SCÈNE VlU
LE PÈRE DE FAMILLE, GERMEUIL
(La marche de cette scène est lente.)
LE PÈRE DE F.\MiLLE, retenant GermeuU.
Germeuil, demeurez. {Comme s'il était seul, et en regardant aller Cécile. ) Son caractère a toutà-fait changé ; elle n'a plus sa gaieté, sa vivacité. . . Ses charmes s'effacent.. . Elle souffre. .. Hélas ! depuis que j'ai perdu ma femme et que le commandeur s'est établi chez moi, le bonheur s'en est éloigné!... Quel pris il met à la fprtune qu'il fait attendre à mes enfants!... Ses vues ambitieuses et l'autorité qu'il a prise dans ma maison raede\àennentdejour en jour plus importunes... Nous vivions dans la paix et dans l'union. L'humeur inquiète et tyrannique de cet homme nous a tous séparés. On se craint, on s'évite, on me laisse; je suis solitaire au sein de ma famille, et je péris. .-.Mais le jour est prêt à paroître , et mon fils ne vient point!... Germeuil, l'amertume a rempli mon ame. Je ne puis plus supporter mon état...
liKRMEriI,.
Vims. monsieur?
ACTK 1, .'SCKNE VllI. ')3
LE PERE DE FAMILLE
Oui, Germeuil.
GliRMEUIL.
Si vous n'êtes pas heureux, quel père 1 a jamais e'te ?
LE PÈRE DF. FAMILLE
Aucun... Mon ami, les larmes d'un père coulent souvent en secret. (// soupire, il pleure. )T\i vois les miennes... Je te montre ma peine.
GERMEUIL
Monsieur, que faut-il que je fasse?
LE PÈRE DE FAMILLE
Tu peux, je crois , la soulager.
GERMET3IL.
Ordonnez.
LE PÈRE DE FAMILLE
Je n'ordonnerai point, je prierai. Je dirai; Germeuil, si j'ai pris de toi quelque soin; si depuis tes plus jeunes ans je t'ai marqué de la tendresse, et si tu t'en souviens ; si je ne t'ai point distingué de mon fils ; si j'ai honoré en toi la mémoire d'un ami qui m'est et me sera toujours présent... je t'affli.ge; pardonne; c'est la première fois de ma vie et ce sera la dernière... si je n'ai rien épargné pour te sauver de l'infortune, et remplacer un père à ton égard ; si je t'ai chéri; si je t'ai gardé chez moi, malgré le commandeur
f)4 LE PERE DE FAMILLE.
à qui tu déplais; si je t'ouvre aujourd'hui mon
cœur, reconnois mes bienfaits et réponds à ma
confiance.
GERMEUIL
Ordonnez, monsieur, ordonnez.
LE PÈHE DE FAMILLE
Ne sais-tu rien de mon fils?... Tu es son ami, mais tu dois être aussi le 'mien... Parle... Rendsmoi le repos ou achève de me l'ôter... Ne sais-tu rien de mon fds?
GERMEUIL
Non , monsieur.
LE PÈRE DE FAMILLE
Tu es un homme vrai, et je te crois : mais vois combien ton ignorance doit ajouter à mon inquiétude. Quelle est la conduite de mon fils , puis- (|u'il la dérobe à un père dont il a tant de fois éprouvé lindulgence, et qu'il en fait un mystère au seul homme qu'il aime !... Germeuil,je tremble que cet enfant...
GERMEL- IL.
Vous êtes père ; un père est toujours prompt à s'alarmer.
LE PÈRE DE FAMILLE
Tu ne sais pas , mais tu vas savoir et juger si ma crainte est précipitée... Dis-moi, depuis un temps n'as-tu pas remarqué comme il est changé?