ACTE IV, SCENE XIII. ig
LE MARQUIS
Que je vais payer cher ces instants pleins de charmes ! Mon honheur est troublé par de justes alarmes ; Et je suis près de voir le baron possesseur D'un bien que sa poursuite enlève à mon ardeur: J'ai frémi quand j'ai vu qu'il lisoit votre lettre.
LUCILE
Moi-même de ma peur j'ai peine à me remettre.
LE MARQUIS
Elle est entre ses mains.
LUCILE
N'en soyez point jaloux ; Vous savez qu'elle n'est écrite que pour vous.
LE MARQUIS
D'accord, mais pour vous plaire il redevient aimable; Ses grâces à mes yeux le rendent redoutable.
LUCILE
Quelque forme qu'il prenne, il n'avancera rien:
Je le verrai toujours, à l'examiner bien,
Comme un tyran caché, qui, sous un faux hommage,
Me prépare le joug du plus dur esclavage;
A qui l'hymen rendra sa première hauteur,
Et qui me traitera comme il traite sa sœur.
A son sort, par ce nœud , je tremble d'être unie :
Je vais dans les horreurs traîner ma triste vie.
Si l'aveugle amitié que mon père a pour lui.
N'eût rendu ma démarche inutile aujourd'hui ,
J'aurois déjà , j'aurois forcé mon caractère ,
Et je serois tombée aux genoux de mon père :
Ma bouche eût déclaré mes sentiments secrets,
Plutôt que d'épouser un homme que je hais,
Et que mes yeux verroient même avec répugnance .
Quand je n'aurois pour vous que de l'indifférence.
Jugez combien ce fouds de haine est augmenté,
Par l'amour que le vôtre a si bien mérité ;
Jugez combien il perd dans le fond de mon ame,
Par la comparaison que je fais de sa flamme,
Avec le feu constant , tendre , et respectueux
D'un amant jeune et sage, aimable et vertueux.
Vous possédez , marquis , le mérite solide :
Il n'en a que le masque et le vernis perfide;
Il ne songe qu'à plaire, et ne veut qu'éblouir :
Vous seul savez aimer, et vous faire chérir.
De tout Paris son art veut faire la conquête;
A régner sur mon cœur votre gloire s'arrête.
Il est, par ses dehors et par son entretien ,
Le héros du grand monde , et vous êtes le mien.
LE MARQUIS
Cet aveu qui me charme en même temps m'afflige. A rompre un nœud fatal je sens que tout m'oblige : Mes feux méritent seuls d'obtenir tant d'appas. ( // lui baise la main. )