‹ Chefs-d'œuvre dramatiques. Avec les variantes du texte, les examens de pièces, et Les discours sur la poésie dramatiqueChapitre 290 sur 355 · CÉSAR, CLÉOPATRE, ANTOINE, LÉPIDE, AGHORÉE, CHARMION · texte numérisé non relu

CÉSAR, CLÉOPATRE, ANTOINE, LÉPIDE, AGHORÉE, CHARMION

CLÉOPATRE

Plutôt qu'à ces périls je vous puisse exposer,

Seigneur, perdez en moi ce qui les peut causer :

Sacrifiez ma vie au bonheur de la vôtre ;

Le mien sera trop grand, et je n'en veux point d'autre,

Indigne que je suis d'un César pour époux.

Que de vivre en votre àme, étant morte pour vous.

CÉSAR

Reine, ces vains projets sont le seul avantage Qu'un fjrand cœur impuissant a du ciel on partage ;

474 POMPEK.

Comme il a peu de Ibrce , il a beaucoup de soins; Et s'il pouvait plus faire, il souhaiterait moins. Les dieux empêcheront l'effet de ces augures. Et mes félicités n'en seront pas moins pures , Pourvu que votre amour gagne sur vos douleurs Qu'en faveur de César vous tarissiez vos pleurs , Et que votre bonté , sensible à ma prière , Pour un fidèle amant oul)lie un mauvais frère.

On aura pu vous dire avec quel déplaisir J'ai vu le désespoir qu'il a voulu choisir; Avec combien d'efforts j'ai voulu le défendre Des paniques terreurs qui l'avaient pu surprendre. 11 s'est de mes bontés jusqu'au bout défendu. Et de peur de se perdre il s'est enfin perdu. 0 honte pour César, qu'avec tant de puissance , Tant de soins de vous rendre entière obéissance , 11 n'ait pu toutefois, en ces événements, Obéir au premier de vos commandements ! Prenez-vous-en au ciel, dont les ordres sublimes Malgré tous nos efforts savent punir les crimes ; Sa rigueur envers lui vous ouvre un sort plus doux . Puisque par cette mort l'Egypte est toute à vous.

CLÉOPATRE

Je sais que j'en reçois un nouveau diadème ,

Qu'on n'en peut accuser que les dieux, et lui-inèine ;

Mais comme il est, seigneur, de la fatalité

Que l'aigreur soit mêlée à la féhcité ,

Ne vous offensez pas si cet heur de vos armes ,

Qui me rend tant de biens, me coûte un pou de Lniiu-:

Et si , voyant sa mort due à sa trahison ,

Je donne à la nature ainsi qu'à la raison.

Je n'ou\Te point les yeux sur ma grandeur si proclic ,

Qu'aussitôt à mon cœur mon sang no le reproche ;

J'on ressens d.nis mon ânir un murniure s^Mict .

ACTK V, SCKNK V. ns

Et nv puis l'cmontcr au trùne sans rei^ret '.

ACilORÉE.

Un grand peuple , seigneur, dont cette cour est plr'inc , Par des cris redoublés demande à voir sa reine, Et, tout impatient, déjà se plaint aux cieux Qu'on lui donne trop tard un bien si précieux.

CkSAR.

Ne lui refusons plus le bonheur qu'il désire : Princesse, allons par là commencer votre empire.

Fasse le juste ciel , propice à mes désirs , Que ces longs ciùs de joie étouffent vos soupirs , Et puissent ne laisser dedans votre pensée Que l'image des traits dont mon âme est blessée! (Cependant qu'à l'envi ma suite et votre cour Préparent pour demain la pompe d'un beau jour, Où , dans un digne emploi l'une et l'autn; occupée, Couronne Cléopâtre et m'apaise Pompée, Élève à Tune un trône, à l'autre des autels. Et jure à tous les deux des respects immortels.

' Vah. Et u'osc rcinontrr an frôiic sans regret.

FIN

EXAxMEN DE POIVIPEE.

A bien considérer cette pièce, je ne crois pas qu'il y en ait sur le théâtre où l'histoire soit plus conservée et plus falsifiée tout ensemble. Elle est si connue, que je n'ai osé en changer les événements; mais il s'y en trouvera peu qui soient arrivés comme je les fais arriver. Je n'y al ajouté que ce qui regarde Cornélie, qui semble s'y offrir d'elle-même, puisque , dans la vérité historique , elle était dans le même vaisseau que son mari lorsqu'il aborda en Egypte , qu'elle le vit descendre dans la barque où il fut assassiné à ses yeux par Septime , et qu'elle fut poursuivie sur mer par les ordres de Ptolomée. C'est ce qui m'a donné occasion de feindre qu'on l'atteignit , et qu'elle fut ramenée devant César, bien que l'histoire n'en parle point. La diversité des lieux où les choses se sont passées, et la longueur du temps qu'elles ont consumé dans la vérité historique, m'ont réduit à la falsification pour les ramener dans l'unité du jour et du lieu. Pompée fut massacré devant les murs de Pelusiura, qu'on appelle aujourd'hui Damiette; et César prit terre à Alexandrie. Je n'ai nommé ni l'une ni l'autre ville , de peur que le nom de l'une n'arrêtât l'imagmation de l'auditeur, et ne lui fît remarquer malgré lui la fausseté de ce qui s'est passé ailleurs. Le lieu particulier est, comme dans Polyeucte, un grand vestibule commun à tous les appartements du palais royal; et cette unité n'a rien que de vraisemblable , pourvu qu'on se détache de la vérité historique. Le premier, le troisième, et le quatrième acte, y ont leur justesse manifeste: il y peut avoir quelque difficulté pour le second et le cinquième, dont Gléopâtre ouvre l'un, et Cornélie l'autre. Elles sembleraient toutes deux avoir plus de raison de parler dans leur appartement ; mais l'impatience de la curiosité féminine les en peut faire sortir ; l'une , pour apprendre plus tôt les nouvelles de la mort de Pompée , ou par Achorée , qu'elle a envoyé en être témoin , ou par le pre-

478 KXAMEN DE POMPÉE.

mifer qui entrera dans ce vestibule; et l'autre^ pour en savuii- (lu combat de César et des Romains contre Ptoloméc et les Égyptiens^ pour empêcher que ce héros n'en aille donner à Cléopâtre avant qu'à elle, et pour obtenir de lui d'autant plus tôt la permission de partir. En quoi on peut remarquer que^ comme elle sait qu'il est amoureux de cette reine , et qu'elle peut douter qu'au retour de son combat , les trouvant ensemble, il ne lui fasse le premier compliment, le soin qu'elle a de conserver la dignité romaine lui fait prendre la parole la première, et obliger par là César à lui répondre avant qu'il puisse dire rien à l'autre.

Pour le temps, il m'a fallu réduire en soulèvement tumultuaire une guerre qui n'a pu durer guère moins d'un an, puisque Plutarque rapporte qu'incontinent après que César Fut parti d'Alexandrie, Cléopâtre accoucha de Césarion. Quand Pompée se présenta pour entrer en Egypte , cette princesse et le roi son frère avaient chacun leur armée prête à en venir aux mains l'une contre l'autre , et n'avaient garde ainsi de loger dans le même palais. César, dans ses Commentaires, ne parle point de ses amours avec elle, ni que la tête de Pompée lui fut présentée quand il arriva : c'est Plutarque et Lucain qui nous apprennent l'un et l'autre; mais ils ne lui font présenter cette tête que par un des ministres du roi, nommé Théodote, et non pas par le roi même, comme je l'ai fait.

Il y a -quelque chose d'extraordinaire dans le titre de ce poëme, qui porte le nom d'un héros qui n'y parle point -, mais il ne laisse pas d'en être , en quelque sorte, le principal acteur, puisque sa mort est la cause unique de tout ce qui s'y passe. J'ai justifié ailleurs l'unité d'action qui s'y rencontre, par cette raison que les événements y ont une telle dépendance l'un de l'autre , que la tragédie n'aurait pas été complète si je ne l'eusse poussée jusqu'au terme où je la fais finir. C'est à ce dessein que, dès le premier acte , je fais connaître la venue de César, à qui la cour d'Egypte immole Pompée pour gagner les bonnes grâces du victorieux ; et ainsi il m'a fallu nécessairement faire voir quelle réception il ferait à leur

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