ACTE III, SOÉNÈ V. io
AU jour que font éclore et la foudre et l'éclair? Vois-tu fuir devant toi la terre épouvantée, Marcher à tes côtés ta mère ensanglantée? Vois-tu d'affreux serpents dé son front s'élancer, Et de leurs longs replis te ceindre et te presser? Le seul trépas est-il ta dernière ressource? Lui seul de tant d'horreurs peut-il combler la source? Tu m'aimes! et tu veux qu'en cet horrible état. Qu'écrasé sous le poids de mon noir attentat, Fuyant le coup fatal que ma fureur implore, Je recherche le jour que je souille et j'abhorre; Proscrit, désespéré, sans asile, sans dieux, Misérable par-tout, et part-tout odieux?
Tu m'aimes! et tu veux, ô comble de l'outrage! Tu veuv dans ton ardeur, ou pluîot dans ta rage. Que je me souille encor du plus noir des forfaits , Pour racheter mes maux, et payer tes bienfaits? Tu veux que, redoublant l'excès de mes alarmes, Afin de l'épargner quelques frivoles larmes. Déjà de la nature exécrable bourreau.
Au sein de l'amitié je plonge le couteau? Ah, barbare! peux-tu jusque-là méconnoître L'ame de ton ami. Je sang qui l'a fait naître? Avec (juels traits affreux dans ton cœur me peins-tu? Pour être criminel, me crois-tu sans vertu?
PYI.ADE.
Où t'égare l'horreur du trouble qui t'opprime? Quel noir transport te fait de mon trépas un crime? Pour racheter ta vie, as-tu vendu mon sang? Dois-tu, le glaive en main, me déchirer le flanc?
ïo4 IPIÏIGÉNIE EN TAURIDE.
Ton cœur, ton foiLle cœur, étonné du supplice . Du choix de la prétresse a-t-il été complice?
ORESTE
En suis-je moins, cruel, l'instrument de ta mort? <^ui l'a conduit ici?
TTLADE.
La rigueur de ton sort.
ORESTE
Eh bien!...
Mais malgfré toi , malgré ta résistance. Qui n'a jamais cessé d'éprouver ma constance, Que ta triste fureur cesse de l'imputer Ma mort, qu'en vain ici tu veux me disputer. Ose plutôt par elle, ose briser ta chaîne: Je peux fléciiif des dieux l'inexorable haine; Le sang de l'amitié sur l'autel répandu Peut expier l'erreur de ton I)ras éperdu.
ORESTE
Malheureux! t'es-tu joint à ma barbare mère, Pour redoubler l'excès de ma douleur amère? Pourquoi veux-tu des dieux môler le seul liienfait, Et me charger encor d'un indigne forfait? Horrible au monde entier, d'où ma fureur m'exile, Eh ! quel seroit, dis-moi , quel seroit mon asile. Si, de concert avec le destin ennemi, Tu m'ôtois à-la-fois la mort et mon ami?
Meurs donc, cruel, au gré de ta farouche envie, Fais donc à ton ami perdre une double vie.