PIERROT, ÉSOPE
PIERROT
Testidié ! je vois bien que vous êtes mon homme. Vous seriez un menteur, si vous disiez que non : Malgré vous , votre bosse enseigne votre nom. Serviteur.
Avez-vous quelque chose à me dire?
PIERROT
Je ne saurois vous voir et ra'empêcher de rire. Je n'ai vu de ma vie un plus drôle de corps. Ce que j'ai sur le cœur, je le boute dehors ; Au reste , bon vivant, tout aussi bien qu'un autre.
ÉSOPE
Venons au fait. ^lou temps m'est plus cher que le vôtre. Voulez-vous quelque chose?
PIERROT
Eh ! mordié ! l'on sait bien Qu'on ne voit pas les gens quand on ne leur veut rien : Voici ce que je veux; écoutez bien.
ÉSOPE
J'écoute.
i44 LES FABLES D'ÉSOPE.
PIERROT
J'ai, comme vous voyez, un peu d'esprit.
ÉSOPE
Sans doute.
PIERROT
D'un village ici près je suis le fin premier :
J'ai bon vin dans ma cave , et blé dans mon grenier;
J'ai des bétes à corne, et des troupeaux à laiue.
Et ma cour de volaille est toujours toute pleine;
Mais, tenez, franchement, j'en dis du mirlirot.
Testidié ! je suis las d'être appelé Pierrot.
J'ai dans un sac de cuir, raisonnablement large.
Plus d'argent qu'il n'en faut pour avoir une charge
Enfin bref je veux être apprenti courtisan.
J'ai mon cousin germain, comme moi paysan.
Qui sortit de chez lui le bissac sur l'épaule.
Des sabots dans ses pieds , dans sa main luie gaule ,
Et qui, par la mordiéî fait si bien et si beau.
Qu'il est auprès du roi comme un poissou dans 1 eau.
Il n'est pour bien nager que les grandes rivières.
Je ferai notre femme une des chambrières
De la reine... Et puis crac. Eh ! mordié ! que sait-on?
Vous qui du roi Crésus êtes le factoton.
Je vous prie , en payant , de me rendre un service ,
Car,chez vous autres grands, jioiut d'argent, point de Suisse.
Chuisissez-raoi vous-uiéme une charge.
ÉSOPE
A vous?
PIERROT
Oui.