, dans le festin . Vous avez donné l'heure à trancher son destin