SCENE V
VDUS. Jo vous estime, je vous honore, et même, vu votre âge et d'autres considérations , peut-être nous conviendrions-nous beaucoup mieux; mais vous vivez dans le monde, vous l'aimez; il faudroit y renoncer, et je m'apprécie, je n'en vaux pas le sacrifice. C'est à la main de Lucile que j'aspire; elle a été élevée en province ; elle est jeune, assez naïve; il lui en coûtera moins pour se faire à ma façon de penser; car je vous déclare que j'ai dessein de vivre dans mes terres.
ARA M IN TE
Voilà une résolution bien sévère.
LE BARON
Vous le croyez, vous autres, que le tourbillon du monde entraîne ; vous ne concevez pas le plaisir qu'il y a de vivre loin du tumulte et chez soi : une maison simple et bien disposée, où l'agréable s'unit sans faste à l'utile, un ciel serein, un air pur, des aliments salubres, des vêtements commodes, une société peu nombreuse, mais choisie; des plaisirs vrais, que ne suit jamais le repentir et qui servent à la santé loin de la détruire : c'est là , c'est du sein de son château qu'un bon gentilhomme voit se fertiliser sous ses yeux la terre qu'd a souvent aidé à défricher lui-même. Les arbres qu'il a plantés s'élèvent sous sa vue , sa joie s'accroît avec eux. Entouré de paysans
■i-jC, LE CERCLE.
qui le chérissent en père, il les anime au travail le moins estimé, mais le plus noble; il les encourage, il les récompense. Ces gens-là ne le louent pas, mais ils le bénissent, et cela vaut mieux. Il connoit ses prérogatives , il n'y déroge pas, mais il rougiroit d'en abuser; il sait qu'il commande à des hommes , et c'est en les rendant heureux qu'il s'assure le droit de l'être lui-même.
A R AMIS TE
Je ne puis m'y refuser, baron, il y a bien du vrai dans ce que vous dites. Quant à ma [fille , j'en suis au désespoir, mais les engagements que j'ai pris sont d'une nature à ne pouvoir se rompre; et,si j'osois manquer aux égards que je dois au marquis, voici monsieur qui depuis longtemps se propose.
LE BARON
Quoi, Lisidor prétend à Lucile?
LISIDOR.
Je l'ai vue , c'est une excuse pour l'aimer, un titre pour lui vouloir plaire ; s'il m'eût été possible de vous prévenir sur mes sentiments...
LE r.ARON.
Il me suffit. Vous savez ce que je pense devons, et je neveux pas qu'il soit dit que j'aie jamais fait obstacle au bonheur d'un galant homme.