EXAMEN DU CID
Je lai placé dans Séville . bien que don Fernand n'en ait jamais été le maître; et j'ai été obligé à cette falsification, pour former quelque vraisemblance à la descente des Maures, dont l'armée ne pouvait venir si vite par terre que par eau. Je ne voudrais pas assurer toutefois que le flux de la mer monte effectivement jusque-là; mais, comme dans notre Seine, il fait encore plus de chemin qu'il ne lui en faut faire sur le Guadal- <iuivir pour battre les murailles de cette ville, cela peut suffire à fonder quelque probabilité parmi nous, pour ceux qui n'ont point été sur le lieu même.
Cette arrivée des Maures ne laisse pas d'avoir ce défaut que j'ai marqué ailleurs, qu'ils se présentent d'eux-mêmes, sans être appelés dans la pièce directement ni indirectement ])ar aucun acteur du premier acte. Ils ont plus de justesse dans l'irrégularité de l'auteur espagnol. Rodrigue, n'osant plus se montrer à la cour, les va combattre sur la frontière, et ainsi le premier acteur les va chercher, et leur donne place dans le poème; au contraire de. ce qui arrive ici , où ils semblent se venir faire de fête exprès pour en être battus, et lui donner moyen de rendre à son roi un service d'importance fpii lui fasse obtenir sa grâce. C'est une seconde incommodité de la règle dans cette tragédie.
Tout s'y passe donc dans Séville , et garde ainsi quelque espèce d'unité de lieu en général : mais le lieu particuli<*r change" de scène en scène , et tantôt c'est le palais du roi , tantôt l'appartement de l'infante, tantôt la maison de Chimène, et tantôt une rue ou place publique. On le détermine aisément pour les scènes détachées; mais pour celles qui ont leur liaison ensemble, comme les quatre deniières du premier acte, il est malaisé d'en choisir un qui convienne à toutes. Le comte et don Diègue se querellent au sortir du palais; cela se peut passer dans une rue ; mais , après le soufflet reçu , d(Mi Diègue ne peut pas demeurer en cette rue à faire S(!S plaintes, attendant que son fils survienne, qu'il ne soit tout aussiUM environné de peuple, et ne reçoive l'offriMle quchpies amis. Ainsi il serait jjIus à propos qu'il se plaignît dans sa maison , ou ItMUJ'l l'Espagnol, p(»ur laissci allci* ses sentiments en li-
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berté; in.iis, cil cocas, il faudrait dclifr les sccncs comme il a fait. En l'état où elles sont ici, on [)cut dire qu'il faut quelquefois aider au théâtre, et suppléer nivorablement ce qui ne s'y peut représenter. Deux personnes s'y arrêtent pour parler, et (pielquefois il faut présumer qu'ils marchent, ce qu'on ne peut exposer sensiblement à la vue, parce qu'ils échapperaient aux yeux avant que d'avoir pu dire ce qu'il est nécessairt; qu'ils fassent savoir à l'auditeur. Ainsi, par une fiction de théâtre , on peut s'imaginer que don Diègue et le comte , sortant du palais du roi , avancent toujours en se querellant, et sont arrivés devant la maison de ce premier lorsqu'il reçoit le soufilet qui roblig(i à y entrer pour y chercher du secours. Si cette fiction poétique ne vous satisfait point, laissons-le dans la place publique, et disons que le concours du peuple autour de lui après cette offense, et les offres cle service que lui font les premiers amis qui s'y rencontrent , sont des circonstances que le roman ne doit pas oublier -, mais que ces menues actions ne servant de rien à la principale, il n'est pas besoin que le poëte s'en embarrasse sur la scène. Horace l'en dispense par ces vers :
Hoc amet , hoc spernat promissi carminis aiutor, Pleraque^neglii^at.
Et ailleurs ,
Sempcr ad cventum feslinet.
C'est ce qui m'a fait négliger, au troisième acte , de donner à don Diègue, pour aide à chercher son lils, aucun des cinq cents amis qu'il avait chez lui. H y a grande apparence que quelques-uns d'eux l'y accompagnaient, et même que quel- (fues autres le cherchaient pour lui d'un autre côté; mais ces accompagnements inutiles de personnes qui n'ont rien à dire, puisque celui qu'ils accompagnent a seul tout l'intérêt à l'action, ces sortes d'accompagnements, dis-je, ont toujours mauvaise grâce au théâtre, et d'autant plus que les comédiens n'emploient à ces personnages muets que leurs moucheurs de chandelles et leurs valets , qui ne savent quelle posture tenir.