SCÈNE
SERÏORIUS, VIRIATE, TllAMlUE.
SERTORIIS.
Que direz-vous , madame , Du dessein téméraire où s'échappe mon âme? N'est-ce point oublier ce qu'on vous doit d'honneur Que demander à voir le fond de votre cœur?
VIRIATE
U est si peu fermé , que chacun y peut lire, Seigneur, peut-être plus que je ne puis vous dire; Pourvoir ce qui s'y passe , il ne faut que des yeux.
SERTORIUS
J'ai besoin toutefois qu'il s'explique un peu mieux. Tous vos rois à l'envi briguent votre hymcnéc ; El comme vos bontés font notre destinée,
29» SERTORIUS
Par ces mêmes boutés j'ose vous conjurer. En faisant ce grand choix, de nous considérer. Si vous prenez un prince inconstant, infidèle , Ou qui pour le parti n'ait pas assez de zèle , Jugez en quel état nous nous verrons réduits , Si je pourrai longtemps encor ce que je puis, Si mon bras...
Vous formez des craintes que j'admire.
J'ai mis tous mes États si bien sous votre empire. Que quand il me plaira faire choix d'un époux , Quelque projet qu'il fasse, il dépendra de vous. Mais , pour vous mieux ôter cette frivole crainte ' Choisissez-le vous-même , et parlez-moi sans feinte : Pour qui de tous ces rois êtes-vous sans soupçon? A qui d'eux pouvez-vous confier ce grand nom?
SERTORIUS
Je voudrais faire un choix qui pût aussi vous plaire ; Mais, à ce froid accueil que je vous vois leur faire, il semble que pour tous sans aucun intérêt...
VIRIATE
C'est peut-être, seigneur, qu'aucun d'eux ne me plaît. Et que de leur haut rang la pompe la plus vaine S'efface au seul aspect de la grandeur romaine.
SERTORIUS
&i donc je vous offrais pour époux un Romain ?
VIRIATE
Pom"rai&-je refuser un don de votre main?
SERTORIUS
J'ose après cet aveu vous faire offre d'un homme Digne d'être avoué de l'ancienne Piome.
Il en a la naissance, il en a le grand cœur, 11 est couvert de gloire , il est plein de valeur ; De toute votre Espagne il a gagné l'estime.
ACTK II, SCKiNK 11. 29.^
I.ibéi-al, intrépide^ ufTablc, inagnanime; Enfin c'est Peipcnna sur qui vous emportez...
J'attendais votre nom après ces qualités;
IjCS éloges brillants que vous daignez y joindre
Ne me permettaient pas d'espérer rien de moindre :
Mais certes le détour est un peu surprenant.
Vous donnez une reine à votre lieutenant !
Si vos Romains ainsi choisissent des maîtresses ,
A vos derniers tribuns il faudra des princesses.
SERTORIUS
Madame...
VIRUTE.
Parlons net sur le choix d'un époux.
Éles-vous trop pour moi? suis-je trop peu pour vous C'est m'ofirir, et ce mot peut blesser les oreilles : Mais un pareil amour sied bien à mes pareilles : Et je veux Lien , seigneur, qu'on sache désormais Que j'ai d'assez bons yeux pour voir ce que je lois, .le le dis donc tout haut , afin que l'on m'entende : •le veux bien un Romain, mais je veux qu'il commande ; Et ne trouverais pas vos rois à dédaigner, N'était qu'ils savent mieux obéir que régner. Mais, si de leur puissance ils vous laissent l'arbitre, • Leur faiblesse du moins en conserve le titre : Ainsi ce noble orgueil qui vous préfère à tous En préfère le moindre à tout autre qu'à vous; Car enfin, pour remplir l'honneur de ma naissance, Il me faudrait un roi de titre et de puissance : Mais, comme il n'en est plus, je pense m'en devoir Ou le pouvoir sans nom , ou le nom sans pouvoir.
SERTORIUS
J'adore ce grand cœur qui rend ce qu'il doit rcnih^r Aux illustres aïeux dont on vous voit descendre.
2»G SKinORlL'S.
A de moindres pensers son orgueil abaissé
Ne soutiendrait pas bien ce qu'ils vous ont laissé.
Mais puisque , pour remplir la dignité royale ,
Votre haute naissance en demande une égale,
Perpenna parmi nous est le seul dont le sang
Ne mêlerait point d'ombre à la splendeur du rang ;
îl descend de nos rois et de ceux d'Étrurie.
Pour moi , qu'un sang moins noble a transmis à la vie.
Je n'ose m' éblouir d'un peu de nom fameux.
Jusqu'à déshonorer le trône par mes vœux.
Cessez de m' estimer jusqu'à lui faire injure :
Je ne veux que le nom de votre créature ;
Un si glorieux titre a de quoi me ravir;
Il m'a fait triompher en voulant vous servir ;
Et, malgré tout le peu que le ciel m'a fait naître...
VIRIATE
Si vous prenez ce titre , agissez moins en maître , Ou m'apprenez du moins, seigneur, par quelle loi Vous n'osez m'accepter, et disposez de moi. Accordez le respect que mon trône vous donne Avec cet attentat sur ma propre personne. Voir toute mon estime , et n'en pas mieux user, C'en est un qu'aucun art ne saurait déguiser. Ne m'honorez donc plus jusqu'à me faire injure ; Puisque vous le voulez , soyez ma créature ; Et , me laissant en reine ordonner de vos vœux. Portez-les jusqu'à moi, parce que je le veux. Pour votre Perpenna , que sa haute naissance N'affranchit point encor de votre obéissance, Fùt-il du sang des dieux aussi bien que des rois , Ne lui promettez plus la gloire de mon choix. Rome n'attache point le grade à la noblesse. Votre grand Marius naquit dans la bassesse ; ïlt c'est pourtant le seul que le peuple romain