‹ Chefs-d'œuvre dramatiques de Chateaubrun, Giumond de la Touche, LemierreChapitre 114 sur 207 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

HYPERMNESTRE, ÉGINE

ÉGINE

Ah ! pardoniieE, madame, à iiioii trouble mortel ; Où portez-vous vos pas au sortir de l'autel?

H YPERiVl N ESTR E.

Mon père dans ces lieux m'ordonne de l'attendre; D'un pareil entretien quel effroi peux-tu prendre?

Tout sert à m'alarmer, et mon cœur incertain N'ose de votre hymen rendre grâce au destin; J'en conçois malgré moi je ne sais quels ombrages. Ne redoutez-vous point de funestes présages? A peine on a frappé les taureaux palpitants, Le sang prêt à couler s'est glacé sur leurs flancs : Des oiseaux consultés l'aile foible et tremblante, Par un sinistre vol, a semé l'épouvante; De nuages sanglants les airs ont paru teints; Les flambeaux sur l'autel trois fois se sont éteints; Dans ce moment encor le feu luit, l'encens fume : Mais la flamme trop lente à regret le consume ;

HYPERMNESTRE. iS;

Et d'accord avec elle il semble que les vents Écartent de l'autel cet odieux encens.

Même on dit qu'on a vu le dieu de l'hyménée S'enfuir, le front voilé, loin d'Argos étonnée; Et, laissant craindre ici quelques complots obscurs, Junoa dans un nuage abandonner nos murs.

HTPERMNESTRE.

Va, d'aucune frayeur mou ame n'est atteinte;

Va, le peuple a cru voir, il est né pour la crainte.

Le reste s'est offert sous des traits trop douteux

Pour glacer mes esprits, pour alarmer mes feux.

J'ai peu même observé tout ce qu'on nomme auspice;

J'épousois mon amant, tout m'a paru propice.

Mais quand un nœud moins cher eiit engagé ma fol,

Égine, j'aurois vu sans trouble et sans effroi

Ces objets qu'en présage un peuple aveugle érige :

Le hasard à mes yeux ne peut être un prodige ;

Je ne fais point l'honneur à notre orgueil jaloux

D'oser croire aucun ordre interrompu pour nous;

Ni cette injure aux dieux, de penser qu'ils attachent

A des signes si vains l'avenir qu'ils nous cachent ;

Et que la vérité, par leur pouvoir trompeur.

Soit livrée au prestige, et la terre à l'erreur.

Chère Égine, j'ai lu sur le front de mon père.

J'ai lu la foi. la paix et l'amitié sincère.

Dans le flanc des taureaux l'œil est trop abusé;

C'est au front des mortels ouvert ou déguisé

Que toute vérité se cache ou se présente ,

Et qu'on doit de son sort déterminer l'attente.

i.-)8 HYPERMNESTRE.

ÉGINE

Puisse ma crainte, hélas! n'être ici qu'une erreur!

HYPERMNESTRE

Égine, vois plutôt l'excès de mon bonheur. Tu connois quel destin de tout temps tut le nôtre; Nous naissons sous un ciel pour régner sous un autre, Pour renoncer sans cesse à nos vœux les plus doux; L'amour et le bonheur semblent fuir loin de nous : A la cause commune esclaves immolées, Sur un trône étranger avec pompe exilées, De la paix des états si nous sommes les nœuds, Souvent nous payons cher cet honneur malheureux; Et quand le bien public sur notre hymen se fonde. Nous perdons le repos que nous donnons au monde. Le destin pour moi seule en ordonne autrement ; Par la raison d'état je suis à mon amant. La paix entre mon père et celui de Lyncée Dans Argos, chère Égine, il est vrai , fut forcée; J'ai craint, je l'avouerai, jusqu'au moment heureux Où les autels m'ont vue en resserrer les nœuds; Mais, l'hymen achevé , quelle seroit ma crainte? La paix est dans ces lieux trop solide et trop sainte. Elle est fondée ailleurs siir des nœuds incertains; La politique change , et rend les traités vains : L'hymen ne peut changer, l'hymen stable et sévère Imprime à cette paix le même caractère. Et mon père fût-il dans sa haine obstiné. Par nos nœuds qu'il permet, lui-même est enchaîné. Non, dans cet heureux jour, rien n'altère ma joie; Mou bonheur est certain , tout veut que je le croie.

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