LES MEMBRES ET L'ESTOMAC
FABLE
Les petits sont sujets à des fautes extrêmes.
Un jour les membres, las de nourrir l'estomac,
Dirent que tout leur gain alloit dans ce bissac;
Et croyant se venger se punirent eux-mêmes : « Qu'il travaille, s'il veut manger. "
Chacun à son devoir ne veut plus se ranger;
Les pieds cessent d'aller, les mains cessent de prendre;
Et lorsque l'estomac voulut les avertir
Qu'ils se repentiroient de le laisser pâtir, • Aucun d'eus ne voulut l'entendre.
Pendant que l'on s'ap|)laudissoit D'avoir fait un si beau divorce, Plus l'estomac s'affoiblissoit.
Moins les membres a voient de force.
Enfin quand de gronder les membres furent las, Voulant prendre un air moins farouche.
Les pieds ne purent faire un pas,
Ni les débiles mains aller jusqu'à la bouche;
Et manque de secours l'estomac rétréci
Étant mort par leur faute, ils moururent aussi.
A peser comme il faut le sens de cette fable. De bonne foi, la plainte est-elle raisonnable? En donnant de vos biens une légère part,
i42 LES fable;s D'Ésope.
Le reste eu sûreté ne court aiicuu hasard.
Vous jouissez sans peur de vos fertiles terres;
Elles sont à l'abri du ravage des guerres ,
Et vos riches troupeaux paissent dans vos guérets ,
Comme si l'on étoit dans une pleine paix.
La guerre en quatre jours, au pied de vos murailles,
Feroit plus de dégât que ciucpiante ans de tailles ;
Et de \ otre repos vos ennemis jaloux ,
s'ils ne l'avoieut chez eux, l'apporteroient chez vous.
Comme un bon estomac, Crésus avec usure
Sur le corps tout entier répand sa nourriture.
Et des membres divers infatigable appui,
Il travaille pour eux plus qu'ils ne fout pour lui.
A redoubler vos soins ces raisons vous invitent.
Plus l'estomac est bon, plus les membres profitent :
Quand il a de la force, ils sont forts, agissants;
Et quand il est débile , ils sont tous languissants.
C'est une vérité qu'on ne peut mettre en doute.
PREMIER VIEILLARD
On est plus que content , pour peu qu'on vous écoute.'
Heureux qui tous les jours a le bien de vous voir!
En se divertissant on apprend son devoir :
Ce que par l'estomac nous prescrit votre fable
Est de tous les devoirs le plus indispensable.
Adieu. Puissiez-vous vivre encore un siècle, au moins!
SECOND VIEILLARD
Et puissions-nous tous deux en être les témoins ! Du meilleur de mon cœur je fais cette prière.
ÉSOPE
Oh! je n'eu doute poiut, et je vous crois sincère.