‹ Chefs-d'œuvre dramatiques de BoissyChapitre 125 sur 194 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

CÉLIANTE, M. DE FORLIS.

CÉLIAXTE.

Vous êtes, je le vois, mécontent de mon frère, Monsieur?

M. DE FORLIS.

Je suis trop franc pour dire le contraire Sans un motif secret qui pour lui m'attendrit , Je ferois hautement éclater mon dépit, Et je n'en eus jamais une si juste cause.

CÉLIANTE.

Eh ! quel nouveau sujet, monsieur, vous indispose?

M. DE FORLIS.

Tout ce qui peut hlesser un ami tel que moi. Je le suis au concert, j'entre, et je l'aperçoi; Jusqu'à lui je pénétre à travers la cohue; Mon abord l'embarrasse ; à peine il me salue : Je lui parle, il se trouble, il répond à demi, Et je le vois enfin rougir de son ami. Je sens qu'il me regarde, en son impatience, Comme un provincial dont il craint la présence.

Au milieu du grand monde il me croit déplacé; Et dans le même temps qu'il est pour moi glacé , Il se montre attentif, il fait cent politesses A des originaux de toutes les espèces.

Auprès d'eux tour à tour on le voit empressé, Et le plus ridicule est le plus caressé.

CÉLIANTE.

Je voudrois excuser un procédé semblable ,

Mais je sens qu'envers vous mon frère est trop coupable.

M. DE FORL1S.

Aux usages reçus s'il a trop obéi,

Quelques instants après le sort l'en a'puni.

Ce violon divin , et qui se voit l'idole

De Paris qui le court, a manqué de parole;

L'opulent financier qui tout fier l'attendoit,

Et cbez qui, sans mentir, toute la France étoit,

Comme un arrêt mortel apprend cette nouvelle.

Le concert est rompu; l'aventure est cruelle :

C'est un coup dont il est si fort humilié ,

Qu'il en paroît moins fat, mais plus sot de moitié :

Il voit fuir les trois quarts des spectateurs qui pestent;

La fureur de jouer vient saisir ceux qui restent.

Pour vingt jeux différents vingt autels sont dressés;

Les sacrificateurs en ordre sont placés.

Les monts d'or étalés sont offerts en victimes.

Du dieu qui les reçoit les mains sont des abymes ,

Par qui dans un moment tout se voit englouti :

Un seul particulier, dans une après-midi,

Perd des sommes d'argent qui forment des rivières,

Et feroient subsister dix familles entières.

i-6 LES DEHORS TROMPEURS.

Le baron qui se laisse emporter au courant , Malgré tous mes efforts , suit alors le torrent. De dépit je le quitte, et cours pour mou affaire; Ensuite je reviens dans le moment contraire, Que par un as fatal il se voit égorgé; Il perd, outre l'argent dont il étoit chargé, Plus de neuf cents louis joués sur sa parole : Mais il cède en héros au revers qui l'immole; Sous un front calme il sait déguiser sa douleur, Et s'acquiert, en partant, le nom de beau joueur.

CÉLIANTE.

Mais il paie assez cher ce titre qui l'honore.

M. DE FOR LIS

Ce que je vous apprends , il croit que je l'ignore ;

Sa disgrâce me fait oublier mon dépit ,

Et plus que mou affaire occupe mon esprit.

L'amitié me ramène en ce lieu pour l'attendre;

Et selon l'apparence il va bientôt s'y rendre

Pour prendre tout l'argent qu'il peut avoir chez lui ,

Car il doit acquitter cette dette aujourd'hui.

Je ne me trompe pas; le voilà qui s'avance.

CÉLIANTE.

Je rentre; vous seriez gênés par ma présence.

(Elle s'en va. )

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