‹ Chefs-d'œuvre dramatiques. Avec les variantes du texte, les examens de pièces, et Les discours sur la poésie dramatique (volume 2)Chapitre 172 sur 201 · ACTE m, SCÈNE H. 31 ru · texte numérisé non relu

ACTE m, SCÈNE H. 31 ru

El je sens qu'à vos yeux mon courroux chancelant Trébuche, perd sa force, et meurt en vous parlant. M'aimeriez- vous encor, seigneur?

POMPÉE

, Si je vous aime !

Demandez si je vis, ou si je suis moi-môme. Votre amour est ma vie , et ma vie est à vous.

Sortez de mon esprit, ressentiments jaloux : Noirs enfants du dépit ennemis de ma gloire , Tristes ressentiments, je ne veux plus vous croire. Quoi qu'on m'aitfait d'outrage, il nem'en souvient plus. Plus de nouvel hymen , plus de Sertorius ; Je suis au grand Pompée ; et , puisqu'il m'aime encore , i*uisqu il me rend son cœur, de nouveau je l'adore. Plus de Sertorius. Mais, seigneur, répondez; Faites parler ce cœur qu'enfin vous me rendez. Plus de Sertorius. Hélas! quoi que je die. Vous ne me dites point, seigneur. Plus d'Emilie. Rentrez dans mon esprit, jaloux ressentiments. Fiers enfants de l'honneur, nobles emportements; C'est vous que je veux croire; et Pompée infidèle Ne saurait plus souffrir que ma haine chancelle ; Il l'affermit pour moi. Venez, Sertorius, H me rend toute à vous par ce muet refus. Donnons ce grand témoin à ce grand hyménée; Son àme toute ailleurs n'en sera point gênée : 11 le verra sans peine , et cette dureté Passera chez Sylla pour magnanimité.

POMPÉE

Ce qu'il vous fait d'injure également m'outrage; Mais enfin je vous aime , et ne puis davantage. Vous , si jamais ma flamme eut pour vous quclcpic appas, Vlaigncz-vous, haïssez, mais ne vous donnez [>as;

3U SERTORIUS

Demeurez en état d'être toujours ma femme. Gardez jusqu'au tombeau l'empire de mon àme. Sylla n'a que son temps, il est vieil et cassé; Son règne passera, s'il n'est déjà passé; Ce grand pouvoir lui pèse, il s'apprête à le rendre; Comme à Sertorius, je veux bien vous l'apprendre. Ne vous jetez donc point, madame, en d'autres bras; Plaignez-vous, haïssez, mais ne vous donnez pas : Si vous voulez ma main , n'engagez point la vôtre .

Mais quoi ! n'ètes-vous pas entre les bras d'une autre?

POMPÉE

Non , puisqu'il vous en faut confier le secret ,

Emilie à Sylla n'obéit qu'à regret.

Des bras d'un autre époux ce tyran qui l'arrache

Ne rompt point dans son cœur le saint nœud qiiil'attache;

Elle porte en ses flancs le fruit de cet amour ,

Que bientôt chez moi-même elle va mettre au jour;

Et, dans ce triste état, sa main qu'il m'a donnée

N'a fait que l'éblouir par un feint hyménée,

Tandis que , tout entière à son cher Glabrion ,

Elle paraît ma femme, et n'en a que le nom.

ARISTIE

Et ce nom seul esttout pour celles de ma sorte. Rendez-le-moi, seigneur, ce grand nom qu'elle porte.

J'aimai votre tendresse et vos empressements : Mais je suis au-dessus de ces attachements; Et tout me sera doux , si ma trame coupée Me ïend à mes aïeux en femme de Pompée , Et que sur mon tombeau ce grand titr^ gravé Montre à tout l'avenir que je l'ai conservé. J'en fais toute ma gloire et toutes mes délices; Un moment de sa perte a pour moi des supplices. Vengez-moi de Sylla, ([ui me Fôte aujoui'd'hui ,

ACTh: III, SCKNK II. 3ti

On soullicz qu'on nie venge et de vous et de lui, Qu'un autre hymen me rende un titre qui régale Qu'if rne relève autant que Sylla me ravale : Non que je puisse aimer aucun autre que vous ; Mais pour venger ma gloire il me faut un époux , Il m'en faut un illustre , et dont la renommée, , .

POMPÉE

Ah ! ne vous lassez point d'aimer et d'être aimée.

Peut-être touchons-nous au moment désiré

Qui saura réunir ce qu'on a séparé.

Ayez plus de courage et moins d'impatience^

Souffrez que Sylla meure , ou quitte sa puissance...

ARISTIE

i attendrai de sa mort ou de son repentir Qu'à me rendre l'honneur vous daigniez consentir? Et je verrai toujours votre cœur plein de glace , Mon tyran impuni, ma rivale en ma place. Jusqu'à ce qu'il renonce au pouvoir absolu. Après l'avoir gardé tant qu'il l'aura voulu?

POMPÉE

Mais tant qu'il |>ourra tout, que pourrai-je, madame?

ARISTIE

Suivre en tous lieux, seigneur, l'exil de votre femme,

La ramener chez vous avec vos légions.

Et rendre un heureux calme à nos divisions.

Que ne pourrez- vous point en tête d'une armée

Partout, hors de l'Espagne, à vaincre accoutumée?

Et quand Sertorius sera joint avec vous.

Que pourra le tyran ? qu'osera son courroux ?

POMPÉE

Ce n'est pas s'affranchir qu'un moment le paraître , iNi secouer le joug que de changer de maître. Sertorius pour vous est un illustre appui; Mais en faire le mien , c'est me ranger sous hii;

316 SERTOIUL'S.

Joindre nos étendards, c'est grossir son empuo. Perpenna, qui l'a joint, saura que vous en dire. Se sers; mais jusqu'ici Tordre vient de si loin. Qu'avant qu'on le reçoive il n'en est plus besoin ; Et ce peu que j'y rends de vaine déférence, Jaloux du vrai pouvoir, ne sert qu'en apparence. Je crois n'avoir plus même à servir qu'un moment ; Et, quand Sylla prépare un si doux changement, Pouvez-vous m'ordonner de me bannir de Rome , Pour la remettre au joug sous les lois d'un autre homme , Moi qui ne suis jaloux de mon autorité Que pour lui rendre un jour toute sa liberté? Non, non, si vous m'aimez comme j'aime à le croire. Vous saurez accorder votre amour et ma gloire , Céder avec prudence au temps prêt à changer, Et ne me perdre pas au lieu de vous venger.

ARISTIE

Si vous m'avez aimée , et qu'il vous en souvienne , Vous mettrez votre gloire à me rendre la mienne. Mais il est temps qu'un mot termine ces débats. Me voulez-vous, seignem*? ne me voulez-vous pas? Parlez : que votre choix règle ma destinée. Suis-je encore à l'époux à qui l'on m'a donnée? Suis-je à Sertorius? C'est assez consulté : Rendez-moi mes liens, ou pleine liberté...

POMPÉE

Je le vois bien, madame, il faut rompre la trêve, Poui' briser en vainqueur cet hymen, s'il s'achève; Et vous savez si peu l'art de vous secourir. Que, pour vous en instruire, il faut vous conquérir.

Sertorius sait vaincre et garder ses conquêtes.

POMPÉE

La vôtre à la garder coûtera bien des tètcb;

ACTK m, SCKNK II. 317

CoiTinie elle fermera la porte à tout accord,

Rien ne la peut jamais assurer que ma mort.

Oui , J'en jure les dieux, s'il faut qu'il vous obtienne,

Rien ne peut empêcher sa perte que la mienne;

Et peut-être tous deux, l'un par l'autre percés,

Nous vous ferons connaître à quoi vous nous forcez.

ARISTIE

Je ne suis pas, seigneur, d'une telle importance. D'autres soins éteindront cette ardeur de vengeance; Ceux de vous agrandir vous porteront ailleurs, Où vous pourrez trouver quelques destins meilleurs ; Ceux de servir Sylla , d'aimer son Emilie , [V imprimer du respect à toute l'Italie, De rendre à votre Rome un jour sa liberté , Sauront tourner vos pas de quelque autre c6lé. Siu'tout ce privilège acquis aux grandes âmes. De changer à leur gré de maris et de femmes , Mérite qu'on l'étalé aux bouts de l'univers , Pour en donner l'exemple à cent climals divers.

POMPÉE

Ah ! c'en est trop , madame , et de nouveau je jure. . .

ARISTIE

Seigneur, les vérités font-elles quelque injure?

POMPÉE

Vous oubliez trop tôt que je suis votre époux.

ARISTIE

Ah! si ce nom vous plaît , je suis encore à vous. Voilà ma main , seigneur.

POMPÉE

Gardez-la-moi, madame.

ARISTIE

Tandis que vous avez à Rome une autre femme? Que par un autre hym.en vous me déshonorez? Me punissent les dieux que vous avez jurés,

Î18 SERTORIUS

Si , passé ce moment,' et hors de votre vue , ie vous garde ime foi que vous avez rompue !

POMPÉE

Qu'allez-vous faire? hélas î

ARISTIE

Ce que vous m'enseiguez.

POMPÉE

Éteindre un tel amour !

ARISTIE

Vôus-m(>me IV^eignez .

ï»OMPÉE.

La victoire aura droit de le faire renaître.

Si ma haine est trop faible , elle la fera croître .

POMPÉE

Pourrez-vGus me haïr !

ARISTIE

J'en fais tous mes souhaits.

POMPÉE

Adieu donc pour deux jours,

ARISTIE

Adieu pour tout jamais!

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