APPIAN ALEXANDRIN
stances de quelques incidents, pour leur donner plus de bienséance. Je me suis servi du nom de Nicanor plutôt que de celui de Démétrius, à cause que le vers souffrait plus aisément l'un que l'autre. J'ai supposé qu'il n'avait pas encore épousé Rodogune , afin que ses deux fils pussent avoir de l'amour pour elle , sans choquer les spectateurs , qui eussent trouvé étrange cette passion pour la veuve de leur père , si j'eusse suivi l'histoire. L'ordre de leur naissance incertain, Rodogune prisonnière, quoiqu'elle ne vînt jamais en Syrie; la haine de Cléopâtre pour elle . la proposition sanglante qu'elle fait à ses fils, celle que cette princesse est ohligée de leur faire pour se garantir, l'inclination qu'elle a pour Antiochus, et la jalouse fureur de cette mère qui se résout plutôt à perdre ses fils qu'à se voir sujette de sa rivale, ne sont que des embellissements de l'invention , et des acheminements vraisemblables à l'effet dénaturé que me présentait l'histoire, et que les lois du poëme ne me permettaient pas de changer. Je l'ai même adouci tant que j'ai pu en Antiochus , que j'avais fait trop honnête homme dans le reste de l'ouvrage, pour forcer ;i la fin sa mère à s'empoisonner elle-même.
On s'étonnera peut-être de ce que j'ai donné à cette tragédie le nom de Rodogune plutôt que celui de Cléopâtre, sur qui tombe toute l'action tragique; et même on pourra douter si la liberté de la poésie peut s'étendre jusqu'à feindre un sujet entier sous des noms véritables, comme j'ait fait ici^ où, depuis la narration du premier acte^ qui sert de fondement au reste, jusques aux effets qui paraissent dans le cinquième, il n'y a rien que l'histoire avoue.
Pour le premier, je confesse ingénument que ce poëme devait plutôt porter le nom de Cléopâtre que de Rodogune; mais ce qui m'a fait en user ainsi a été la peur que j'ai eue qu'à ce nom le peuple ne se laissât préoccuper des idées de cette fameuse reine d'Egypte, et ne confondît cette reine de Syrie avec elle , s'il l'entendait prononcer. C'est pour cette même raison que j'ai évité de le mêler dans mes vers, n'ayant jamais fait parler de cette seconde Médée que sous celui de la reine ; et je me suis enhardi à cette licence d'autant plus librement,
s APPIAN ALEXANDRIN.
que j'ai remarqué parmi nos anciens maîtres qu'ils se sont foft peu mis en peine de donner à leurs poëmes le nom des héros qu'ils y faisaient paraître , et leur ont souvent fait porter celui des chœurs , qui ont encore bien moins de part dans l'action que les personnages épisodiques, comme Rodogune : témoin les Trachiniennes de Sophocle , que nous n'aurions jamais voulu nommer autrement que la Mort d'Hercule.
Pour le second point, je le tiens un peu plus difficile à résoudre, et n'en voudrais pas donner mon opinion pour bonne : j'ai cru que, pourvu que nous conservassions les effets de l'histoire, toutes les cironstances, ou, comme je viens de les nommer, les acheminements, étaient en notre pouvoir; au moins je ne pense point avoir vu de règle qui restreigne cette liberté que j'ai prise. Je m'ensuis assez bien trouvé en cette tragédie; mais, comme je l'ai poussée encore plus loin dans Héraclius, que je viens de mettre sur le théâtre, ce sera en le donnant au public que je tâcherai de la justifier, si je vois que les savants s'en offensent, ou que le peuple en murmure. Cependant ceux qui en auront quelque scrupule m'obligeront de considérer les deux Electre de Sophocle et d'Euripide, qui, conservant le même effet, y parviennent par des voies si différentes, qu'il faut nécessairement conclure que l'une des deux est tout à fait de l'invention de l'auteur. Ils pourront encore jeter l'œil sur Vlphigénie in Taiiris% que notre Aristotenous donne pour exemple d'une parfaite tragédie, et qui a bien la mine d'être toute de même nature, vu qu'elle n'est fondée que sur cette feinte que Diane enleva Iphigénie du sacrifice dans une nuée, et supposa une biche en sa place. Enfin, ils pourront prendre garde à V Hélène d'Euripide , où la principale action et les épisodes, le nœud et le dénoûment sont entièrement inventés sous des noms véritables.
Au reste, si quelqu'un a la curiosité de voir cette histoire plus au long, qu'il prenne la peine de lire Justin, qui la commence au trente-sixième livre , et l'ayant quittée, la reprend sur la fin du trente-huitième, et l'achève au trontc-ncu-
' L'ipliiiji nu en lamidc.
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xièinc. Il la rapporte un peu autrement, et ne dit pas que déopâtre tua son mari, mais qu'elle l'abandonna, et qu'il fut liié par le commandement d'un des capitaines d'un Alexandre ((u'il lui oppose. Il varie aussi beaucoup sur ce qui regarde Tryphon et son pupille, qu'il nomme Antiochus , et no s'acfordc avec Appian que sur ce qui se passa entre la mère et les deux fils.
Le premier livre des Machabées, aux chapitres xi, xiii, xiv et XV, parle de ces guerres de Tryphon et de la prison de Démétrius chez les Parthes; mais il nonmic ce pupille Antiochus ainsi que Justin, et attribue la défaite de Tryphon à Antiochus, fils de Démétrius, et non pas à son frère, comme fait Appian, que j'ai suivi, et ne dit rien du reste.
Josèphe , au treizième livre des Antiquités judaïques , nomme encore ce pupille de Tryphon Antiochus, fait marier Cléopâtre à Antiochus , frère de Démétrius, durant la captivité de ce premier mari chez les Parthes, lui attribue la défaite et la mort de Tryphon, s'accorde avec Justin touchant lu mort de Démétrius, abandonné et non pas tué par sa femme , et ne parle point de ce qu'Appian et lui rapportent d'elle et de ses deux fils, dont j'ai fait cette tragéiUc.
PERSONNAGES
CLÉOPATRE, reine de Syrie, veuve de Démétrius Nicanor.
TVTrrrrir^iiTTc 1 ^^^ ^^ Démétrius et de Cléopàtre. ANiluCHuS, j
RODOGUNE, sœur de Phraates, roi des Parthes.
TLMzVGÈNE, gouverneur des deux princes.
ORONTE, ambassadeur de Phraatcs.
LAOMCE, sœur de Timagène , confidente de Cléopàtre.
La scène est à Séleucie, diUis le palais royal.
RODOGUrVE