‹ Chefs-d'œuvre dramatiques. Avec les variantes du texte, les examens de pièces, et Les discours sur la poésie dramatique (volume 2)Chapitre 47 sur 201 · A\TI0CI11IS · texte numérisé non relu

A\TI0CI11IS

Se vouilrait-il i)ieii rcmlrc à mou bonheur contraire? ' V\ii. Il seniiilait soupirer ce ([u'il avait perilu.

" VAH. CLlioI'MlIK.

Il «si inoil!

76 RODOGUiNE.

Qui m'enviez le bien que je m'étais promis! Voilà le coup fatal que je craignais dans l'âme. Voilà le désespoir où l'a réduit sa flamme. Pour vivre en vous pirdant il avait trop d'amour. Madame, et de sa main il s'est privé du jour '.

TIMAGÈNE , à Cléopâtre.

Madame , il a parlé ; sa main est innocente.

CLÉOPATRE, a Timageue.

La tienne est donc coupable, et ta rage insolente , Par une lâcheté qu'on ne peut égaler, L'ayant assassiné , le fait encor parler!

ANTIOCUUS.

Timagène, souffrez la douleur d'une mère, Et les premiers soupçons d'une aveugle colère. Comme ce coup fatal n'a point d'autres témoins , J'en ferais autant qu'elle, à vous connaître moins. Mais que vous a-t-il dit? achevez, je vous prie.

TIMAGÈNE

Surpris d'un tel spectacle, à l'instant je mécrie; Et soudain à mes cris , ce prince , en soupirant . Avec assez de peine entr'ouvre un œil mourant; Et ce reste égaré de lumière inc-ei'taine" Lui peignant son cher frère au lieu de Timagène, Rempli de votre idée, il m'adresse pour vous.

TIMAGÈNE

Oui , madame.

ANTIOCHUS

Ah ! mon frèrei

CLEOPATHE.

Ah : mon fui '.

BODOGLNE.

Ail 1 funeste hymcnée !

CLEOl'ATBE.

Ah ! destins ennemis.

' V\u. Et de s;» proiire main il s'est privé du jour. • Vab. Puis, arrêtant siu- moi ce reste de lumière,

Au lieu de Timagène , il croit voir son cher frerc ;

Et, plein de votre idée, il nfadresse pour vous.

ACÏK V, Sr.KNK IV. 7 7

Ces mots où rarnili»' ivt^ne sur Le courroux :

« Uue Huiiu qui nous fut bien chère « Venge ainsi le refus d'un coup trop inhumain.

« Régnez; et surtout, mon cher frère ,

<( Gardez-vous de la même main.

« C'est... » La parque à ce mot hii coupe la parole ; Sa lumière s'éteint, et son ame s'envole : Et moi, tout effrayé d'un si tragique sort, - J'accours pour vous en faire un funeste rapport,

ANTIOCHUS

Rapport vraiment funeste, et sort vraiment tragique ,

Qui va changer en pleurs l'allégresse publique.

0 frère plus aimé que la clarté du jour !

0 rival aussi cher que m'était mon amour !

Je te perds, et je trouve en ma douleur extrême

Un malheur dans ta mort plus grand que ta mort même.

0 de ses derniers mots fatale obscurité ,

En quel gouffre d'horreur m'as-tu précipité !

Quand j'y pense chercher la main qui l'assassine ,

Je m'impute à forfait tout ce cpie j'imagine;

Mais aux marques enfin que tu m'en viens donner,

Fatale obscurité! qui dois-je en soupçonner?

« Une main qui nous fut bien chère ! » Madame j est-ce la vôtre, ou celle de ma mère? Vous vouliez toutes deux un coup trop inhumain ; Nous vous avons tous deux refusé notre main : Qui de vous s'est vengée? est-ce l'une, est-ce l'autre, Qui fait agir la sienne au refus de la nôtre? Est-ce vous qu'en coupable il me faut regarder? Est-ce vous désormais dont je me dois garder?

CLÉOPATRK.

Quoi! vous me soupçonnez? .

roixxum:.

Quoi! je vous suis suspecte?

78 llODt)GU^E.

ANTIOCIIUS.

Je suis amant et tils, je vous aime et respecte;

Mais quoi que sur mon cœur puissent des noms si doux^,

A ces marques enfin je ne connais que vous.

As-tu bien entendu? dis-tu vrai, Timagène?

TIMAGÈNE

Avant qu'en soupçonner la princesse ou la reine' , Je mourrais mille fois; mais enfin mon récit Contient, sans rien de plus, ce que le prince a dil.

ANTIOCHUS

D'un et d'autre côté l'action est si noire,

Que n'en pouvant douter, je n'ose encor la croire,

0 quiconque des deux avez versé son sang- , Ne vous préparez plus à me percer le flanc. Nous avons mal servi vos haines mutuelles , Aux jours l'une de l'autre également cruelles; Mais si j'ai refusé ce détestable emploi . Je veux bien vous servir toutes deux contre moi : Qui que vous soyez donc, recevez une vie Que déjà vos fureurs m'ont à demi ravi(^

RODOGUNE

Ah ! seigneur, arrêtez.

TIMAGÈNE

Seigneur, que faifes-vous?

ANTIOCHUS

Je sers ou lune ou l'autre, et je préviens ses coups.

Vivez, régnez heureux.

ANTIOCHUS

Otez-moi donc de doul<;.

Et montrez-moi la main qu'il faut que je redoute %

' V\n. Avant (l'en soupçonner OU madame OU la reine ,

Contient , seigneur, sans plus , ce que le priiiee a tlil. V\i',. Et me montrez la main i|uil fanl ipie je reiloiiic

Qui pour ni'assassiiior ose me sccoiu'ir, Et me sfiuve de moi pour me l'aire périr. Puis-je vivre et traîner cette gène éternelle ', Confondre l'innocente avec la criminelle, VivrC;, et ne pouvoir plus vous voir sans m'alarmcr, Vous craindre toutes deux, toutes deux vous aimer"? Vivre avec ce tourment, c'est mourir à toute heure. Tirez-moi de ce trouble, ou souffrez que je meure. Et que mon déplaisir, par un coup généreux, Épargne un parricide à l'une de vous deux.

GLÉOPATRE.

Puisque le même jour que ma main vous couronne

Je perds un de mes fils, etFautre me soupçonne ,

Qu'au milieu de mes pleurs, qu'il devrait essuyer,

Son peu d'amour me force à me justifier;

Si vous n'en pouvez mieux consoler une mère

Qu'en la traitant d'égal avec une étrangère.

Je vous dirai, seigneur (car ce n'est plus à moi

A nommer autrement et mon juge et mon roi) ,

Que vous voyez l'effet de cette vieille haine

Qu'en dépit de la paix me garde l'inhumaine ,

Qu'en son cœur du passé soutient le souvenir,

Et que j'avais raison de vouloir prévenir.

Elle a soif de mon sang , elle a voulu l'épandre :

J'ai prévu d'assez loin ce que j'en viens d'apprendre ;

Mais je vous ai laissé désarmer mon courroux.

( à Rodogune. )

Sur la foi de ses pleurs je n'ai rien craint de vous , Madame; mais, ô dieux! quelle rage est la vôtre ! Quand je vous donne un lils, vous assassinez l'autre, Et m'enviez soudain l'unique et faible appui Qu'une mère opprimée eût pu trouver en lui !

' V\n. Puis-je vivre et traîner le soupçon (|ui m'accable . Coiifoiulrc rinnoccntc avcci|uc la con|ial>le.

SO RODOGUNK.

Uuand vous m'accablerez, où sera mon refuge? Si je m'en plains au roi , vous possédez mon juge ; Et s'il nj'ose écouter, peut-être, hélas! en vain 11 voudra se garder de cette même main. Eniin je suis leur mère, et vous leur ennemie ; Tai recherché leur gloire, et vous leur infamie; Et si je n'eusse aimé ces fils que vous m'ôtez, Votre abord en ces lieux les eût déshérités. C'est à lui maintenant, en cette concurrence, A régler ses soupçons sur cette différence, A voir de qui des deux il doit se défier, Si vous n'avez un charme à vous justifier.

RODOGUNE, à Cléopâtre.

Je me défendrai mal : rinnoccnce étonnée Ne peut s'imaginer qu'elle soit soupçonnée; Et n'ayant rien prévu d'un attentat si grand , Qui l'en veut accuser sans peine la surprend.

Je ne m'étonne point de voir que votre haine Pour me faire coupable a quitté Timagène. Au moindre jour ouvert de tout jeter sur moi, Son récit s'est trouvé dig^ne de votre foi. Vous l'accusiez pourtant , quand votre ame alarmée Craig-nait qu'en expirant ce fils vous eût nommée . Mais de ses derniers mots voyant le sens douteux . A'ous avez pris soudain le crime entre nous deux . Certes , si vous voulez passer pour véritable Que l'une de nous deux de sa mort soit coupable , Je veux bien par respect ne vous imputer rien ; Mais votre bras au crime est plus fait que le mien ; Et qui sur un époux fit son apprentissage A bien pu sur un fils achever son ouvrage. Je ne dénierai point , puisque vous les savez , De justes sentiments dans mon âme élevés; Vous demandiez mon sang; j'ai demandé le vôf-re t

ACTK V. SCIvM: 1\. 81

Le l'oi s;iil ijurls inutit's oui pousse 1 un»' tt l aulic;

Comme par sa priidenee il a tout adouci,

H vous connaît peut-t'^trc ot me connaît aussi.

( à Antiocliu*. )

Seigneur , c'est un moyen de vous être bien chère Que pour don nuptial vous immoler un frère : On fait plus; on m'impute un coup si plein d'horreur,, l*our me faire un passage à vous percer le cœur.

(à Cleopùtre. )

OÙ fuirais-je de vous après tant de furie.

Madame? et que ferait toute votre Syrie^,

Où, seule et sans appui contre mes attentats,

Je verrais...? Mais, seigneur, vous ne m'ècoutez pas!

ANTIOCIIUS.

Non, je n'écoute rien ; et dans la mort d'un frère 4e ne veux point juger entre vous et ma mère : Assassinez un fils , massacrez un époux , Je ne veux me garder ni d'elle ni de vous. Suivons aveuglément ma triste destinée; Pour m'exposer à tout , achevons l'hyménée. Cher frère, c'est pour moi le chemin du trépas; La main qui t'a percé ne m'épargnera pas; Je cherche à te rejoindre, et non à m'en défendre, Et lui veiLX bien donner tout lieu de me surprendre ; Heureux si sa fureur qui me prive de toi Se fait bientôt connaître en achevant sur moi , Et si du ciel, trop lent à la réduire en ])oudre , Son crime redoublé peut arracher la foudre ! Donnez-moi...

RODOGUNE, rcnipêchant de |)iendre la roiipr.

Quoi, seigneur!

ANTIOCHUS

Vous m'arrêtez en v;iiii :

Donnez.

tOHVEIIM.. — T. II. ti

S2 RODOGUNE

RODOGUNR.

Cette coupe est suspecte , elle vient de la reine ' ; Craignez de toutes deux quelque secrète haine.

CLÉOPATRE

Qui m'épargnait tantôt ose enfin m'accuser !

RODOGUNE

De toutes deux , madame ;, il doit tout refuser, .le n'accuse personne , et vous tiens innocente; Riais il en faut sur l'heure une preuve évidente : Je veux bien à mon tour subir les mêmes lois. On ne peut craindre trop pour le salut des rois. Donnez donc cette preuve ; et , pour toute réplique , Faites faire un essai par quelque domestique-.

CLEOPATRE^ prenant la coupe.

Je le ferai moi-même. Eh bien , redoutez-vous Quelque sinistre effet encor de mon courroux? J'ai souffert cet outrage avecque patience.

ANTIOCHUS. prenant la coupe des mains de Cléopâtre , après qu'elle a bu.

Pardonnez-lui, madame ^ un peu de défiance : Comme vous l'accusez, elle fait son effort A rejeter sur vous l'horreur de cette mort; Et, soit amour pour moi , soit adresse pour elle , Ce soin la fait paraître un peu moins criminelle. Pour moi, qui ne vois rien, dans le trouble où je suis, Qu'un gouffre de malheurs, qu'un abîme d'ennuis. Attendant qu'en plein jour ces vérités paraissent , J'en laisse la vengeance aux dieux qui les connaissent ,

' Var. Cette coupe est suspecte; elle vient delà sicniifi; Ne prenez rien, seigneur, d'elle, ni de la mienne.

CLÉOPATBE , à Rodogune.

Qui m'épargnait tantôt m'accuse à celle fois I

BODOGLNE.

On ne peut craindre assez pour le salut des rois. Pour ôter lout soupçon d'une noire pratique.

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