‹ Chefs-d'œuvre dramatiques. Avec les variantes du texte, les examens de pièces, et Les discours sur la poésie dramatiqueChapitre 78 sur 355 · EXAMEN DU CID · texte numérisé non relu

EXAMEN DU CID

Rodrigue suit ici son devoir sans rien relâcher do sa passion : Chimène fait la même chose à son tour, sans laisser ébranler son dessein par la douleur où elle se voit abîmée par là: et si la présence de son amant lui fait faire quelque faux paS;, c'est une glissade dont elle se relève à l'heure même; et non-seulement elle connaît si bien sa faute , qu'elle nous en avertit; mais elle fait un prompt désaveu de tout ce qu'une vue si chère lui a pu arracher. 11 n'est point besoin qu'on lui reproche qu'il lui est honteux de souffrir l'entretien de son amant après qu'il a tué son père; elle avoue que c'est la seule prise que la médisance aura sur elle. Si elle s'emporte jus- ((u'à lui dire qu'elle veut bien qu'on sache qu'elle l'adore et le poursuit, ce n'est point une résolution si ferme, qu'elle l'em- })èche de cacher son amour de tout son possible loi-squ'elle est en la présence du roi. S'il lui échappe de l'encourager au combat contre don Sanche par ces paroles ,

Sors vainqueur d'un cojnbat dont Chimène est le prix ,

elle ne se contente pas de s'enfuir de honte au même moment; mais sitôt qu'elle est avec Elvire, à qui elle ne déguise rien de ce qui se passe dans son âme, et que la vue de ce cher objet ne lui fait plus de violence, elle forme un souhait plus raisonnable, qui satisfait sa vertu et son amour tout ensemble, et demande au ciel que le combat se termine ,

Sans faire aucun des deux ni vaincu ni vainqueur.

Si elle ne dissimule point qu'elle penche du côté de Rodrigue, de peur d'être à don Sanche, pour qui elle a de l'aversion, cela ne détruit point la protestation qu'elle a faite un peu auparavant que , malgré la loi de ce combat , et les promesses que le roi a faites à Rodrigue, elle lui fera mille autres ennemis, s'il en sort victorieux. Ce grand éclat même qu'elle laisse faire à son amour après qu'elle le croit mort est suivi d'une opposition vigoureuse à r(»xécution de cette loi qui la doiHie à son amant, et elle ne se tait qu'après que le roi l'a dillérée, et lui a laissé lieu d'espérer qu'avec le temps il y pourra survenir quelque obstacle. Je sais bien que le silence pass<; d'«M'diiiain' poui' une marque de consentcm<Mit; mais,

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fjnjintl les rois parlent, c'en est une de contradiction : on ne manque jamais à leur applaudir quand on entre dans leurs sentiments; et le seul moyen de leur contredire avec le respect qui leur est dû , c'est de se taire , quand leurs ordres ne sont pas si pressants qu'on ne puisse remettre à s'excuser de leur obéir lorsque le temps en sera venu , et conserver cependant une espérance légitime d'un empêchement qu'on ne petit encore déterminément prévoir.

Il est vrai que, dans ce sujet, il faut se contenter de tirer Rodrigue de péril, sans le pousser jusqu'à son mariage avec Cliimène. H est historique, et a plu en son temps; mais bien sûrement il déplairait au nôtre; et j'ai peine à voir que Chimène y consente chez l'auteur espagnol , bien qu'il donne plus de trois ans de durée à la comédie qu'il en a faite. Pour ne pas contredire l'histoire, j'ai cru ne me pouvoir dispenser d'en jeter quelque idée, mais avec incertitude de l'effet : et ce n'était que par là que je pouvais accorder la bienséance du théâtre avec la vérité de l'événement,

Les deux visites que Rodrigue fait à sa maîtresse ont quelque chose qui choque cette bienséance de la part de celle qui les souffre; la rigueur du devoir voulait qu'elle refusât de lui parler, et s'enfermât dans son cabinet au lieu de l'écouter . mais permettez-moi de dire , avec un des premiers esprits de notre siècle g « que leur conversation est remplie de si beaux « sentiments, que plusieurs n'ont pas connu ce défaut, et que « ceux qui l'ont connu l'ont toléré. » J'irai plus outre, et dirai que presque tous ont souhaité que ces entretiens se fissent; et j'ai remarqué aux premières représentations qu'alors que ce malheureux amant se présentait devant elle , il s'élevait un certain frémissement dans l'assenablée , qui marquait une curiosité merveilleuse , et un redoublement d'attention pour ce quils avaient à se dire dans un état si pitoyable. Aristote dit c( qu'il y a des absurdités qu'il faut laisser dans un poëme, « quand on peut espérer qu'elles seront bien reçues ; et il « est du pouvoir du poëte, en ce cas, de les couvrir de tant « de brillants, qu'elles puissent éblouir. » Je laisse au jugeaient de mes auditeurs si je me suis assez bi<'n ac(pii(té de ce

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dcvuii poui' jii^tilier par là ces deux scènes. Les pensées de la preniière des deux sont quelquefois trop spirituelles pour partir de personnes fort affligées; mais , outre que je n'ai fint (|ue la paraphraser de l'espagnol , si nous ne nous pennellions quelque chose de plus ingénieux que le cours ordinaire de la passion, nos poënies ramperaient souvent^ et les grandes douleurs ne mettraient dans la bouche de nos acteurs (pie des exclamations et des hélas. Pour ne déguiser rien , cette offre que fait Rodrigue de son épée à Chimène, et cette protestation de se laisser tuer par don Sanche, ne me plairaient pas maintenant. Ces deiLX beautés étaient de mise en ce temps-là, et ne le seraient plus en celui-ci. La première est dans l'original espagnol; et l'autre est tirée sur ce modèle. Toutes les deux ont fait leur effet en ma faveur: mais je ferais scrujyulc d'en étaler de pareilles à l'avenir sur notre théâtre.

J'ai dit ailleurs ma pensée touchant l'infante et le roi ; il reste néanmoins quelque chose à examiner sur la manière dont ce dernier agit, qui ne paraît pas assez vigoureuse, en ce (ju'il ne fait pas arrêter le comte après le soufflet donné, et n'envoie pas des gardes à don Diègue et à son fils. Sur quoi <in peut considérer (jue don Fernand étant le premier roi de Daslille, et ceux (pii en avaient été maîtres auparavant lui n'ayant eu titre que de comtes, il n'était peut-être pas assez absolu sui' les grands seigneurs de son royaume pour le pcMivoir faire. Chez don Guillem de Castro, qui a traité ce suj«*t avant moi , et qui devait mieux connaître que moi quelle était raut(>rit«3 de ce premier monarque de son pays, le soufflet se donne en sa présence, et en celle de deux ministres d'Ktat, qui lui conseillent , après que le comte s'est retiré lièremenl et avec bravade, et que don Diègue a fait la même chose en soupirant, d(^ n(^ le pousser point à bout, parce qu'il a quantité damis dans h's Asturies, qui se pourraient révolter, et prendre parti avec les Maures dont son État est environné : ainsi il se n'îsout (raceonunoder l'affaire sans bruit, et recommande le s(><'ret à ses deux ministres, (pii ont été seuls tém(>ins de l'aelioii. C/ol sur cet ext'm|»i(' que je me suis cru liicn fonde à Ir faiic riU'ir phi- niollriiM'Iil qu'on lir Iriail rn ce Irnips-ci ,

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uii l'autorité royale est plus al)solu<'. Je ne pense pas non plus qu'il fasse une faute bien grande de ne jeter [)oint l'alarme . de luiit, dans sa ville, sur Tavis incertain qu'il a du dessein des jMaures, puisqu'on faisait bonne garde sur le nnu' et sur le port; mais il est inexcusable de n'y donner aucun ordre après leur arrivée, et de laisser tout faire h Rodrigue. La loi du combat qu'il propose li Cbimène avant que de le permettre à don Sanciie contre Rodrigue n'est pas si injuste que quelques-uns ont voulu le dire , parce qu'elle est plutôt une menace pour la faire dédire de la demande de ce combat, qu'un arrêt qu'il lui veuille faire exécuter. Cela paraît en ce qu'après la victoire de Rodrigue il n'en exige pas précisément l'effet de sa parole, et la laisse en état d'ospérer que cette conditiofi n'aura point de lieu.

Je ne puis dénier que la règle des vingt quatre lieures presse trop les incidents de cette pièce. La mort du comte et l'arrivée des Maures s'y pouvaient entresuivre d'aussi près qu'elles font , parce que cette arrivée est une surprise qui n'a point de communication ni de mesures à prendre avec le reste ; mais il n'en va pas ainsi du combat de don Sancbe, dont le roi était le maître, et pouvait lui choisir un autre temps qufi deux heures après la fuite des Maures. Leur défaite avait assez fatigué Rodrigue toute la nuit pour mériter deux ou trois jours de repos; et même il y avait quelque apparence qu'il n'en était pas échappé sans blessures, quoique je n'en aie rien dît , parce ([u'elles n'auraient fait que nuire à la conclusion de l'action.

Cette même règle presse aussi trop Chimène de demandcM^ justice au roi la seconde fois. Elle l'avait fait le soir d'auparavant , et n'avait aucun sujet d'y retourner le lendemain matin pour en importuner le roi , dont elle n'avait encore aucun lieu de se plaindre, puisqu'elle ne pouvait encore dire qu'il lui eu' manqué de promesse. Le roman lui aurait donné sept ou huit jours de patience avant que de l'en presser de nouveau ; mais les vingt-quatre heures ne l'ont pas permis; c'est l'incommodité de la règle. Passons à celle de l'unité de lieu, qui ua m'a pas donné moins de gêne en cette pièce;

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