‹ Chefs-d'œuvre dramatiques. Avec les variantes du texte, les examens de pièces, et Les discours sur la poésie dramatiqueChapitre 228 sur 355 · ACTE V, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE I

Mais un vieux couFtisan est un peu moins crédule * ; Il voit quand on le joue, et quand on dissimule; Et moi j'en ai tant vu de toutes les façons. Qu'à lui-même au besoin j'en ferais des leçons.

ALBIN

Dieux 1 que vous vous gênez par cette défiance !

Pour subsister en cour c'est la haute science.

Quand une fois un homme a droit de nous haïr,

Nous devons présumer qu'il cherche à nous trahir ;

Toute son amitié nous doit être suspecte.

Si Polyeucte enfin n'abandonne sa secte,

Quoi que son protecteur ait pour lui dans l'esprit ,

Je suivrai hautement l'ordre qui m'est prescrit.

ALBIN

Grâce, grâce, seigneur! que Pauline Tobtienne!

FÉLIX

Celle de l'empereur ne suivrait pas la mienne ; Et, loin de le tirer de ce pas dangereux % Ma bonté ne ferait que nous perdre tous deux.

ALBIN

Mais Sévère promet...

FÉLIX

Albin, je m'en défie.

Et connais mieux que lui la haine de Décie; En faveur des chrétiens s'il choquait son courroux. Lui-même assurément se perdrait avec nous.

Je veux tenter pourtant encore une autre voie. Amenez Polyeucte ; et si je le renvoie , S'il demeure insensible à ce dernier effort. Au sortir de ce lieu qu'on lui donne la mort

' Var. Mais un vieux courtisan n'est pas si fort cretlule. • Var. Et, loin de le tirer de ce pas hasardeux.

ALBIN

Votre ordre est rigoureux.

FÉLIX

Il faut que je le suive.

Si je veux empêcher qu'un désordi^e n'arrive. Je vois le peuple ému pour prendre son parti ; Et toi-même tantôt tu m'en as averti : Dans ce zèle pour lui qu'il fait déjà paraître, Je ne sais si longtemps j'en pourrais être maître ; Peut-être dès demain , dès la nuit , dès ce soir, J'en verrais des effets que je ne veux pas voir; Et Sévère aussitôt, courant à sa vengeance, M' irait calomnier de quelque intelligence. Il faut rompre ce coup , qui me serait fatal.

ALBIN

Que tant de prévoyance est un étrange mal * ! Tout vous nuit, tout vous perd , tout vous fait de l' ombrage , Mais voyez que sa mort mettra ce peuple en rage; Que c'est mal le guérir que le désespérer,

FÉLIX

En vain après sa mort il voudra murmurer; Et, s'il ose venir à quelque violence , C'est à faire à céder deux jours à l'insolence : J'aurai fait mon devoir, quoi qu'il puisse arriver. Mais Polyeucte vient, tâchons à le sauver. Soldats, retirez-vous, et gardez bien la porte.

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