AMINTE, ÉSOPE
AMINTE
Monsieur, vous voyez une mère A qui l'on fait souffrir une douleur amère. Je ne saurois parler, tant je suis hors de moi. De grâce , vengez-moi , mon cher monsieur.
ÉSOPE
De quoi?
Qu'est-ce qu'on vous a fait? expliquez-vous.
Je n'ose.
ÉSOPK.
A-t-on pris votre bien?
AMINTE
Ce seroit peu de chose.
Le bien n'est pas d'un prix à causer ma douleur.
ÉSOPE
A-t-on furtivement attaqué votre honneur? Répondez,
i68 LES FABLES D'ÉSOPE.
aminte. Je ne puis , et cela doit suffire :
C'est vous en dire trop que de n'oser rien dire.
ÉSOPE
J'ai l'esprit un peu dur; parlez-moi sans façon.
Lorsque l'on se marie, à quoi s'amuse-t-on?
Je n'a vois pour tout fruit de la foi conjugale
Qu'une fille, mais belle à n'avoir point d'égale :
Elle étoit à quinze ans l'objet de mille vœux.
Que c'est pour une fille un âge dangereux!
La mienne d'un jeune homme éperdument aimée,
A l'aimer à son tour s'étant accoutumée ,
Quelques soins qu'on eût pris de la bien élever,
A consenti sans peine à se faire enlever.
Dépêchez un prévôt avec tout son cortège :
Déjà le ravisseur a peut-être... Que sais-je?
Ils s'aiment tendrement , ils sont seuls , sans témoins.
Je tremble...
ÉSOPE
A dire vrai , l'on trembleroit à moins. Mais parlons de sang-froid. Votre fille enlevée. Est-ce une vérité qu'on vous ait bien prouvée? Il me seroit fâcheux d'agir en étourdi.
AMINTE
Je suis sûre, monsieur, de ce que je vous di. Faut-il d'autres témoins que ma douleur extrême?
ÉSOPE
Il est bon, s'il vous plaît, que j'en sois sûr moi-même. Qui l'a vue enlever? Où l'a-t-ou pri«e? quand?