ACTE V, SCENE II. 2o
LE BARON
Je me partagerai.
LA COMTESSE
Non , tout amant l'ennuie; L'amour et lui, monsieur, sont brouillés tout-à-fait. L'un est vif, amusant, l'autre sombre et distrait. Le monde d'un butor fait un homme passable , Et l'amour fait un sot souvent d'un homme aimable.
LUCILE
Ce portrait de l'amour n'est pas bien gracieux.
LA COMTESSE
Mon bel ange, il est peint plus charmant dans vos veux.
LE BARON
En dépit de vos traits, l'amour polit nos âmes.
C'est l'ouvrage plutôt du commerce des dames. Pour valoir quelque chose, il faut nous voir vraiment , Avoir du goût pour nous; mais point d'attachement, Point d'amour décidé, ni qui forme une chaîne.
LUCILE
J'avois cru jusqu'ici que nous valions la peine Qu'on s'attachât à nous particulièrement.
LA COMTESSE
Je vois que la petite est fille à sentiment. Volontiers je fais grâce à l'erreur qui l'occupe , Elle n'a que seize ans : c'est l'âge d'être dupe , L'âge par conséquent de se représenter L'amour sous des couleurs faites pour enchanter. Moi-même à quatorze ans j'ai donné dans le piège; Moi, baron, qui vous parle. Oui, vous l'avauerai-je
ao4 LES DEHORS TROMPEURS.
J'ai soupiré, langui pour un jeune écolier,
Mais langui constamment pendant un mois entier.
LE BARON
Une telle constance est vraiment admirable !
LA COMTESSE, à Lucile.
L'amour vous paroît donc bien beau , bien adorable ?
lu ci LE.
A mon âge l'on doit se taire là-dessus , Madame; et je m'en vais de peur d'en dire plus.
LA COMTESSE
Choisissez pour époux, si vous êtes bien sage, Un homme moins couru, et qui soit de votre âge. Ce n'est pas son avis , mais préférez le mien.
lucile, à part.
C'est une folle au fond qui conseille fort bien.
{Elle sort.)