ACTE IV, SCÈNE IV
Tirez-nous seulement d'une grossière erreur, Qui me fait tous les jours brouiller avec ma sœur. Sitôt qu'un mois commence, ou m'apporte un Mercure. C'est mon plaisir d'élite et ma chère lecture; Et depuis qu'il paroît , ce qui m'en a déplu , C'est qu'il est trop petit, et qu'on l'a trop tôt lu. Mais un des plus charmants que l'on vous ait vu faire, C'en est un où j'ai vu le grand art de se taire; Art qui pour notre sexe est plein d'utilité. Et dont ma sœur et moi nous avons profité. Nous avons toutes deux purifié nos âmes D'un défaut qui jiar-tout déshonore les femmes; Et nous faisons un vqhi qui sans doute tiendra, De ne parler jamais que lorsqu'il le faudra. N'est-il pas juste aussi que des femmes se taisent? Leurs discours éternels fatiguent et déplaisent: Tout ce qui leur échappe est de -si peu de poids. Qu'un silence modeste est plus beau mille fois. S'il n'étoit des rubans , des jupes , des dentelles. Tant que dure le jour, de quoi parleroient-elles? Je sèche de chagrin lorsque j'entends cela.
ÉLISE
Eh! qui pourroit tenir à ces sottises-là?
Est-ce un si grand effort qu'être femme et se taire ,
Qu'aucune autre que nous n'ait encor pu le faire?
Car, ma sœur, franchement, nous pourrions avouer,
N'étoit qu'il est honteux de vouloir se louer.
Que l'on ne voit que nous se faire violence,
Et trouver du plaisir à garder le silence.
Mais je ne comprends point par quelle injuste loi
Vous prétendez, ma sœur, vous mieux taire que moi.
Depuis six mois entiers que j'apprends à me taire ,
J'ai fait pour réussir tout ce que j'ai pu faire;
Et dans ce grand dessein , je vous suis d'assez près,
Pour devoir me flatter d'un semblable progrès.
Je consens, comme vous, que monsieur eu décide.
Moi, mesdames?
Monsieur, soyez juge rigide.
Ma sœur, me voilà prête à vous faire un aveu Que vous ne parlez point, ou que vous parlez peu; Que vous avez sur vous uu merveilleux empire; Que vous ne dites rien que vous ne deviez dire ; Que le don de vous taire est l'effet de vos soins : Mais avouez aussi que je parle encor moins; Si ce n'est par devoir, que ce soit par tendresse.
ÉLISE
Sur tout autre sujet vous seriez la maîtresse.
Ma sœur ; mais sur cela ne me demandez rien.
Je donnerois pour vous tout mon sang, tout mon bien :
Mais je ne puis celer que la gloire m'est chère.
Eh ! quelle gloire encore ! être fille et se taire !
Souffrez-moi votre égale, et par cette équité...
Non , ma sœur, je ne puis souffrir d'égalité. Je parle moins que vous , j'en suis sûre.
ÉLISE
Au contraire , Si vous en jugez bien, vous savez moins vous taire.