‹ Chefs-d'œuvre dramatiques. Avec les variantes du texte, les examens de pièces, et Les discours sur la poésie dramatiqueChapitre 7 sur 355 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

parler de ce qu'on a dit de la Chimène du théâtre, celui qui a composé l'histoire d'Espagne en français l'a notée, dans son livre, de s'être tôt et aisément consolée de la nwrt de son père, ci a voulu taxer de h'géreté une action qui fut imputée à grandeur de courage par ceux qui en furent les témoins. Deux romances espiignoles, que je vous donnerai ensuite de cet avertissement, parlent encore plus en sa faveur. Ces sortes de petits poèmes sont comme des originaux décousus de leurs anciennes histoires ; et je serais ingrat envers la mémoire de cette héroïne , si , après l'avoir fait connaître en France , et m'y être fait connaître par elle , je ne tâchais de la tirer de la honte qu'on lui a voulu faire parce qu'elle a passé par mes mains. Je vous donne donc ces pièces justificatives de la réputation où elle a vécu , sans dessein de justifier la façon dont je l'ai fait parler français. Le temps l'a fait pour moi, et les traductions qu'on en a faites en toutes les langues qui servent aujourd'hui à la scène , et chez tous les peuples où l'on voit des théfitres , je veux dire en italien, flamand et anglais, sont d'assez glorieuses apologies contre tout ce qu'on en a dit. Je n'y ajouterai pour toute chose qu'environ une douzaine de vers espiignols quiscmhlent laits exprès pour la défendre. Ils sont du même auteur qui l'a traitée avant moi, D. Guillem de Castro, qui , dans Une autre comédie qu'il intitule Kvf/aiiarsc cngannndo , fait dire à une princc^sse de Béarn :

A mirar Pcro nialicias fumladas

nini ri tiioiido, <\no ol tonrr En honras mal cnteiuJidas

Apclitos «iwc v<"nc<T, l>c tciilaclones vcncidas

V ocasioiitis (juc tkxai . Ilazcn rnlpas dcclaradas :

Exariiiiiaii ol valw V assi , la (juc cl dessoar

Eli la iiHiscr, yo dixcia Con ri rrsistir apiiiita ,

lAi qiK! si.'iito , poniu.i furra Vciiœ dos vrzcs . si junla

r-uziiniciilo <k' mi lioiwr. <:oii ri rciistir el rallar.

C'est, si je ne me ln)m|>e, comme agit Chimène <lans mon ouvrage , en présence du roietde l'inf^mte. Je dis en présence du roi et d(; l'infante, parce que quand (^lle est seule, ou avec sa confidente, ou avec son amant , c'est une autre chose. Ses nvRurs sont inégalement égales, pour parler en termes de notre Ari^tote . et ( hangent siuvanl len eirronslanres <h'< lieux, des

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pci'sonnes, des temps et des occasions, en conservant toujours le même principe.

Au reste , je me sens obligé de désabuser le public de deux erreurs qui s'y sont glissées touchant cette tragédie, et qui semblent avoir été autorisées par mon silence. La première est que j'aie convenu de juges touchant son mérite, et m'en sois rapporté au sentiment de ceux qu'on a priés d'en juger. Je m'en tairais encore, si ce faux bruit n'avait été jusque chez M. de Balzac dans sa province ^ ou , pour me servir de ses paroles mêmes, dans son désert, et si je n'en avais vu depuis peu les marques dans cette admirable lettre qu'il a écrite sur ce sujet , et qui ne fait pas la moindre richesse des deux derniers trésors qu'il nous a donnés. Or, comme tout ce qui part de sa plume regarde toute la postérité , maintenant que mon nom est assuré de passer jusqu'à elle dans cette lettre incomparable , il me serait honteux qu'il y passât avec cette tache , et qu'on pût à jamais me reprocher d'avoir compromis de ma réputation. C'est une chose qui jusqu'à présent est sans exemple ; et de tous ceux qui ont été attaqués comme moi ; aucun, que je sache, n'a eu assez de faiblesse pour convenir d'arbitres avec ses censeurs; et s'ils ont laissé tout le monde dajis la liberté publique d'en juger ainsi que j'ai fait , c'a été sans s'obliger, non plus que moi, à en croire personne ; outre que , dans la conjoncture où étaient lors les affaires du Cid , il ne fallait pas être grand devin pour prévoir ce que nous en avons vu arriver. A moins que d'être tout à fait stupide , on ne pouvait pas ignorer que , comme les questions de cette nature ne concernent ni la religion ni l'État, on en peut décider par les règles de la prudence humaine , aussi bien que par celles du théâtre , et tourner sans scrupule le sens du bon Aristote du côté de la politique. Ce n'est pas que je sache si ceux qui ont jugé du Cid en ont jugé suivant leur sentiment ou non, ni même que je veuille dire qu'ils en aient bien ou mal jugé, mais seulement que ce n'a jamais été de mon consentement qu'ils en ont jugé, et que peut-être je l'aurais justifié sans beaucoup de peine , si la même raison qui les a fait parler ne m'avait obhgc à me taire, Aristote ne s'est pas ex-

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pliqué si clairement dans sa Poétique, que nous n'en puissions faire ainsi que les philosophes , qui le tirent chacun à leur parti dans leurs opinions contraires ; et comme c'est un pays inconnu pour beaucoup de monde , les plus zélés partisans du Cid en ont cru ses censeurs sur leur parole , et se sont imaginé avoir pleinement satisfait à toutes leurs objections, quand ils ont soutenu qu'il importait peu qu'il fût selon les règles d'Aristote^ et qu'Aristote en avait fait pour son siècle et pour des Grecs, et non pas pour le nôtre et pour des Français.

Cette seconde erreur, que mon silence a affermie , n'est pas moins injurieuse à Aristote qu'à moi. Ce grand homme a traité la poétique avec tant d'adresse et de jugement, que les préceptes qu'il nous en a laissés sont de tous les temps et de tous les peuples ; et bien loin de s'amuser au détail des bienséances et des agréments , qui peuvent être divers , selon que ces deux circonstances sont diverses , il a été droit aux mouvements de l'âme, dont la nature ne change point. Il a montré quelles passions la tragédie doit exciter dans celle de ses auditeurs; il a cherché quelles conditions sont nécessaires, et aux personnes qu'on introduit, et aux événements qu'on représente, pour les y faire naître ; il en a laissé des moyens qui auraient produit leur effet partout dès la création du monde , et qui seront capables de le produire encore partout , tant qu'il y aura des théâtres et des acteurs; et pour le reste, que les lieux et les temps peuvent changer, il l'a négligé , et n'a pas même prescrit le nombre des actes , qui n'a été réglé que par Horace , beaucoup après lui.

Et certes je serais le premier qui condamnerais le Cid , s'il péchait contre ces grandes et souveraines maximes que nous tenons de ce philosophe ; mais , bien loin d'en demeurer d'accord , j'ose dire (pie cet heureux po<"'me n'a si extraordinairement réussi que parce qu'on en voit les deux maîtresses conditions (permettez-moi cette épithète) que demande ce gnmd maître aux excellentes tragédies, et qui se trouvent si raniment assembhîes dans un même ouvrage, qu'un des plus doctes commentateurs de ce divin traité qu'il en a fait soutient que toute rantiqnité ne les a vues se n'ncontrer que dans le

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seul Œdipe. La première est que celui qui souffre et est persécuté ne soit ni tout méchant ni tout vertueux^ mais un homme plus vertueux que méchant , qui , par quelque trait de faiblesse humaine qui ne soit pas un crime, tombe dans un malheur qu'il ne mérite pas : l'autre, que la persécution et le péril ne viennent point d'un ennemi, ni d'un indifférent^ mais d'une personne qui doive aimer celui qui souffre , et en être aimée. Et voilà, pour en parler pleinement, la véritable et seule cause de tout le succès du Cid, en qui l'on ne peut méconnaître ces deux conditions , sans s'aveugler soi-même pour lui faire injustice. J'achève donc en m'acquittant de ma parole; et, après vous avoir dit en passant ces deux mots pour le Cid du théâtre, je vous donne , en faveur de la Chimène de l'histoire, les deux romances que je vous ai promises.

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