‹ Chefs-d'œuvre dramatiques. Avec les variantes du texte, les examens de pièces, et Les discours sur la poésie dramatique (volume 2)Chapitre 48 sur 201 · ACTE V, SCÈM: I\. 8S · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈM: I\. 8S

Kl vais sans plus t;irilri-...

RODOGINK.

Seigneur^ voyez ses yeux Déjà tout égaivs, troubles , et furieiLX , dette affreuse sueur qui court sur son visage. Cette gorge qui s'enfle. Ah! bons dieux! quelle rage! Pour vous perdre après elle , elle a voulu périr.

ANTIOCUUS, rendant la coupe à Laonice ou à quelque autre.

N'importe , elle est ma mère, il faut la secourir.

CLÉOPATRE

Va , tu me veux en vain rappeler à la vie ; Ma haine est trop fidèle, et m'a trop bien servit- : Elle a paru trop tôt pour te perdre avec moi ; C'est le seul déplaisir qu'en mourant je recoi : .Mais j'ai celte douceur dedans cette disgrAce De ne voir point régner ma rivale en ma place '.

Règne ; de crime en crime enfin te voilà roi. Je t'ai défait d'un père, et d'un frère, et d'C moi : Puisse le ciel tous deux vous prendre pour victimes, Et laisser ohoir sur vous les peines de mes crimes ! Puissiez-vous ne trouver dedans votre union Uuhorreur, que jalousie , et que confusion ! Et, pour vous souhaiter tous les malheurs ensemlJe, Puisse naître de vous un fils qui me ressemble !

ANTIOCHLS.

Ah! vivez pour changer cette haine en amour.

» Dans l'édition de 1047 , après ces vers, on en trouve hait autre'; que Citmeili'' n «upprimés ; les voici :

Je n'aimais que le trône , et de son droit douteux J'espérais faire un don fatal à tous les deux, Détruire l'un par l'autre , et régner en Syrie Plutôt par vos fureurs que par ma barbarie. Ton frère , avec(iue toi trop fortement uni . Ne m'a i)oint écoutée , et je l'en ai puni, l'ai cru par ce poison en faire autant du reste: Mais sa force, trop prompte, à moi seule est funeste. Hi'giic : (le rriiiic l'ii rrimo . etc.

84 RODOGUNE

CLF.OPATHE.

Je maudirais les dieux sils me rendaient le jour. Qu'on m'emporte d'ici : je me meurs. Laonice, Si tu veux m'obliger par un dernier service , Après les vains efforts de mes inimitiés. Sauve-moi de l'affront de tomber à leurs pieds.

( Elle s'ea va, et Laonice lai aide à marcher, ) ORONTE,

Dans les justes rigueurs d'un sort si déplorable % Seigneur, le juste ciel vous est bien favorable : Il vous a préservé , sur le point de périr , Du danger le plus grand que vous puissiez courir ; Et, par un digne effet de ses faveurs puissantes, La coupable est punie , et vos mains innocentes.

ANTIOCHUS

Oronte , je ne sais, dans son funeste sort ,

Qui m'afflige le plus, ou sa vie , ou sa mort;

L'une et l'autre a pour moi des malbeurs sans exemple :

Plaignez mon infortune. Et vous, allez au temple

Y changer l'allégresse en un deuil sans pareil,

La pompe nuptiale en funèbre appareil ;

Et nous verrons après, par d'autres sacrifices.

Si les dieux voudront être à nos vœux plus propices.

' Var. Encoi dans les rigueurs d'un sort si déplorable.

EXAMRN DR RODOGUNR.

Le sujet de celte tragédie est tiré d'Appian Alexandrin , dont voici les paroles, sur la fin du livre qu'il a lait des Viuerres de Syrie : « Démétrius, surnommé Nicanor. entreprit M la guerre contre les Parthes, et vécut quelque temps [)ri - <( sonnier dans la cour de leur roi Phraales, dont il épousa K la sœur, nommée Rodogune. Cependant Diodotus, doincs- « tique des rois précédents , s'empara du trône de Syrie , et « y fit asseoir un Alexandre encore enfant , fils d'Alexandre M le Bâtard et d'une fille de Ptolomée. Ayant gouverné qucl- « que temps comme tuteur sous le nom de ce pupille, il s'en (( défit , et prit lui-même la couronne sous un nouveau nom M de Tryphon qu'il se donna. Antiochus, frère du roi prisonce nier, ayant appris sa captivité à Rhodes , et les troubles M qui l'avaient suivie , revint dans la Syrie, où , ayant défait M Tryphon, il le fit mourir. De là, il porta ses armes contre w Phraates, et, vaincu dans une bataille, il se tua lui-même. M Uémétrius, retournant en son royaume, fut tué par sa « femme Gléopâtre, qui lui dressa des embûches sur le che- « min, en haine de cette Rodogiine qu'il avait épousée, dont « elle avait conçu une telle indignation, qu'elle avait épousé « ce même Antiochus , frère de son mari. Elle avait deux fils « de Uémétrius, dont elle tua Séleucus, l'aîné, d'un coup M de fièche, sitôt qu'il eut pris le diadème après la mort de n son père, soit qu'elle craignît qu'il ne la voulût venger sur « elle, soit que la même fureur l'emportât à ce nouveau parie ricide. Antiochus son frère lui succéda, et contraignit cette « mère dénaturée de prendre le poison qu'elle lui avait pré- « paré. »

Justin, en son trente-sixième, trente-huitième, et tr«!n(eneuvième livre, raconte cette histoire plus au long, avec quol- ((ues autres circonstances. Le premier des MacJmbccs, et Jo- >èph(\ au treizième des Anl iquil es judaïques , en disent aussi (|uelqiie (liose qui ne s'accorde pas tout à fait avec Appian.

8(; EXAiMKN DE IIODOGUNE.

(ù'asi à lui que je me suis attaché poui* la narration que j'ai mise au premier acte, et pour l'effet du cinquième, que j'ai adouci du côté d'Antiochus. J'en ai dit la raison ailleurs. Le reste sont des épisodes d'invention, qui ne sont pas i'icompatibles avec Thistoire, puisqu'elle ne dit point ce que devint Rodogune après la mort de Démétrius, qui vraisemblablement l'amenait en Syrie prendre possession de sa couronne. J'ai fait porter à la pièce le nom de cette princesse plutôt que celui de Cléopâtre , que je n'ai même osé nommer dans mes vers, de peur qu'on ne confondît cette reine de Syrie avec cette fameuse princesse d'Egypte qui portait même nom, et que l'idée de celle-ci , beaucoup plus connue que l'autre, ne semât une dangereuse préoccupation parmi les auditeurs.

On m'a souvent fait une question à la cour, quel était celui de mes poëmes que j'estimais le plus; et j'ai trouvé tous ceux qui me l'ont faite si prévenus en faveur de Cinna ou du Cid, que je n'ai jamais osé déclarer toute la tendresse que j'ai, toujours eue pour celui-ci, à qui j'aurais volontiers donné mon suffrage, si je n'avais craint de manquer, en quelque Mirte, au respect que je devois à ceux que je voyais pencher d'un autre côté. Cette préférence est peut-être en moi un effet de ces inclinations aveugles qu'ont beaucoup de pères pour quelques-uns de leurs enfants plus que pour les autres ; peut-être y entrc-t-il un peu d'amour-propre, en ce que cette h-agédic me semble être un peu plus à moi que celles qui l'ont précédée, à cause des incidents surprenants qui sont purement de mon invention , et n'avaient jamais été vus au théâtre ; et peut-être enfin y a-t-il un peu de vrai mérite qui fait que cette inclination n'est pas tout à fait injuste. Je veux bien laisser chacun en liberté de ses sentiments ; mais certainement on peut dire que mes autres pièces ont peu d'avantages qui ne se rencontrent en celle-ci : elle a tout ensemble la beauté du sujet , la nouveauté des fictions , la force des vers, la facilité (le rexpression, la solidité du raisonnement, la chaleur des passions , les tendresses de l'amour cl de l'amitié; et cet heureux assemblage est ménagé de sorte qu'elle s'élève d'acte en arle. Le second passe le piemier, lo Iroisième

KWMKIN DK KODOGUiNFil. s 7

rsl au-dcssiis du second, et le dernier l'eniporle sur lous les autres. L'action y est une, grande, complète; sa duiée ne va |)oinl, ou fort peu, au delà de celle de la représentation. I,c jour en est le plus illustre qu'on puisse imaginer, et l'unité de lieu s'y rencontre en la manière (jue je lexplique dans If troisième de mes discours, et avec l'indulgence que j'ai demandée pour le théâlre.

Ce n'est j)as que je me flatte assez pour présumer qu'elle soit sans taches. On a fait tant d'objections contre la narration de Laonice au premier acte, qu'il est malaisé de ne donner pas les mains à quelques-unes. Je ne la tiens pas toutefois si inutile qu'on l'a dit. 11 est hors do doute que Cléopritre, dans le second, ferait connaître beaucoup de elioses par sa confidence avec cette Laonice, et par le récit qu'elle en fait à ses deux fils, pour leur remettre devant les yeux combien ils lui ont d'obligation ; mais ces deux scènes demeureraient assez obscures, si cette narration ne les avait précédées ; et du moins les justes défiances de Uodogune à la fin du picmier acte, et la peinture que Cléopâtre fait d'elle-même dans son monologue qui ouvre le second , n'auraient pu se fai-'e entendre sans ce secours.

J'avoue qu'elle est sans artifice, et qu'on la fait de sangfroid à un personnage protatique , qui se pourrait toutefois justifier par les deux exemples de Térence que j'ai cités sur ve sujet au premier discours. Tinuigène , qui l'écoute , n'est introduit que pour l'écouter, bien que je l'emploie au cin- (|uièmc à faire celh; de la mort de Séleucus, qui se pouvait faire par un autre. H l'écoute sans y avoir aucun intérêt notable, et par simple curiosité d'apprendre ce qu'il pouvait avoir su déjà en la cour d'Egypte, où il était en assez bonne posture, étant gouverneur des neveux du roi, pour entendre des nouvelles assurées de tout ce qui se p;issait dans la Syrie, qui en est voisine. D'ailleurs, ce qui ne peut recevoir dVxcuse, c'est que, comme il y avait déjà quelque; temps (inil était de retour avec les princes, il n'y a pas d'apparence qii il • ut attendu ee grand jour de cérémonie pour sinfoniu-r de ■-,1 -i!',n- eiMDinenl se sont passés tous ces troubles, cpi il rlil

ss EXAMEN DE RODOGUNE.

lie savoir que confusément. Pollux, dans Médec, n'est qu un personnage protatique qui écoute sans intérêt comme lui; mais sa surprise de voir Jason à Corinthe, où il vient d'arriver, et son séjour en Asie , que la mer en sépare, lui donnent juste sujet d'ignorer ce qu'il en apprend. La narration ne laisse pas de demeurer froide comme celle-ci, parce qu'il ne s'est encore passé rien dans la pièce qui excite la curiosité de l'auditeur, ni qui lui puisse donner quelque émotion en l'écoutant; mais si vous voulez réfléchir sur celle de Curiace dans V Horace, vous trouverez qu'elle fait tout un autre effet. Camille, qui l'écoute, a intérêt, comme lui, à savoir comment s'est faite une paix dont dépend leur mariage ; et l'auditeur, ([ue Sabine et elle n'ont entretenu que de leurs malheurs et des appréhensions d'une bataille qui se va donner entre deux partis, où elles voient leurs frères dans l'un et leur amour dans l'autre, n'a pas moins d'avidité qu'elle d'apprendre comment une paix si surprenante s'est pu conclure.

Ces défauts dans cette narration confirment ce que j'ai dit ailleurs, que, lorsque la tragédie a son fondement sur des guerres entre deux États , ou sur d'autres affaires publiques, il est très-malaisé d'introduire un acteur qui les ignore, et qui puisse recevoir le récit qui en doit instruire les spectateui-s en parlant à lui.

J'ai déguisé quelque chose de la vérité historique en celuici': Cléopâtrc n'épousa Antioclius qu'en haine de ce que son mari avait épousé Rodogune chez les Parthesj et je fais qu'elle ne l'épouse que par la nécessité de ses affaires, sur un faux bruit de la mort de Démétrius, tant pour ne la faire pas méchante sans nécessité, comme Ménclas dans VOreste d'Eurjipide. que pour avoir lieu de feindre que Démétrius n'avait pas encore épousé Rodogune , (4 venait ré|)Ouser dans son royaume pour la mieux établir en la place de l'autre, par le consentement de ses peuples, et assurer la couromTc aux enfants qui naîtraient de ce mariage. Cette fiction m'était absolument nécessaire, afin ((u'il lut tué avant que d(; l'avoir épousée, et que l'amour que se:> doux fils ont pour clic ne fit point d'hoiiTiir aux r^pectatcur^, qui n'auraient pa:> manqué

EXAMEN DE RODOGUNK. 89

(l'en prendre une assez forte, s'ils les eussent vus amoureux delà veuve de leur père, tant cette affection incestueuse réj)ugne à nos mœurs I

Cléopâtrc a lieu d'attendre ce jour-là à faire confidence à Laonicc de ses desseins et des véritables raisons de tout ce qu'elle a fait. Elle eût pu trahir son secret aux princes ou h Kodogune, si elle l'eût su plus tôt, et cette ambitieuse mère ne lui en fait part qu'au moment qu'elle veut bien qu'il éclate, par la cruelle proposition qu'elle va faire à ses fils. On a trouvé celle que Rodogune leur fait à son tour indigne d'une personne vertueuse, comme je la peins; mais on n'a pas considéré qu'elle ne la fait pas , comme Cléopâtre , avec espoir de la voir exécuter par les princes , mais seulement pour s'exempter d'en choisir aucun, et les attacher tous deux à sa protection par une espérance égale. Elle était avertie par Laonice de celle que la reine leur avait faite , et devait prévoir que, si elle se fût déclarée pour Antiochus qu'elle aimait, son ennemie , qui avait seule le secret de leur naissance, n'eût pas manqué de nommer Séleucus pour aîné , afin de les commettre l'un contre l'autre , et d'exciter une guerre civile qui eût pu causer sa perte. Ainsi elle devait s'exempter de choisir, pour les contenir tous deux dans l'égalité de prétention, et elle n'en avait point de mt;illeur moyeu (|ue de rappeler le souvenir de ce qu'elle devait à la ménioiic de leur père, qui avait perdu la vie pour elle, et leur faire <;ettc proposition qu'elle savait bien qu'ils n'accepteraient pas. Si le traité de paix l'avait forcée à se départir de ce just^c^ sentiment de reconnaissance , la liberté qu'ils lui rendaient la rejetait dans cette obligation. 11 était de son devoir de venger cette mort ; mais il était de celui des princes de ne se pas charger de cette vengeance. Elle avoue elle-même à Aiilio- <hus qu'elle les haïrait, s'ils lui avaient obéi; que, connue elle i fait ce qu'elle a dû par cette demande, ils font ce qu'ils doivent parleur refus; qu'elle aime trop la vertu pour vouloir être le prix d'un crime, et que la justice qu'elle demande <!•' la mort de leur père serait un parricide bi elle la recevait de \vm> niaiii>.

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