ACTE IV, SCENE lll
CLÉOPATRE
Je sais ce que je dois au souverain bonheur Dont me comble et m'accable un tel excès d'honneur. Je ne vous tiendrai plus mes passions secrètes : Je sais ce que je suis; je sais ce que vous êtes. Vous daignâtes m'aimer dès mes plus jeunes ans; Le sceptre que je porte est un de vos présents; Vous m'avez par deux fois rendu le diadème : J'avoue après cela, seigneur, que je vous aime, Et que mon cœur n'est point à l'épreuve des traits Ni de tant de vertus, ni de tant de bienfaits. iMais, hélas L ce haut rang, cette illustre naissance, Cet État de nouveau rangé sous ma puissance, Ce sceptre par vos mains dans les miennes remis , A mes vœux innocents sont autant d'ennemis. Ils allument contre eux une implacable haine; Us me font méprisable alors qu'ils me font reine ; Et si Rome est encor telle qu'auparavant , Le trône où je me sieds m'abaisse en m'élevant; Et ces marques d'honneur, comme titres infâmes, Me rendent à jamais indigne de vos flammes. J'ose encor toutefois , voyant votre pouvoir, Permettre à mes désirs un généreux espoir ; Après tant de combats, je sais qu'un si grand homme A droit de triompher des caprices de Rome, Et que l'injuste horreur qu'elle eut toujours des rois Peut céder, par votre ordre , à de plus justes lois ; Je sais que vous pouvez forcer d'autres obstacles : Vous me l'avez promis, et j'attends ces miracles. Votre bras dans Pharsale a fait de plus grands coups , Et je ne les demande à d'autres dieux qu'à vous.
CÉSAR
Tout miracle est facile où mon amour s'appli(iuc Je n'ai plus (pi'à courir les côtes de TAfriqur,
Uu'à iDootrer mes drapeaux au reste épouvanté
Du parti malheureux qui ma persécuté :
Rome , n'ayant plus lors d'ennemis à me iaire ,
Par impuissance eattn prendra soin de me plaire :
Et vos yeux la verront, par un superbe accueil.
Immoler à vos pieds sa haine et son orgueil.
Elncore une défaite , et dans Alexandrie
Je veux que cette ingrate en ma faveur vous prie :
Et qu'un juste respect , conduisant ses regards ,
A votre chaste amour demande des Césars.
Ce>i l'unique bonheur ou me^ désirs prétendent :
Cesl le fruit que j'attends des lauriers qui m'attendent
Heureux si mon destin, encore un peu plus doux .
Me les faisait cueillir sans m'éioigner de vous !
Mais, las! contre* mon feu mon feu me sollicite.
Si je veux être à vous, il faut que je vous quitte.
En quelques lieux qu'on fuie , il me faut y courir
Pour achever de vaincre et de vous conquérir.
Permettez cependant qu'à ces douces amorces
Je prenne un nouveau cœur et de nouvelles forces,
Pour faire dire encore , aux peuples pleins d'effroi ,
Que venir, voir, et vaincre, est même chose en mot.
CLEOPATRE
C'est trop, c'est trop , seigneur ; souffrez que j'en abuse : Votre amour fait ma faute , il fera mon excuse.
Vous me rendez le sceptre , et peut-être le jour : Mais, si j'ose abuser de cet excès d'amour, Je vous conjure encor, par ces plus puissants charmes . Par ce juste bonheur qui suit toujours vos arm^s , Par tout ce que j'espère et que vous attendez , iKi n'ensanglanter pas ce que vous me rendez. Faitp'5 îrràce, seigneur; ou souffrez que j'en fassr ',
Et foMie vor f«r h «|ik j'eolre â la covonoe.