ACTE I, SCENE X. u
dois à Sophie, vous l'ignorez... Elle m'a changi-. Je ne suis plus ce que j'etois.. .Dès les premiers instants, je sentis les désirs honteux s'éteindre dans mon ame , le respect et l'admiration leur succéder. Sans qu'elle m'eût arrêté, contenu, peutêtre même avant qu'elle eût levé les yeux sur moi, je devins timide ; de jour en jour je le devins davantage, et bientôt il ne me fut pas plus libre d'attenter à sa vertu qu'à sa vie.
LE PÈRE DE FAMILLE
Et que font ces femmes? Quelles sont leurs ressources ?
SAINT-ALBIN
Ah! si vous connoissiez la vie de ces infortunées ! Imaginez que leur travail commence avant le jour, et que sauvent elles y passent les nuits. La bonne file au rouet. Une toile dure et grossière est entre les doigts tendres et délicats de Sophie, et les blesse. Ses yeux, les plus beaux yeux du monde, s'usent à la lumière d'une lampe. Elle vit sous un toit, entre quatre murs tout dépouillés. Une table de bois, deux chaises de paille, un grabat; voilà ses meubles... O ciel! étoit-ce là le sort que tu lui destinois ?
LE PÈRE DE FAMILLE
Et counnent eûtes-vous accès? Soyez vrai.
io4 l,i; PERE DE FAMILLE.
SAINT-ALBIN
Il est inouï tout ce qui s'y opposoit, tout ce que je fis. Etabli auprès d'elles, je ne cherchai point d'abord à les voir; mais , quand je les rencontrois en descendant, en montant, je les saluois avec respect. Le soir, quand je rentrois (carie jour on me croyoit à mon travail), j'alloisdoucement frapper à leurporte,et je leurdemandois les petits services qu'on se rend entre voisins, comme de l'eau, du feu, de la lumière. Peu à peu elles se firent à moi. Elles prirent de la confiance. Je m'offris à les servir dans des bagatelles. Par exemple, elles n'aimoient pas à sortir la nuit, j'allois et je venois pour elles.
LE VÈRE DE FAMILLE
Que de mouvements et de soin-s! Et à quelle fin? Ah! si les gens de bien... Continuez.
SAINT-ALBIN
Un jour j'entends frapper à ma porte : c'étoit la bonne. J'ouvre. Elle entre sans parler, s'assied, et se met à pleurer. Je lui demande ce qu'elle a. Sergi, me dit-elle, ce n'est pas sur moi que je pleure. Née dans la misère, j'y suis faite; mais cette enfant me désole... Qu'a-t-elle ! que vous estil arrivé?... Hélas! répoud la bonne, depuis huit jours nous n'avons plus d'ouvrage, et nous sommes sur le point de manquer de pain. Ciel! m'é-